Les jeunes comédiens se débrouillent comme ils peuvent. Jacques Faubert, dans l’attente que son nom vous dise quelque chose, profitait de l’été pour se produire à Covent Garden. Là, dans la rue, entre le théâtre et les halles, il se livrait pour les touristes à un épuisant exercice d’ange immobile. Il était blanc des pieds à la tête. Tunique blanche, gants blancs, perruque blanche. Son visage et ses lèvres étaient maquillés de blanc. Son numéro s’intitulait « l’ange de Reims », à cause du sourire qui naissait lentement sur ses lèvres quand une pièce de quelques shillings tombait dans son escarcelle. Il attirait surtout l’attention des enfants qui l’observaient, fascinés, la bouche ouverte. La difficulté consistait à les inviter du regard à retenir leurs géniteurs qui finissaient souvent par verser leur écot. La vie à Londres coûte cher aux anges. Lire la suite



Tous les tableaux devraient être de la même taille et  de la même couleur, de sorte qu’ils seraient interchangeables et que personne n’aurait le sentiment d’en avoir un bon ou un  mauvais.

Andy Warhol

Il fut un temps, récent, où Jim Greylord Jr passait sans peine pour un des derniers, voire pour l’ultime empereur de la finance transnationale, sa qualité d’Européen rendant le prodige plus remarquable encore.. Le secret de sa réussite ? Cet octogénaire dont le physique d’ascète et le visage parcheminé n’étaient pas sans rappeler la dégaine de feu l’écrivain Samuel Beckett, avait su garder intacte la fièvre d’innovation et de transgression qui firent le charme et la raison d’être de sa vie d’adolescent, durant les déjà historiques Golden Sixties qu’il passa à hanter les cénacles expérimentaux de Paris et de Londres. Lire la suite


Bleue, sur fond de ténèbres, elle se meut avec lenteur, tourne sur elle-même, dévoile son écorce et les tavelures qui lui le lézardent la peau. La planète s’approche inexorablement, dans le mouvement de rotation qui l’anime, et à mesure qu’elle avance, un découpage se précise sur sa surface. On dirait un puzzle anarchique, le patchwork d’un manteau repris à des dizaines d’endroits. Soudain, elle se fige. La focale plongep et une zone réduite du globe grandit à vue d’œil. L’image n’encadre bientôt plus que cet espace défini. À mesure que le point de vue s’en rapproche, une nouvelle géographie apparaît et dévoile des textures, des couleurs différentes. En quelques secondes, un territoire tout petit à l’échelle de la planète s’est élargi et couvre tout le champ de vision. La plongée s’accélère. Le bleu a laissé la place aux gris et aux verts, les délimitations territoriales cèdent bientôt le pas aux canaux, aux zones agricoles, puis aux axes routiers d’une ville. Lire la suite



Et c’est reparti. Il a fallu une portée de neuf mois pour que la Belgique accouche d’un gouvernement réputé non provisoire, alors qu’ils le sont tous par essence. Comme l’aurait dit le plus discret de nos souverains, même si Patrick Roegiers, dans sa Spectaculaire histoire des rois des Belges le réhabilite à sa manière, « ils » ont sauvé le « brol ». Le prince Charles avait un sens de la formule qui s’apparentait à celui d’Ensor, Brel ou Verheggen. La Belgique est un fatras, que l’expression bruxelloise résume bien. Fatras d’histoire, d’inventivité juridique et de plomberie institutionnelle. On vient d’en vivre une belle synthèse dont le public, tout en s’en plaignant d’abondance, a vécu les péripéties avec passion. La preuve en a été fournie par les kiosques : plus les journaux parlaient de politique, plus ils augmentaient leur tirage…

On n’a jamais autant commenté les manœuvres de nos préposés aux affaires publiques que durant ces trois saisons : un été hébété, un automne navrant, un hiver présentant quelques signes de revalidation. À l’image de l’épreuve que dut subir Yves Leterme. Lui qui porte l’augure de la fin dans son nom dut affronter physiquement une mise en garde qui ne le laissa pas indemne. Il est sorti de l’hôpital avec quelques kilos de moins et quelques galons de plus. Doit-on se souvenir que l’on est mortel pour cesser de s’obstiner dans des voies sans issue ? Le ton sur lequel il a proclamé, le jour de son entrée en fonction de Premier ministre, qu’il était désormais au service de tous les Belges, était une belle illustration de ce que Pirandello appelait la volupté de l’honneur et de l’adage selon lequel l’habit fait le moine. Lire la suite


Bon, d’accord, tout le monde s’en fout. Qui, d’ailleurs, sur la planète, pourrait bien s’intéresser à cet improbable royaume d’opérette, 30 528 kilomètres carrés à tout casser pour 10 millions d’habitants, trois régions, trois communautés (qui n’ont pas grand-chose à voir avec les régions susmentionnées), dix provinces, des Fourons, un arrondissement Bruxelles-Hal-Vilvorde, un roi, deux reines, un prince héritier contesté, un autre rejeton royal rêvant d’être vétérinaire et dont l’improbable amitié avec un médiatique prêtre-motard aux doigts chargés de bagouses n’a pas fini de faire jaser, une fille illégitime qui ne se prénomme pas Mazarine, une cinquantaine de ministres, un hymne national dans lequel il est question d’invincible unité, une devise proclamant fièrement que « l’union fait la force »… Lire la suite


« Une carte n’est pas le territoire… »

Alfred Korzybski (Prolégomènes aux systèmes non-aristotéliciens et à la sémantique générale)

 

Avant de sortir, il avait pris soin de se coller une fausse moustache sur la lèvre supérieure, de chausser d’épaisses lunettes d’écaille et d’enduire de gomina ses cheveux qu’il peignait en arrière : une tenue à laquelle l’imperméable mastic qu’il venait d’endosser donnait la touche finale. Ainsi, il ressemblait au défunt André Cools, ce qui suscita en lui un délicieux sentiment de transgression. Rien d’étonnant à cela : n’était-il pas sur le point de défier le sort ? En tout état de cause, il parcourrait incognito les quelques centaines de mètres séparant la rue de la Loi de la Place de Brouckère, où débouchaient des boulevards qui n’avaient pas volé leur surnom d’artères vers l’enfer. Lire la suite


octobre – Avant que Denis Podalydès ne lise hier soir au Méjan, devant plus de deux cents personnes, de larges extraits des Rêveries du promeneur solitaire, j’ai raconté comment Rousseau avait confirmé ma vocation littéraire quand, à l’âge adolescent, j’étais tombé dans les Confessions sur l’épisode où il raconte la fin de Mme de Vercellis. « Elle ne garda le lit que les deux derniers jours, et ne cessa de s’entretenir paisiblement avec tout le monde. Enfin, ne parlant plus, et déjà dans les combats de l’agonie, elle fit un gros pet. Bon ! dit-elle en se retournant, femme qui pète n’est pas morte. Ce furent les derniers mots qu’elle prononça. » En quelques phrases Rousseau avait rapporté l’aventure, la grâce, l’affront fait à la beauté et au talent par la maladie, la mort. Oui, je crois que c’est ce jour-là, précisément ce jour-là, que ce pétard me fit prendre le chemin de l’écriture.

6 octobre – Les enfants sont en effervescence. Avec des amis ils s’établiront ce soir dans la bergerie devant le téléviseur que nous y avons fait installer pour eux. Ils sont portés par le téméraire espoir de voir l’équipe de France filer la pâtée aux All Blacks de Nouvelle-Zélande. Difficile de comprendre ce qui, confusément, les porte et les transporte. Un fond d’orgueil gaulois ? Le syndrome de David face à ces Goliath du bout du monde qu’on appelle chez nous les « connards » (dixit Le Monde)} Le désir de donner des vacances aux idées ou le besoin d’être « voyous dans les règles », comme dit l’un de « nos » joueurs, et ainsi de laisser libre cours à la violence que sans cesse attisent les injonctions dans notre société ?

Avant de monter, ce soir, j’ai jeté un coup d’œil à l’écran pour voir où en était le fameux match. C’était à la 63e minute, la France venait d’égaliser (13 – 13) et j’ai d’abord vu le sourire satisfait du président Sarkozy qui était à Cardiff avec sa ministre manifestement préférée, Rachida Dati. L’équipe de France a remporté la victoire in extremis (20 – 18) mais je ne sais ni comment ni pourquoi car, même si j’ai de la curiosité pour le vocabulaire, je ne comprends décidément rien à ces mêlées brutales, bouquets de fesses, cravates, mauls, saucissons, arrêts-buffets, plaquages en cathédrale, fourchettes, mêlées écroulées, billes en tête, bouchons, bras cassés pour dire coups francs, à ces cathédrales, roulottes, ruées sans grâce, à ce catch dans lequel le faux et le vrai se dissimulent sous des masques qui se voudraient terrifiants. Lire la suite


Il y avait près de trois mois qu’un matin ensoleillé de printemps, Maryse, la femme d’Alexis, s’était tuée sur la route, à la sortie d’Orvieto. Les gendarmes avaient mis plus d’une heure à dégager son corps ensanglanté de l’Alfa-Romeo qui avait embouti un arbre isolé. Maryse s’était rendue à Gabrie, comme elle le faisait souvent, pour inspecter les vignobles qu’elle avait hérités de son père. Prévenu sans ménagement par un télégramme, son mari avait précipitamment quitté Orly par le premier avion en partance pour Rome d’où il avait gagné Orvieto par la route.

Effondrement dans la douleur. Insupportables démarches administratives devant des fonctionnaires à la mine banalement apitoyée. Présence attentive, qui se voulait réconfortante, d’innombrables cousins aux prénoms ignorés. Funérailles à l’italienne dans la cathédrale romano-gothique illuminée comme pour une fête. Inhumation dans le caveau familial. Rose blanche jetée d’une main tremblante sur le chêne blanc du cercueil. Lire la suite