Décevoir autrui, c’est le guérir d’un mal

qu’il ne se supposait pas avoir, le libérer.

« Tu resteras genoux à l’air sur le mur de ton doute. »

René Char

Sur la piste du contour

qui est fini tournent hors de nous

des hologrammes du vieillissement projections

lasses que l’espoir a mises en route

et ce depuis le début

sans dents Lire la suite


Nous n’irons jamais voir la Senne

L’eau souterraine en est malsaine

N’irons plus sur l’île Robinson

Tout a brûlé, jusqu’au boxon

Ni jamais plus au vrai Vendôme

Démoli, mon damné fantôme

Nous n’irons jamaisn’irons plusni jamais plus

La Senne l’île Robinson un fantôme le Vendôme

Le passé est passé — mais l’avenir, pour qui ? pour quoi ?

J’étais tout cela quand même ne l’oublie pas

Le cœur place des Palais les jambes au Coq la tête à Redu

Nous n’irons jamaisn’irons plus — ni jamais plus

Mais nous irons à l’Hôtel Errera

La maison est vieille et s’effondrera

Et God’froid d’Bouillon le Roi la Nation

J’ai pourtant horreur de tous les flonflons

Toi et moi poursuivrons la belgerrance


OUT OF RECORD I

Que pèse la croyance en une nostalgie ? C’est l’une des questions qu’on ne pose pas dans l’Organisation.

J’ai cru jadis en une nostalgie : celle des sagas nordiques, enflammées d’épopées héroïques issues d’Asie Mineure, qu’aurait pu être la Belgique.

Dans l’histoire archaïque l’existence des Belges ne confinait-elle pas au mythe, pareille à celle des Troyens, des Phéniciens, des Éthiopiens ?

Les Galiléens de l’Évangile n’étaient-ils pas d’origine belge, et Jésus-Christ, l’un d’eux ? Ces tribus d’entre Celtes et Germains, dites par la plus vieille littérature, ne nomadisaient-elles pas le long des fleuves ancestraux, du Sud-Est au Nord-Ouest de ce qui deviendrait l’Europe ? Lire la suite


Armistice. On a donné ce nom

à des rues. Admettons : il y a

des décennies de cela. Le vent

soufflait encore où il voulait. Il s’engouffrait

jusque dans les caves. Pays frissonnant.

 

Maintenant que les grues tatouent le ciel.

Que denrées et atours saturent les vitrines,

personne ne sait plus que faire de la paix

et dans la rue de l’Armistice,

des électeurs tabassent un homme de couleur.

 

Vrede, traduit du néerlandais par Jacques De Decker



En 1914, au début de la guerre de tranchées, mes grands-parents s’enfuirent de Flandre Occidentale. Avec leurs onze enfants, ils s’entassèrent dans une carriole tirée par quatre chevaux et, démunis de tout, s’arrêtèrent en Normandie. Ils avaient abandonné leur ferme, située en pleine zone du front.

Les aînés des enfants trouvèrent refuge dans des familles d’accueil. Ma mère, qui avait douze ans, fut engagée comme servante par le curé de l’église Sainte-Geneviève de Beaunay. Quoique vivant chichement, il la traita du mieux qu’il put. Il possédait une chèvre, qu’il trayait lui-même, et un petit potager qu’il cultivait également. Ma mère acheva ses études primaires à l’« école publique » du village, en français bien sûr. En août 1916, elle reçut des mains du directeur de l’école, Monsieur Lambard, son « Prix de Certificat d’Études ». C’était un superbe exemplaire relié et doré sur tranche de Grandeur et décadence de César Birotteau d’Honoré de Balzac, dans une « édition abrégée à l’usage de la jeunesse ». À son tour, ma mère me donna le livre, que je chéris comme un bien précieux. Lire la suite


En 1953, à l’École moyenne de l’État d’Auderghem, le remplaçant du prof de musique, un certain Devlieger que l’on surnommait, j’ai oublié pourquoi, « Mazette », chargé de nous enseigner l’hymne patriotique Vers l’avenir (à la gloire de la conquête coloniale), nous imposait de remplacer l’avant-dernier vers, « Dieu protège la libre Belgique », par : « Nous protégerons la Belgique ». Je suppose qu’il était anti-clérical et lecteur du Soir.

*

Il y avait cette dame de la banlieue lilloise qui me demandait : « S’il vous plaît, parlez-moi en belge ». Elle prononçait « belche ». Je lui ai proposé, avec le plus bel accent bruxellois qui soit : « Je ne sais pas te voir entre l’heure de midi ». Lire la suite



Il était tard lorsque K. arriva.

Une neige épaisse couvrait le village.

La colline était cachée par la brume et par la nuit, nul rayon de lumière n’indiquait le grand Château.

K. resta longtemps sur le pont de bois qui menait de la grand-route au village, les yeux levés vers ces hauteurs qui semblaient vides.

Franz Kafka, Le Château Lire la suite


Rien ne semblait avoir changé, les plaines gorgées de pluie persévéraient dans l’identique, le jeu des langues n’en finissait pas de susciter d’inépuisables guerres intestines, la pestilence de l’air achevait d’anémier ce qui, de la vie, en traduisait les plus violentes expressions. Le monde ne cessait de rouler sur lui-même, dans l’illusion de qui pense avoir conquis le mouvement perpétuel alors que l’axe autour duquel il imaginait s’enrouler n’était plus que l’ombre d’une ombre. Quelques signes voilés en leur évidence laissaient pourtant entrevoir qu’un seuil avait été franchi, que le même avait été gros de son contraire. Parmi ces indices clairsemés, sans bruit ni fureur, la sourde levée d’un vent ininterrompu qui balayait l’espace, sans égard aucun pour les formes qui y étaient fichées, et faisait de tout obstacle l’ingrédient de sa conquête. Nulle mélodie des sphères n’accompagnait ce voyageur épris de lui-même, nul écran ne pouvait arrêter sa course échevelée, absolue en son extravagance. La radicalité de la transformation avait occulté sa visibilité et distillé un sentiment d’impunité irresponsable : abstraite de tout régime de l’action, la population se sentait davantage mue par des forces étrangères qu’actrice de sa propre histoire. Lire la suite