L’autre jour, juste pour le fun, comme on dit aujourd’hui, j’ai pointé ma pomme, comme on disait autrefois, au Cygne, Grand Place. Clientèle select, additions purgatives, personnel faussement stylé, cuisine or et oripeaux. Pour l’arrivant inconnu, Dieu se transforme en maître d’hôtel. Constatation immédiate : il ne peut que vous regarder de haut. Toiser avec une feinte indifférence. L’œil évalue : longueur réglementaire du cheveu shampooiné, rasage de près et de frais, distinction stricte de la cravate, repassage imparfait de la chemise, origine chinoise ou italienne de sa popeline, le pli du pantalon, la qualité du cuir de chaussure. Les mains : ongles manucurés, dos lissé aux savons à l’huile d’argan, nourri aux huiles essentielles – le tout noyé dans un Niagara de points d’interrogation. Lire la suite


Friedrich et Karl sont fatigués. L’air d’Ostende les revigore mais les assomme la nuit venue. Ils se sont installés aujourd’hui face à la mer, à la terrasse de leur brasserie favorite, dans de confortables fauteuils d’osier et savourent leur apéritif en silence… Le vent siffle légèrement, comme un acouphène des pays de la mer.

Ce sont des habitués de cet établissement au patron broyeur de lieux communs. Son frère cadet est mort en mer, disparu, envolé, englouti comme tous ceux d’ici entre genièvre et tempêtes, raconte-t-il à tous ceux qui débarquent chez lui.

Ils sirotent, fument, sont heureux. Lire la suite


Il y a les marxistes tout court, les marxistes-léninistes, les socialistes marxistes, les trotskistes marxistes, les maoïstes marxistes, les castristes marxistes, les situationnistes marxistes, les post-marxistes, les néomarxistes, les pseudo-marxistes, les crypto-marxistes, les ultra-marxistes, les latinos marxistes, et que sais-je encore.

Moi, je suis freudo-marxiste. Je suis partisan de la psychanalyse de Sigmund Freud et, en même temps, des théories philosophiques, économiques et politiques de Karl Marx. Je les associe. Je les combine. Je ne vois pas la libido sans la société, et à l’inverse, je ne vois pas le capital sans l’un ou l’autre complexe.

Dont celui d’Œdipe. Lire la suite



Madame Verbist, l’autre jour, m’a montré son or. Oui, dans sa commode, entre ses bas et ses gaines, Madame Verbist a des pièces d’or, emballées dans de petits papiers de soie. Et aussi dans sa salle de bains, à l’intérieur d’une boîte vide d’aspirines, encore des pièces d’or.

— Des fois, Madame Stoefs, qu’il m’arriverait quelque chose, elle a dit, j’aime mieux qu’une personne honnête comme vous, une personne foncièrement honnête et désintéressée, sache où ça se trouve. Personne d’autre que vous, Madame Stoefs, car je sais que vous êtes communiste et que vous ne me prendrez rien. Lire la suite


Quel est celui qu’on prend pour moi ?

Aragon

 

Marx fut le totem et le tabou du XXe siècle. Supposons que, pour lui rendre hommage, en son honneur s’ouvre un coin d’espace public. J’entends s’égrener d’ici le chapelet de clichés : l’inventeur du Goulag a dominé le ciel des idées jusqu’au salutaire décret de sa mort, mais le cadavre se rebiffe et bouge encore… Lire la suite


Quelques nuages lenticulaires stagnent au-dessus des monts Wasatch. Dans la vallée, on attend jusqu’à 30 degrés. Friedrich vient d’arriver. Au programme : la demi-finale entre les Utah Jazz et les Rockets de Houston. J’ai mis des bières au frais. Il reste à espérer que Jenny ne rentre pas avant la fin de la retransmission du match de basket. Cet après–midi, comme tous les dimanches, on est censés faire avancer notre projet, coucher nos réflexions sur le papier. La tâche est énorme, trop peut-être. Quelle idée stupide, ce manifeste ! C’est pour ça qu’on s’autorise parfois un pas de côté, un peu de sport à la télé pour se vider la tête, de la bière pour prendre de la distance avec le quotidien. Lire la suite


Sous le familier, découvrez l’insolite,
Sous le quotidien, décelez l’inexplicable.
[…] Dans la règle, découvrez l’abus
Et partout où l’abus s’est montré,
Trouvez le remède

Bertolt Brecht, L’Exception et la règle (1930)

 

Odile marche d’un pas vif. Mais elle l’a vu, enfin pas la personne, tout d’abord un grand sac de couchage d’un bleu roi pimpant, une ligne horizontale sous le très haut porche du grand building de la compagnie d’assurances. Près de la station de métro « Botanique ». Odile continue sa course, mais aperçoit que dans le sac étincelant, il y a un homme noir. Elle ne voit que cela, deux yeux qui dépassent du sac, deux billes lancées vers le ciel. Le ciel, très bleu lui aussi. Il est dix-huit heures, trop tôt pour aller dormir, et le cours va commencer. Lire la suite


En mars 1848, Karl Marx fut convoqué au commissariat de police le plus proche de la rue d’Orléans à Ixelles (aujourd’hui rue Jean d’Ardenne) où il habitait. Le brave fonctionnaire de commissaire qui le reçut ne le fit guère poireauter plus de temps qu’il n’était nécessaire pour bien montrer qu’il était le maître, après Dieu et le Roi, dans ce lieu.

Le commissaire vint lui-même à la rencontre de Marx, assis calmement dans la salle d’attente, sur laquelle veillait une lithographie représentant le roi Léopold, premier du nom dans son petit royaume.

— Entrez, Monsieur Marx. Sprechen Sie Französich? Lire la suite