Toute une vie comme une balle dans la tête. Tout un roman comprimé en quelques images.

On m’avait prévenu à la dernière minute. J’avais dit oui bien sûr. C’était un honneur d’être invité. Mais c’était aussi une angoisse terrible. J’éprouvais une immense pitié en m’y rendant.

Ma connaissance de la Rome de Néron, de l’Allemagne d’Hitler, était suffisante pour que j’aie déjà entendu parler de telles fêtes d’adieu. Mais c’était une autre chose d’y être convié. J’avais peur à l’avance de ce qui m’attendait, dans la vieille maison où j’étais venu si souvent. Est-ce que je serais à la hauteur ? Est-ce que je pourrais garder jusqu’au bout un sourire rassurant ? Mon tempérament me poussait toujours à nier la menace de la mort chez les autres, à les tromper jusqu’au bout. J’allais devoir m’adapter. Lire la suite


Ils descendent du ciel, les yeux bandés. Enfourchent les chevaux à tâtons, et disparaissent dans une ronde joyeuse laissant derrière eux traîner le souffle de leurs ailes.

Mais, le mal surgit.

Sous de longues robes bleu roi qui masquent les visages, des êtres fantomatiques campés sur des échasses apparaissent tels des squelettes informes cachés sous les étoffes. Ils rôdent. S’approchant des anges revenus folâtrer dans la ronde, ils tournent à l’intérieur de leur cercle en un ballet macabre, hésitant à les toucher de leurs longues perches… Les anges caracolant sont inatteignables. Lire la suite



Le 1er mars 2016 parut le numéro 351 de « Mickey Parade Géant », célébrant les 50 ans de ce périodique pour la jeunesse américanisée à la sauce Disney.

Ils étaient tous présents à la Une : Mickey Mouse, bien sûr, Donald Duck, Donald Junior et même le Fantôme Noir ! À la page 6 débutait la rétrospective du cinquantenaire, avec la reproduction de la première couverture, datée du 3 avril 1966. On y voit Mickey éclater d’un rire franc et joyeux, se découvrant dans un miroir, affublé d’une couronne sortie d’un conte de fées, sous le regard admiratif de son neveu Mitsou.

Comme ils ont l’air heureux, l’oncle et le souriceau ! Souriants, joyeux et naïfs. Quelle différence avec le Mickey, version 2016, moue batailleuse, rictus sans équivoque « Attends un peu que je m’occupe de toi, mon salaud, ça va être ta fête ». Le Fantôme Noir déroule la même hilarité grinçante et cynique, revenu de tout et prêt à tout. Présageant le pire. Lire la suite


Il précisa qu’un Aleph est l’un des points de l’espace qui contient tous les points.

L’Aleph, Jorge Luis Borges

Le garçon avance rapidement dans la foule compacte qui se déverse des bouches du métro dans les rues du bas Manhattan. Cartable sur les épaules, il se faufile entre les adultes qui se rendent au travail. Il s’arrête devant le marchand de journaux qui le connaît bien.

« Tiens qui voilà, le petit Cham, béni sois-tu mon garçon. Salue ton père de ma part. » Lire la suite


Ce matin-là, à mon réveil, on avait fermé la lumière.

J’ai eu beau écarquiller les yeux, rien que le noir en moi et autour de moi. Il m’a cependant fallu du temps pour comprendre que la prédiction médicale dont je devais m‘accommoder depuis plusieurs années s’était réalisée : j’étais devenu aveugle.

Aveugle… Un événement qui m’a tiré des larmes tandis que me parvenaient, par la fenêtre laissée ouverte, les trilles enjoués des oiseaux, depuis le fouillis du jardin en pleine effervescence printanière.

Leurs chants et puis les pas, la voix de Maria qui, s’inquiétant de ne pas me voir debout, venait aux nouvelles. Lire la suite


Si toutes les mères coupent l’index droit de leur fils, les armées de l’univers se feront la guerre sans index… Et si elles lui coupent la jambe droite, les armées seront unijambistes… Et si elles lui crèvent les yeux, les armées seront aveugles, mais il y aura des armées, et dans la mêlée elles se chercheront le défaut de l’aine, ou la gorge, à tâtons…

La guerre de Troie n’aura pas lieu, Jean Giraudoux

J’ai revu Gerhard comme au tout premier jour et ce sentiment qui n’existe pas en français m’a retrouvée. Sehnsucht. Une sérénité pesante, une douleur sourde à l’arrière-goût plaisant. Cette nostalgie sans nom au parfum d’éternité gagnait à nouveau les fibres de mon âme. Le visage angélique de Gerhard baigné de l’humble soleil des Marolles réfléchissait celui de mon bébé au temps de la Heinrich-Heine-Gasse. Alors, Frau Helga l’avait emmailloté, maintenant il portait son épaisse chemise de pionnier. Quelle différence ? Dix-neuf ans de bonheur, de projets, d’espoir, de déceptions, d’angoisse, de larmes, de violence et de cruauté, d’amour, d’exil, d’exaltation et de résignation. Le souvenir de la romance en do majeur de Joseph Joachim s’étirait ici juste comme là-bas. Il animait les ombres de la chambre de la même langueur. Dors, mon enfant, Schlaf, mein liebes Kind. Laisse la vanité de ce monde et sa clameur immonde. Dors paisiblement. Lire la suite


Tu es rentré las par devant, dans la machine à mémoire.

Épars dans ton cortex, les souvenirs.

Le silence des couloirs d’interrogatoire, la fin d’un condamné.

Cliquetis de résonance magnétique, bruit de tambour. Lire la suite


C’est l’heure du journal, d’un clignement d’œil j’allume l’écran mural, je positionne mes lunettes d’immersion 3D et je pénètre dans la news-room de CNN. Les jeunes et beaux secrétaires sourient. Rares sont les hommes qui s’intéressent aux nouvelles internationales. La plupart de mes amis surfent sur internet à la recherche de nourritures bio ou de vêtements antiradiation pour les enfants. Ils les commandent et attendent les livraisons pendant que leurs compagnes parcourent le monde en drones privés et s’enrichissent en créant des start-up.

Ce soir le monde entier fête les 80 ans de Nadejda Tolokonnikova et ses 30 ans à la tête de la Russie. Les présentatrices vedettes du monde entier la congratulent, rappellent son extraordinaire carrière depuis la fondation des Pussy Riot puis la mise en place en Russie du « pussysme » qui devient rapidement une lame de fond internationale, un mouvement mondial, un raz de marée bien plus concret que tous les bouleversements climatiques annoncés par les vieux savants masculins, aujourd’hui la risée des chercheuses scientifiques sérieuses du monde entier. Lire la suite


C’est arrivé un vendredi. Le 24 juin.

C’est la dernière date dont je me souviens.

Elle était inscrite distinctement en rose et gris sur la page gauche d’un livre épais qui semblait s’effeuiller comme un calendrier, placé avec soin sur la table basse, juste à côté de moi. J’attendais, posé comme un œuf fragile dans ce fauteuil « à la Starck » qui ressemblait à un coquetier, que le directeur de la chaîne de magasins de décoration « Quick and Style » me reçoive enfin. Lire la suite