Pour une chatte, nommée Fifille,

« Si vouloir l’événement, c’est d’abord en

dégager l’éternelle vérité, comme le

feu auquel il s’alimente, ce vouloir

atteint au point où la guerre est menée

contre la guerre, la blessure, tracée

vivante comme la cicatrice de toutes

les blessures, la mort retournée voulue

contre toutes les morts »,

Gilles Deleuze, Logique du sens Lire la suite


On est seul, on redevient le soldat Woyzeck, la mâchoire tombe, les chairs glissent un peu plus entre les chairs, la mélancolie transporte le temps perdu dans les combles de la mémoire, à pleine fourche, le dos fourbu et les tempes trop chaudes, on revient sur les lieux du crime, on rôde en amassant des pierres que l’on jette sur les chiens errants, ou dans les vitres, on se dit que la mort de l’un c’est la mort de l’autre, on s’asperge de bonnes résolutions, on sent soudain la faim nous chatouiller les membranes, on se dit que la journée suffit, qu’il y aura toujours assez de crimes à commettre demain et que l’on reportera sans fin à une prochaine occasion, on se fatigue un peu, on aperçoit enfin la nuit qui frappe des pieds là, tout au bout de la rue, on sait qu’il faudra la croiser sans rien laisser paraître, on rentre chez soi, on prépare le repas.

La félicité n’a que faire de l’appétit, elle s’empare des trompe-l’œil que sont les noces et les orgies, les banquets et les agapes ; elle renonce à l’élémentaire, elle se repaît du peu qui nous envahit en gargouillant, elle tombe tout au fond de nous dans la chaleur du corps qui revient à lui-même en oubliant qu’il entamait peut-être le court chemin de sa disparition ; elle ricane un peu dans les saveurs, se pourlèche dans ses petites humeurs et des salives acides. La félicité ! Beau programme que l’estomac des faibles confond souvent avec le doux contentement de la ripaille. Il n’y a de vie concrète que dans ce consentement à poursuivre le jeu de la grande fourniture : gaver, mâcher, roter, chier. Et le jeu se complique, la part du pauvre maigrit, le corps apprend à se distendre et à se ramasser, les espoirs se confondent avec la tension des boyaux et des buccins, la langue tournicote dans la matière qui vient, l’âme s’agrandit de cette journée qui se remplit encore. Lire la suite


Je me souviens de cette amie dont la cuisine regorgeait de trésors. Elle déménageait, moi aussi. Je n’avais rien, et elle ne pouvait pas tout emporter. Elle m’avait préparé des sachets, des flacons, des petits pots… Tout un matériel de campagne dont je n’étais pas sûr d’avoir un jour l’usage, mais qui m’intriguait et que je considérais d’un œil absent en rêvant qu’il aurait pu changer ma vie.

Je n’ai pas bonne mémoire mais elle m’expliquait pourtant bien la destination de chacune de ces herbes, de toutes ces poudres. Évidemment, je n’en ai rien retenu sinon le moment où elle m’a dit : « Ça, c’est pour quand tu feras de la dinde au miel ». De la dinde au miel ? Pour tout dire, je ne sais même pas à quoi cela ressemble une dinde, ni vivante ni morte. Quant au miel, je dois bien en avoir un pot qui traîne mais, pour que je l’utilise, il faut vraiment que j’y pense, et c’est tout au plus pour sucrer mon café, quand il fait grand froid. Lire la suite


D’aucuns affirment que l’on n’a jamais mangé aussi sainement. Je crains qu’ils ne confondent qualité et quantité, en ces temps de grande bouffe que d’autres qualifient de mal bouffe. Le pouvoir d’achat a engendré la consommation, la crise génère l’envie, d’où la violence, autre problème lié à une société condamnée à la productivité.

Il y aura bientôt cinquante ans que je vis à la campagne et suis très proche, par mes racines et mes goûts (et mes dégoûts), du monde rural. Ce que je vais vous conter ne relève ni de l’écologie, mot passe-partout, ni de l’observation scientifique, moins encore de la statistique, mais plus simplement du témoignage direct. Enfant des prés et des bois, chasseur juvénile, pêcheur solitaire, jardinier toujours, je ne puis qu’évoquer des paradis perdus, gâchés, par aveuglement total dans l’appropriation de la terre nourricière et des eaux de nos rivières. Lire la suite


Faites main basse sur une belle pomme extra-fraîche de ris de veau, dont vous aurez si possible surveillé vous-même l’élevage printanier en pâture, au flanc de sa mère. Dégorgez-le, blanchissez-le, parez-le, mettez-le sous presse pendant une heure.

Pendant ce temps, vous avez tout loisir de nettoyer les morilles fraîches de Savoie, de les couper en deux dans le sens de la longueur. Faites-les doucement cuire à couvert dans une poêle avec du beurre demi-sel pendant une dizaine de minutes.

Escalopez les ris en tranches de deux centimètres, que vous faites revenir parmi les morilles pendant dix minutes encore. Déglacez avec un demi-verre de Pineau des Charentes blanc, et noyez gentiment le tout avec de la crème fraîche double. Envoyez à début d’ébullition.

Servez avec du pain de mie frais, qu’on écrase dans la sauce pour la pomper sans vergogne, et avec un grand vin, mousseux, blanc ou rouge.

Et sachez combien il est agréable, pour un écrivain, de dire bon appétit autant que bonne lecture !


En hommage à Benjamin Rabier, dessinateur de grand talent

à qui l’on doit une illustration malicieuse

des « Fables » de La Fontaine

ainsi que le museau hilare

de « La vache qui rit »,

à Jean Cocteau, qui fit autrefois les beaux soirs du « Bœuf sur le toit » et à Jean Dubuffet qui a mis à brouter des vaches folles

dans tous les musées d’Europe et d’ailleurs.

 

Fermiers, bouchers, équarrisseurs,

les voilà tous qui se lamentent :

Le peuple renie ses fournisseurs

Et veut qu’on le mette à l’amende.

Veaux, vaches, cochons, couvées,

Comme les poissons de la marée,

Sont boudés au marché. Lire la suite


Encore un peu de tofu ?

Va’z s’était levé, s’affairait dans la cuisine, donnait ses instructions vocales aux ustensiles : Réchauffer tofu trois secondes. Épaissir nussa. Griller tomaïs.

Liane le regardait faire en souriant. Depuis un an, le rituel s’était instauré, et pour rien au monde elle n’aurait renoncé à ces vendredis soirs où à deux ils refaisaient l’univers. Elle sentait qu’ils étaient arrivés à un moment clé de leur histoire, mais elle était toute attente : elle ne savait rien des gestes ni des mots de l’amour.

— Pour le dessert, j’ai trouvé du lait, dit-il d’un air triomphant en se rasseyant en face d’elle à la table triangulaire. Lire la suite


À cinquante-six ans, la santé de Paul Tumelaire était bien chancelante. Il souffrait du cœur. Son médecin lui avait conseillé d’arrêter ses activités… « Remettez vos affaires, le temps est venu pour vous de vous la couler douce ! » Voici deux ans, il avait perdu Irène lors d’un accident de roulage. Dérapant sur le verglas, sa voiture avait dévalé un talus et fait plusieurs tonneaux avant de s’écraser contre un arbre. Il aimait beaucoup sa femme et il ne s’était jamais remis de cette épreuve. Il avait perdu le goût de vivre et, si quelques amis ne l’avaient pas entouré de leur sollicitude, il n’aurait sans doute pas tardé à rejoindre la morte dans sa tombe. Lire la suite


D’un mouvement délicat de l’index, qui s’était déplacé en arabesque au-dessus du poêlon, Roberto – dit « les doigts d’or » au temps de sa splendeur – goûta avec délectation la sauce qu’il venait de lier. Il y ajouta un filet de citron. Même s’il concoctait ses recettes avec la même inquiétude que s’il s’était agi d’un cocktail Molotov, il retrouvait un plaisir intact, entier, une intime exaltation de marier les victuailles, les parfums, les arômes, les couleurs, les formes. Ces quelques gouttes de citron se faufilaient comme une touche de couleur dans un tableau : elles donnaient du relief à l’ensemble, lui apportaient une touche jaune de mystère. Les amis de Roberto s’étaient rassemblés en grand secret dans la pièce voisine et simulaient une réunion anodine qui ne permettait pas d’imaginer la raison première de leurs retrouvailles. Ils avaient été triés sur le volet, de crainte qu’un traître ne se glissât parmi eux. Roberto versa la sauce onctueuse, douce comme le velours, sur la peau dorée et encore crépitante de la caille. Lire la suite


Je me suis longtemps exprimé, naguère, sur ce qu’il convenait de penser de la vache[1]. En résumé : rien du tout.

Pour le veau, on pourra penser la même chose, mais en plus petit.

Il est déconseillé de rassembler les cochons et les couvées, cela salit les nichoirs en éberluant la volaille.

On trouve d’admirables couvées dans la région du lac de Virelles.

Je m’en tiendrai là pour cette fois. Allez en paix, et que les compilateurs d’ysopets vous protègent.

[1] In : Des vaches et d’autres, La Louvière, Daily Bul, 2000, pp. 105-106.