On est seul, on redevient le soldat Woyzeck, la mâchoire tombe, les chairs glissent un peu plus entre les chairs, la mélancolie transporte le temps perdu dans les combles de la mémoire, à pleine fourche, le dos fourbu et les tempes trop chaudes, on revient sur les lieux du crime, on rôde en amassant des pierres que l’on jette sur les chiens errants, ou dans les vitres, on se dit que la mort de l’un c’est la mort de l’autre, on s’asperge de bonnes résolutions, on sent soudain la faim nous chatouiller les membranes, on se dit que la journée suffit, qu’il y aura toujours assez de crimes à commettre demain et que l’on reportera sans fin à une prochaine occasion, on se fatigue un peu, on aperçoit enfin la nuit qui frappe des pieds là, tout au bout de la rue, on sait qu’il faudra la croiser sans rien laisser paraître, on rentre chez soi, on prépare le repas.
La félicité n’a que faire de l’appétit, elle s’empare des trompe-l’œil que sont les noces et les orgies, les banquets et les agapes ; elle renonce à l’élémentaire, elle se repaît du peu qui nous envahit en gargouillant, elle tombe tout au fond de nous dans la chaleur du corps qui revient à lui-même en oubliant qu’il entamait peut-être le court chemin de sa disparition ; elle ricane un peu dans les saveurs, se pourlèche dans ses petites humeurs et des salives acides. La félicité ! Beau programme que l’estomac des faibles confond souvent avec le doux contentement de la ripaille. Il n’y a de vie concrète que dans ce consentement à poursuivre le jeu de la grande fourniture : gaver, mâcher, roter, chier. Et le jeu se complique, la part du pauvre maigrit, le corps apprend à se distendre et à se ramasser, les espoirs se confondent avec la tension des boyaux et des buccins, la langue tournicote dans la matière qui vient, l’âme s’agrandit de cette journée qui se remplit encore. Lire la suite →