Ursula Gertrud von der Leyen, très gracieuse souveraine proclamée du continent européen, entends-tu Greta, Anuna, Carola et Olga, ces nouvelles Antigones qui sonnent l’alarme ?

L’Amazonie brûle, le Moyen-Orient est à feu et à sang, l’Amérique souffle sur les braises, le niveau des eaux monte. Nous venons de vivre l’été le plus chaud de l’histoire. Affamés de pain et de liberté, les migrants africains franchissent par milliers les mers cruelles au péril de leur vie. Lire la suite


Nous ne nous connaissons pas bien, vous et moi, et nos brefs échanges ne sont dus qu’à notre voisinage. Mais je vous devine, sous vos airs de ne pas y toucher… Une bonne femme qui trie ses poubelles, se déplace à vélo, porte des fringues trouvées aux puces, achète du bio en circuit local, ne jure que par l’écoresponsabilité, se déclare végétarienne, fabrique elle-même ses produits d’entretien. Moi, je dis : chapeau, chère voisine ! Respect. Lorsque je vous croise dans l’ascenseur – ou plutôt dans l’escalier puisque vous ne prenez jamais l’ascenseur –, je m’efface. Lire la suite


« Non ! » – dis-je immédiatement, tout de suite, sans hésiter, pour ainsi dire instinctivement, car il est désormais naturel que nos instincts agissent contre nos instincts, que pour ainsi dire nos contre-instincts agissent à la place de nos instincts, et même les supplantent – je fais de l’esprit, si toutefois on peut considérer cela comme un trait d’esprit, en d’autres termes, si on peut considérer que la vérité pitoyable et nue est un trait d’esprit –, dis-je donc au philosophe qui venait vers moi, après que nous nous fûmes, lui et moi, arrêtés net dans cette forêt mourante rongée par la maladie, peut-être la tuberculose, et qu’on croirait entendre haleter, cette hêtraie, ou comment la nommer : j’avoue mon ignorance totale en matière d’arbres, je reconnais tout juste les sapins, à cause de leurs aiguilles, et puis les platanes, parce que je les aime et malgré mes contre-instincts, je sais encore reconnaître ce que j’aime, bien que ce soit sans cette violence qui me frappe en pleine poitrine, me noue l’estomac, me fait bondir et me galvanise, avec laquelle je reconnais ce que je hais.
Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas, Imre Kertész Lire la suite


Rares sont les femmes ayant l’honneur de funérailles nationales. Conçoit-on des tragédies mettant en scène le deuil pour une femme ? Imagine-t-on un chœur de pleureurs ? Les sanglots d’Électre pour son père, d’Antigone pour son frère, d’Andromaque pour son époux, d’Hécube pour son fils pourraient-ils être ceux du père, du frère, de l’époux, du fils pour leurs fille, sœur, épouse, mère ?…

C’est pourtant par milliards que les humains des deux sexes ont pleuré la disparition d’une sœur tenant de la fillette et de la grand-mère, de la sorcière et de la fée contre laquelle avait été lancé un appel au meurtre pour trois impardonnables mots par elle prononcés :

How dare you ?… Lire la suite


Toute personne qui pense fortement fait scandale.

Honoré de Balzac, Pensées.

La cloche sonnait dans le préau, elle vit l’oiseau des augures descendre peu à peu les étages entre les fêlures du son, chaque tintement se dissolvait dans l’air, elle était en dehors de la grille, les pieds dans les flaques aux reflets de savon ; quelques feuilles y moisissaient. Elle faillit glisser, se rattrapa tant bien que mal d’une grimace.

La maison ne dormait pas encore, le père dans le fauteuil, marmonnait se balançant. Lire la suite



On la prénomma Greta, comme sa grand-mère maternelle qui avait été ainsi appelée d’après la Divine. Son arrière-grand-père avait choisi le prénom de sa fille dans un accès d’éblouissement amoureux après avoir assisté à la projection de « Ninotchka » dans une salle à Stockholm. Mais la petite Greta ne savait rien de tout cela. À vrai dire, elle n’avait même pas entendu parler de la Divine.

Tous les dimanches, lorsque la famille se rendait chez les grands-parents, la petite Greta était accueillie par la grande Greta, avec une immense tendresse. Mais l’enfant se dégageait vite de l’étreinte de sa grand-mère et courait vers la chambre qui avait été celle de sa maman, où elle pouvait se perdre, pendant des heures, dans le labyrinthe de ses jeux imaginaires. Dans la belle chambre, peinte en rose, il y avait non seulement la maison de poupées en bois, fabriquée par grand-père Henrik pour sa fille Mélina avant qu’elle ne devienne la mère de Greta, mais aussi le grand coffre aux trésors. Lire la suite


Des fouilles profondissimes, tout récemment effectuées par le département d’archéologie de l’Universitas Leodiensis, ont mis au jour des documents séculaires sur papier, certains imprimés sur DIN A4 80 grammes, d’autres manuscrits sur feuilles lignées plus anciennes encore au format connu des papyrologues comme « format écolier ».

Le département universitaire autorise la source ouverte (open source comme on disait en langue ancienne), ce qui nous permet de vous révéler le contenu de ces documents rares − dont l’analyse est encore à peaufiner par les spécialistes. Cinq feuillets, abrités dans un étui de cuir bovin, genre « cartable », sont relativement bien conservés. Reste à en déchiffrer le contenu textuel. Nous vous les livrons tels quels. Il semble que ces textes, pour la plupart, n’en étaient qu’au stade de brouillon et que l’auteur ait été interrompu brusquement, peut-être par le cataclysme tristement célèbre, à savoir la catastrophe nucléaire survenue vers cette date en Condroz. La datation au charbon Quadroze, en effet, replace l’objet de la découverte à deux siècles d’ici. Lire la suite


Tout soudain, cela se produisit. Comme une flamme déchirant les entrailles. La jeune fille n’en doutait point. Voici venu le moment. Elle se dirigea vers le centre du village, là où somnolait l’arbre sacré, le lien avec les ancêtres, ceux-là mêmes qui discourent avec les dieux.

Elle s’accroupit et les femmes comprirent. Elles vaquèrent aux travaux du jour, se gardant bien d’échanger des regards entendus. Toutes savaient. L’air grésillant de midi porta la chanson : Lire la suite