La vie n’est pas un problème qui puisse être résolu en divisant la lumière par l’obscurité et les jours par les nuits, c’est un voyage imprévisible entre des lieux qui n’existent pas.

Stig Dagerman

Enfant, je laissais volontiers mon regard errer sur les tranches des livres disposés dans la bibliothèque de mon père. Jusqu’à ce qu’il butât, chaque fois, sur un titre qui recelait une passionnante énigme : Psychopathologie de la vie quotidienne. J’ai longtemps supposé qu’ainsi l’auteur définissait la vie quotidienne elle-même comme folle, détraquée, dangereusement atteinte par la névrose. N’eût été l’assurance que je ne comprendrais rien à la teneur de l’ouvrage, je l’aurais volontiers parcouru pour voir comment le Docteur Freud s’y prenait pour démontrer le bien-fondé d’une thèse aussi originale. Lire la suite


Cela fait des années, des mois, des semaines, des jours enfin, qu’elle décompte le temps qui lui reste. Au début, cela lui semblait énorme. Elle pensait que le moment n’arriverait jamais. Et puis, petit à petit, le rythme s’est accéléré. Tout est allé de plus en plus vite. Un jour, il n’est plus resté que quelques mois, moins de douze. Elle a regardé derrière elle toutes ces années enfuies. Elle a pensé que la vie, finalement, ce n’est pas grand-chose. Ça ne vaut pas qu’on en fasse tant de cas.

Quand elle était enfant, on lui demandait « que vas-tu faire de ta vie ? » Elle ne savait pas, c’était si long, si terriblement infini, la vie. Cela s’étendait devant elle comme une plage à marée basse, avec la mer, là-bas, qu’on devine mais qu’on ne voit pas, tant elle est loin. Ou comme une route immense, toute droite, qui s’enfonce dans les nuages là où le ciel et la terre se confondent à l’horizon, et peut-être continue au-delà. Les enfants sont comme ça, ils vivent dans le présent, dans l’instant, sans imaginer que les choses pourraient changer. L’avenir leur paraît incertain, comme l’un de ces rêves qui peuplent leurs nuits. Ils les attendent pourtant, ces lendemains merveilleux, avec impatience. « Quand je serai grand… » Ils se voient policier, avec un bel uniforme et un gros revolver, ou astronaute, explorateur, garagiste. Les filles se projettent en infirmière, en maîtresse d’école, parfois en avocate. Elles jouent à la poupée, gravement, berçant sans savoir leurs enfants à venir. Elles lisent des contes de fées ou se gavent de feuilletons télévisés et, toujours, elles s’attardent sur le prince charmant ou le bel étudiant qui, un jour, déboulera dans leur existence pour y apporter le bonheur. Oh oui, ils pensent à l’avenir, les enfants, comme on pense à la récompense promise et rarement obtenue, au Noël rutilant de paquets mystérieux sous le sapin étincelant. L’avenir, c’est quelque chose de flou et de vague qui peut-être n’arrivera jamais, enfin jamais vraiment. Lire la suite


Quel fut exactement l’impact de ce livre étrange au moment de sa parution ? On peut gager qu’il eut le destin des ouvrages savants : il fit quelques remous dans la profession, il intéressa les curieux, dut alimenter la rumeur dans les cercles mondains qui se piquaient de science. Furent-ils nombreux, ceux qui mesurèrent que venait de paraître l’une des plus lumineuses percées dans le fonctionnement de notre vie intérieure ?

Cette « Psychopathologie des Alltaglebens » parut donc il y a exactement cent ans, à l’aube de ce siècle que nous venons à peine de quitter. Il y a déjà dans ce titre, qui confronte une notion médicale, la psychopathologie, à la désignation de la banalité de nos jours, cette fameuse « vie quotidienne », comme un choc poétique : Freud a dû mesurer cette collision du clinique et de l’ordinaire, cette contradiction volontaire, en grand écrivain qu’il était. Au fond, dans cette étude, il y insiste d’ailleurs, il ne se penche pas sur des maux majeurs, ils veut plutôt montrer que dans qu’il y ait de quoi s’inquiéter, sans qu’il faille en appeler à la médecine, fût-elle de l’âme, nous sommes sans cesse en proie à des phénomènes minuscules, à de petites dérèglements qui indiquent que l’inconscient, ce continent qu’il s’est ingénié à explorer, se livre à ses dérives. Lire la suite


J’ai été fou pendant trois mois. Plus précisément, pendant trois mois, j’ai cru que j’avais sombré dans ce que Freud appelait une psychose paranoïaque. Parano, oui, j’étais parano : je développais un à un tous les symptômes de cette terrible maladie, patiemment, obstinément, comme d’autres complètent leur collection de flippos Pokémon. Lire la suite


La neige sied mal aux rhumatismes. Les oreilles closes au radotage des vieux, enfin des autres vieux, et le nez collé à la vitre, j’ai laissé fuir une matinée blafarde, à contempler dans le flou de mes pauvres pupilles le carrefour entre les avenues Brillat-Savarin et du Général-Médecin Derache, où d’évanescents fantômes glissaient entre les flocons. Lire la suite


 Horizon noir et grand bois noir

Et nuages de désespoir

Qui circulent en longs voyages

Du Nord au Sud de ces parages

Émile Verhaeren,  Les villages illusoires

Qui dira, dans l’ombre du bois, l’odeur des fraises premières,

le goût des premiers baisers, la douceur des premiers gazons,

et le vol rapide et muet des fugaces, fugaces saisons ;

qui dira les sentiers de jadis, la fontaine aux tendres mystères ?

Paul-Jean Toulet,  Élégies

À l’Ami lecteur

Quai de la Senne, Bruxelles, le 18 avril 2099

Le fleuve charrie à mes pieds un cloaque de carcasses humaines et animales. Sur la rive qui me fait face, un incinérateur pousse vers le ciel des convois de nuages sales. Leur masse de suie drape Bruxelles d’une nuit sans fin. Lire la suite


Monsieur de La Fontaine,

 

Je suis fille trop finaude et modeste à la fois pour prétendre vous parodier. Et ma réponse sera moins légère que ne l’était mon pas quand, réjouie à l’idée de combler mon glouton de mari, je sautai sur la route avec le résultat dont vous avez tiré une bien sévère morale. Mais votre style plus intarissable que le lait de mon pot et votre bonhomie m’autorisent à me confier, et ainsi rectifier votre fable. Ajoutant encore, à votre « adieu » fameux, un nouveau drame qui peut-être mériterait la plus rigoureuse de vos moralités. Lire la suite


Deux fois par jour, je descendais des combles, un paquet de journaux sous le bras. L’odeur de papier moisi, de pétrole, d’aisselles arabes et de bleu de méthylène, empoignait  la vue. On avançait, pas après pas, dans l’irréalité. Lire la suite


Chaque jour qui passe exclut une espèce animale du menu des humains. Comme si un cycle s’interrompait, qu’il était dit que désormais le vivant ne nourrirait plus le vivant, le vif ne saisirait plus le vif. Une grand-peur gagne les esprits, d’autant plus prégnante qu’elle passe par les corps, et par le mystère de leur fonctionnement interne. Mystère largement éclairci par le savoir, mais la divulgation, toujours incomplète, ne donne que davantage le vertige. La connaissance chèrement acquise révèle qu’au-delà de ce qui est su se cache ce qui reste indéfiniment à découvrir. Et c’est ainsi que le sol semble se dérober sous les pas. Comment se fier au plancher des vaches, si les vaches elles-mêmes ne sont plus fiables ?

D’autant qu’elles n’en peuvent mais, ces pauvres ruminantes. On leur a donné à mâcher ce dont elles n’ont jamais eu le goût, ce qu’elles se seraient bien gardées de happer elles-mêmes. Ah, si le vœu des fabulistes s’était réalisé, si elles avaient été douées de la parole ! À quels réquisitoires aurions-nous eu droit ! À quand un nouveau roman de renard, où se ferait le procès, avec éloquentes bêtes à la barre, de la folie et de l’hypocrisie humaines ? Lire la suite


Peuple de peu de foi! Que deviennent tes vaches? Et que ne songes-tu à leurs intercesseurs? Les Monon, les Walhère au fond de leurs chapelles resteront-ils longtemps privés de ta ferveur? Loin de tes dévotions faut-il qu’ils s’assoupissent sur l’autel d’une église que tu ne fréquentes plus? Tu les crois impuissants quand il faut qu’ils agissent? Aux maladies nouvelles ils ne seraient pas rompus? Ce n’est pas de leur temps? Les prions les effraient? Et toutes tes prières ne les atteignent pas? Leurs contrats de sainteté seraient-ils donc caduques? Seraient-ils périmés sans le zèle de ta foi? Mais, s’ils croisent les bras devant ce qui se passe, ne s’agirait-il pas de redire leur nom et de les ranimer de leur désuétude pour qu’ils sauvent les vaches de cette génération? Que Monon dans la main reprenne bravement sa palme et fièrement son livre et qu’il caresse enfin, avec cette bonté qui apaise et qui calme, la tête de la vache qui à ses pieds se tient! Prions, prions, mes frères, pour les vaches martyres et que ce mot n’évoque plus la contagion, mais redevienne celui qui toujours nous invite à plus de sainteté et plus d’adoration! Lire la suite