À Godarville, dans l’entité de Chapelle-lez-Herlaimont, le Café des Amis reste ouvert fort tard. Des hommes d’un certain âge, que la perspective de retrouver la douceur du foyer n’enchante guère, y descendent jusqu’à plus soif des bières dont chacune est censée être la dernière. Ce soir-là, Cesare Lupino, descendant d’une obscure famille du Mezzogiorno dont le chef, il y avait déjà belle lurette, était venu chercher à nourrir dignement sa grande famille en arrachant de la houille des entrailles alors encore fécondes de la Wallonie, était en retard. Il entra sur le coup de vingt et une heures, en se faisant accompagner par la porte restée ouverte d’une forte bouffée de pluie (Gus Verdoodt, le Flamand, se hâta lentement de venir la refermer), rouge d’excitation, les derniers cheveux qui lui restaient en bataille, et lança à la cantonade :

« C’est fait, dit-il, l’ONU vient de décider de mettre le monde en soins palliatifs. » Lire la suite


L’hélice de l’Argonaute foulait les vagues avec une régularité mathématique. Le sous-marin nucléaire émergeait quelquefois en taisant jaillir l’eau phosphorescente à hauteur de mât. Puis il plongea profondément dans la fosse des Mariannes. L’hélice, comme une queue de cétacé, battit les flots avec lenteur.

On ne devait jamais revoir l’Argonaute, qui emmenait à son bord, outre soixante-quinze hommes d’équipage, le poète et journaliste Stanislas Cerfvol, chargé de la rédaction d’un article sur le huis clos de la vie du bord. Quand il entendit résonner la sirène de plongée, Cerfvol, dans sa cabine, serra plus fort son livre de poèmes. Il y en avait un, de Tennyson, qui commençait ainsi : Sous les tonnerres de la surface, dans les profondeurs de la mer abyssale, le Kraken dort d’un sommeil antique, inviolé, sans rêves. De pâles reflets dansent autour de sa forme obscure. Le jeune homme frissonna. Lire la suite


Il dort sur son chien. Il a l’air serein. Presque.

Les couvertures empestent. Ses ongles noirs trahissent la sédentarité. Depuis combien de temps est-il là, rigide, amorphe, attaché à son chien, à ce lieu ?

Il a le teint blême et les pommettes trop saillantes. Lire la suite


« Pourquoi la maman de Luc détruit exprès la couche d’ozone ?

— Chchcht ! »

Ladite maman, de surcroît ma voisine de droite, a laissé tourner le moteur de la Range Rover qui la mène chaque jour de notre lotissement à l’école ou de celle-ci au parking du centre commercial. Or, l’institutrice de ma fille met toute son âme verte à inculquer aux enfants économies d’énergie et préservation de la planète. Le pire bonnet d’âne peut désormais calculer combien ce mastodonte émet de CO2 en plus que mon antique Fiesta. Et même celle-ci, dont j’escompte encore des années de bons et loyaux services, ne trouve plus grâce aux yeux de ma Sofia. Je devrais, comme la maman de sa meilleure ennemie Brigitt, ma voisine de gauche, illico la changer contre une « classe A », dont par son truchement j’ai appris l’existence. L’enfance peut être impitoyable. Et l’adéquation aux normes prendre des voies insoupçonnées. Lire la suite


Le chemin de l’humanité vers l’humanité ne peut éviter de passer par Cuba
Abel Prieto
ministre de la Culture de la République de Cuba

J’ai dans l’âme un œil qui voit l’avenir, don mystérieux d’une étoile où chaque nuit, jusqu’à ma cime, retentit le cri d’Eva de Cuba. Depuis l’éclair qui engendra la belle Habanaguana – première ancêtre d’Eva – nul n’a connu d’histoire plus mémorable dans le cours entier des âges et des mythes : c’est ce dont, par mes feuilles, il fallait témoigner. Car je suis né moi-même d’une semence astrale tombée de cette foudre. Un arbre vous conseille donc d’écouter bruire le vent dans ses palmes, d’entendre monter de ses racines la rumeur d’une très vieille mélopée. Lire la suite


pour adorable qu’elle puisse être
R.-M. Rilke

Comment va le monde ? !! Vous vous êtes déjà posé c’te question, Môssieur ? !! Comment va le monde ??? Soyons honnêtes, Môssieur !!! Avez-vous trouvé quelque part une once de réponse ??? Ailleurs, je veux dire !!! Ailleurs qu’ici !!! Oui, Môssieur ? !! Avez-vous trouvé quelque chose qui vous réponde ??? Ailleurs qu’ici ? !! Vraiment ??? Non, Môssieur, Non !!! Vous n’avez rien trouvé !!! Dans le cas contraire, vous vous abstiendriez !!! Mais là ??? Puisque c’est à moi que vous la posez, désormais !!! Vous ne pouviez mieux tomber, Môssieur !!! Vous avez frappé à la juste oreille !!! La bonne échoppe !!! Lire la suite


Gaston Grappe, voilà le nom de celui dont je vais vous parler, un type dans la cinquantaine, grand et mince (pas un millimètre de graisse), genre beau mec, les cheveux couleur de lin grisonnants, toujours tiré à quatre épingles, toujours très classe, Armani ou Smalto, impossible de ne pas être frappé par son allure extrêmement distinguée et la douceur de ses traits.

À l’époque où j’ai fait sa connaissance, il venait de se lancer dans la restauration, un nouveau concept, affirmait-il, une sorte de snack cent pour cent bio, des petits plats simples, laitue, tomate, carotte râpée, lentille, aubergine cuite à l’eau, salade de thon, sardines à l’huile d’olive, saumon fumé, poulet froid, fruits de saison, jamais de viande (jamais de carne, comme il disait), pain aux céréales, le tout servi dans un décor 7, en par de très jolies filles.

Son premier snack, ironiquement baptisé Au Sain Plat, Gaston Grappe l’avait ouvert galerie Louise, entrée place Stéphanie, un succès presque immédiat. Et moins d’un an plus tard, il y en avait eu un deuxième, dans une autre galerie bruxelloise, place du Grand-Sablon, un endroit agréable ouvert toute la semaine à midi, y compris le dimanche et les jours fériés. Lire la suite


Le guide touristique a plus d’un tour dans son sac. Contrairement au mari, il reste toujours vert. Mieux : c’est un objet facile à manipuler. Il brille par son savoir, déroule des phrases limpides comme un ruisseau, s’illustre par des schémas d’un génie tout militaire. À se demander s’il faut vraiment partir en vacances. Plus la peine de boucler ses valises, ni sa ceinture dans l’avion. Monsieur et madame posés dans le fauteuil, au salon, devant un verre d’exotisme et des amuse-gueules de saison. Chacun ouvre son exemplaire en soupirant d’aise et se plonge dans la lecture. Les panoramas dévoilent leurs villages de nains. Les cathédrales exposent leur profil doublement masculin. Les torrents déversent la petite histoire dans la grande qui se répand dans la Meuse, puis dans l’oubli.

Monsieur se demande comment leur couple a pu vivre si longtemps en ne sachant pas. Lire la suite


Cinq cents millions de dollars. Ou cinq cent ? Rappelez-vous : Les déterminants numéraux cardinaux sont invariables, à l’exception de « vingt » et « cent » qui prennent la marque du pluriel quand ils sont multipliés et qu’ils terminent le numéral cardinal, comme dans « quatre-vingts » ou dans « cinq cents ». D’accord, mais qu’en est-il lorsqu’il s’agit de 500 millions, voire de 500 milliards ? Lire la suite


« Ne trouves-tu pas que le temps change ? Des nuages encombrent le ciel et nous nous croyions dans une lumière parfaite il y a encore un instant…Elle nous tombe sur le dos parfois encore comme quand nous étions enfants. Elle nous réchauffait pour nous donner l’envie de grandir…Tiens, l’eau est plus chaude. J’ai les doigts de pied qui frétillent. Cette eau qui coule entre nos jambes et qui file en emportant un rien de nous, une minuscule parcelle de notre présence me donne envie de me coucher et de me laisser aller, comme ça, sans rien faire, sur le dos et aller lentement vers la mer… ». Lire la suite