1.

Si je lui en fais la remarque, il me dira qu’il s’agit de mesquineries indignes de moi. Il fermera les yeux et s’adressant à quelque personnage qui ne se trouve pas dans la chambre :

— Voilà, je compte jusqu’à trois pour oublier. Comme si elle n’avait rien dit. Un, deux, trois. Oublié ! Lire la suite


Il faisait sombre à l’intérieur du miroir

qui s’y aventurait avec sa lampe traquait les taches d’obscurité

et balayait les traces de semelles de ceux qui se rendaient d’un mur à l’autre

S’asseoir dans un angle Lire la suite


Lundi

J’avais rendez-vous à la banque avec Madame Murat, la nouvelle chargée de clientèle qui remplace Monsieur Portier, lui-même promu à un autre poste. Elle était impatiente, m’avait-elle dit au téléphone, de connaître la titulaire d’un si joli portefeuille.

Je suis arrivée à quinze heures pile, avec la ponctualité qui m’est coutumière. Très aimable, elle m’a introduite dans son bureau et a refermé la porte.

— Faisons le tour de la situation.

— Permettez-vous que je me mette à l’aise ?

— Je vous en prie, m’a-t-elle répondu. Lire la suite


Pour tout le monde ici, je suis le réfugié roumain. Ils me croient traducteur, trafiqué par un passeur pour qui c’était trop loin l’Amérique. Ils me laissent tranquille parce que je m’assieds et que je mange proprement les frites que les clients me filent. Les vrais mendiants, ils travaillent debout, de table en table. Toujours prêts à déguerpir quand un employé arrive avec sa visière réglementaire. Ça, je dois reconnaître, les collaborateurs portent leur tenue comme il faut. Rien à dire. Lire la suite


Levez les filets d’une sole très fraîche, exempte de mercure ou autres métaux lourds, et aplatissez-les quelque peu. Chauffez fort, par sole, deux assiettes plates au four. Hors four, disposez les filets, finement salés, côte à côte dans une assiette et placez la seconde assiette bien chaude dessus, en pressant légèrement. Au terme d’une minute, vos filets de sole sont cuits.

Chaque convive retire son assiette de dessus et savoure la sole dans toute son authenticité. Une petite pressée de citron – et encore ! –, une gorgée de Chablis ou de Riesling… et le bonheur est complet. Peut-être, mais juste après, un coulis de tomates tièdes, à peine cuites, cueillies une heure plus tôt dans le potager estival. Avec une pincée de ciboulette, pour changer du basilic.

Et sachez combien il est agréable, pour un écrivain, de dire bon appétit autant que bonne lecture !


Un jour, dans un restaurant, hors de l’espace et du temps, on me servit l’amour sous forme de tripes froides.

Fernando Pessoa (Alvaro de Campos), Tripes à la mode de Caen

Comme dans bien d’autres récits, le principal personnage de cette courte histoire était un vieux philosophe ; qu’il soit vieux n’avait pas tellement d’importance, et qu’il soit philosophe n’en avait pas vraiment plus. Disons simplement que c’était quelqu’un qui aimait penser. Cet homme se trouvait dans sa cuisine, une petite pièce étroite, obscure et étouffante, où trônait, superbe, un magnifique réfrigérateur. Mais ce jour-là, l’adjectif « magnifique » était un peu inapproprié. C’était devenu un monstre. Un traître. Certes, il avait été un ami, un soutien pratique et efficace, digne de confiance ; mais il s’agissait à présent d’une machine infernale, dont le contenu était désormais maléfique. Le vieux philosophe s’en approcha discrètement, un peu effrayé par le ronronnement angoissant de l’engin, puis, d’un geste bref, il ouvrit la porte, le prenant par surprise. À l’intérieur, il y avait, entre autres, un bifteck paresseusement allongé sur une assiette blanchâtre. Ce bifteck n’était pas un simple bifteck ; il provoquait tout autour de lui un sentiment de malaise, et on aurait cru entendre une pulsation étrange dès qu’on s’en approchait, comme s’il avait voulu dire : « Ne me mangez pas ! Je suis votre fin ! Ne me mangez pas ! » Mais le vieux philosophe n’avait pas l’intention d’obéir à un bifteck. Dans un acte de bravoure, il s’empara de l’assiette, jeta sans ménagement la viande dans une poêle et ferma le réfrigérateur, sans autre forme de procès. Celui-ci prit très mal la chose et commença à émettre un « bip » sonore et continu, qui semblait signifier : « Un peu de respect pour mes gonds, vieillard ! » Il eût été stoïque d’affronter ce bip en disant au réfrigérateur : « Tu peux toujours courir, je ne céderai pas ! » Mais le vieux philosophe ne savait que trop bien qu’il n’y avait rien à faire contre le réfrigérateur. Il était le plus fort, voilà tout. Alors, avec une infinie délicatesse, il rouvrit la porte, pour la refermer précautionneusement, sans violence, sans brutalité, sans hâte. La machine émit un grésillement de soulagement. Lire la suite


On peut être surpris, de prime abord, du peu d’intérêt que les sciences du social ont accordé à des activités qui concernent cependant l’humanité dans son ensemble et qui occupent, dans les allocations temporelles de chacun de nous, une place qui n’est pas négligeable. Je vise ici les diverses opérations d’expulsion de « matières » du corps humain, chyle, urine, pituite ou encore bile, dont il est généralement interdit de disserter, sauf de médicale façon. En particulier, l’évacuation de produits de la digestion, pour toute naturelle qu’elle soit (ne parle-t-on pas de « besoins naturels », d’« accomplir une fonction naturelle » ?) fait l’objet d’une occultation plus ou moins sévère dans les conversations ordinaires et dans la littérature de type courant. On peut lire de longues descriptions de repas, mais on n’en lit guère qui ont trait à la miction ou à la défécation : d’Artagnan, Maigret, Charlus, mangent mais ne pissent ni ne chient. Sous nos latitudes, mais cette attitude est plutôt universelle, la domestication des sphincters, souci majeur des éducateurs de la petite enfance, implique aussi la domestication de la parole qui s’y rattache. Et aussi de celle des lieux où les choses se passent presque obligatoirement : en français, « chiottes » passe pour grossier, alors que « cabinet », « vécé », « toilettes » sont plus ou moins reçus, encore que dans une conversation mondaine leur usage ne soit guère conseillé (les gens bien élevés demanderont, si la chose est nécessaire, où l’on « peut se laver les mains »). Notons toutefois une différence dans le rejet entre la miction (la mention « urinoir », dans des toilettes publiques n’est pas bannie) et la défécation, tenue pour relever d’une aire sémantique à l’écart de laquelle toute personne bien née doit se tenir[1] : tout au plus un médecin pourra-t-il, dans la discrétion de son cabinet, s’enquérir de l’état de vos « selles » ou du nombre de fois où vous « allez à selles ». On sait qu’il n’en a pas toujours été ainsi, et que l’exclusion de la miction et surtout de la défécation des échanges verbaux acceptables relève du « processus de civilisation » dont Élias s’est fait l’analyste subtil[2]. Il y a du pet dans l’œuvre de Rabelais, il y a encore du clystère dans celle de Molière, on n’en trouve plus chez Diderot, et pas davantage chez Hugo, Flaubert ou Proust, et pas même chez les auteurs de polars les plus noirs. Et on compterait sur les doigts de la main les auteurs de sciences humaines, hormis Freud et ses stades anaux (et leurs commentateurs ultérieurs), qui ont consacré à ces deux fonctions vitales des écrits de quelque importance[3]. Lire la suite


Le doute s’était transformé en certitude, mais celle-ci, en retour, ne pouvait plus se muer qu’en désarroi, n’engendrer que des angoisses radicales, ne se traduire que par des actes vite regrettés. La réticence, sous l’effet d’une pente naturelle, était devenue de la répugnance ; et l’effarement, d’abord ressenti par quelques isolés étroitement localisés, avait beaucoup étendu son territoire. La servitude volontaire avait, comme c’était prévisible et sans que cela pût surprendre grand monde, laissé un goût d’amertume ; il ne restait plus dans la bouche que le cadavre d’une existence rêvée, mais d’un rêve toujours pareil et qu’on s’interdisait de renouveler. Le principe de précaution enfin instauré dans la chaîne alimentaire ne pouvait être d’un grand secours qu’en amont ; en aval, personne de sensé, sauf s’il y était contraint, ne se porterait plus volontaire, justement, pour achever la traçabilité de l’ignominie. De sorte que, maintenant, les marchandises étalées devant le quidam se métamorphosaient à ses yeux en carcasses à la substance gâtée. Ce quidam, enfin affranchi, voyait très distinctement l’os saillant sous les couches de chairs gonflées et flétries. Mais il ne pouvait l’atteindre ; et la substantifique moelle était elle-même touchée. Et pourtant, il fallait bien survivre, sans que l’on sût encore exactement pourquoi… Lire la suite


Ayez par convive un poussin bien dodu, « couvé sous la mère », que vous farcissez simplement d’une cuiller à dessert de beurre salé. Bardez-le de fins zestes préalablement blanchis d’un citron non traité, dont vous couperez les quartiers en morceaux.

Disposez les poussins dans une lèchefrite, avec quelques noix de beurre – ou une lampée d’huile d’olive, à votre goût ou régime –, une cuiller à soupe par poussin de petits oignons au vinaigre, et les morceaux du citron.

Enfournez à 150° et, à mi-cuisson (10 minutes), déglacez avec un verre de vin blanc demi-sec de qualité et ajoutez une cuiller à soupe de sucre fin. Mélangez bien avec une spatule de bois et arrosez fréquemment le volatile jusqu’à fin de cuisson (environ 10 minutes de plus). Le jus doit être onctueux, à la limite du sirupeux.

Servez avec des grenailles sautées à la graisse d’oie ou de canard. Vin : un Bourgueil frais.

Et sachez combien il est agréable, pour un écrivain, de dire bon appétit autant que bonne lecture !


Caïus Sylla s’était longuement attardé dans les rues craquantes de soleil, bosselées à l’envi, quasi torturées par tous ces pas pressés de fouler Rome la Superbe et plus brillante encore sous les rayons pointus de juillet. Il ne se lassait pas de longer l’immense esplanade de Trajan, retenant son souffle alors qu’il montait les trois marches de marbre jaune pour accéder enfin aux archives impériales. En aval, bien au-delà de ces quartiers grouillants où il aimait se perdre, des charbons d’or fondu glissaient lentement dans le four crépusculaire. La perspective d’être un jour sénateur, comme son oncle Fabius Carcerus, illuminait ses pensées, mais il mesurait aussi la distance qui lui restait à parcourir, les multiples servitudes qui baliseraient sa route et la cohorte d’inconnus qui mesureraient sa compétence et sa sagesse à l’aune de ses propos flatteurs… Caïus interrompit son rêve et dévala les marches pour emprunter la via Biberatica qui montait en serpentant vers la maison de son nouvel ami Marcus Ventilus. Il passa devant une haute porte aux montants de bois d’où sortaient des effluves douceâtres et écœurants d’une taberna pétrifiée par la chaleur de la journée. Il salua Licinius qui lui demanda des nouvelles de son oncle et s’arrêta devant la demeure blanche et massive du sénateur Marcus Ventilus. Deux esclaves s’affairèrent pour lui ôter sa tunique rouge à fine lisière dorée. Caïus entendit d’emblée les premiers bruits de la fête, la cena organisée par le maître des lieux, une sorte de félin aux cheveux rares, vêtu d’une toge blanche, qui se leva souplement pour saluer son invité d’un « Ave senator » bien senti qui fit rire l’assemblée. Quelque quinze invités occupaient déjà la plupart des lits mis à la disposition des convives. Contrairement à l’usage qui limitait à trois le nombre de lits, l’immense terrasse blanche alignait sept à huit triclinia. Marcus posa la main sur l’épaule de Caïus et lui désigna la place qui restait vacante à sa gauche, une manière de faire comprendre à ce jeune blondinet aux dents longues que la route du Sénat serait encore pavée d’embûches et que le lit d’honneur, celui qui n’avait pas de vis-à-vis derrière la table et qui était généralement proposé à Fabius Carcerus, ne lui était pas encore ouvert… Lire la suite