Par les temps bouleversés que nous vivons, où la folie des hommes semble faire fi de toute prudence et nous conduit d’un jour à l’autre au bord du pire, il pourrait paraître inconvenant de se pencher sur le sort d’un petit pays prospère, situé au cœur de l’ensemble multinational le plus riche du monde. Pourquoi faire cas de querelles qui, en regard de ce qui se passe à deux heures de vol de Bruxelles, paraissent dérisoires ? Certes, nous sommes, au moment où nous mettons sous presse, à la veille d’une consultation importante, puisqu’en Belgique, le vote européen coïncide avec des scrutins à l’échelle du pays et de ses composantes. Le fait que ces élections soient les dernières du siècle ne suffit cependant pas à les rendre exceptionnelles. Et, face à la guerre qui broie des vies par centaines de milliers, on objectera qu’il y a là, de notre part, un singulier égocentrisme, cette indifférence des nantis que ne préoccupe que la pérennité de leur confort et de leur tranquillité. Lire la suite


Un soir, alors que je rentrais à la maison, mon fils se pré­cipita vers moi, en me demandant si j’avais vu la photo de l’autre côté de la rue. Il était si excité que je pris le temps de déposer ma serviette, d’enlever ma veste et de dénouer ma cra­vate. Quand il préparait une farce, selon un rituel immuable, le jeu consistait à accomplir les gestes routiniers pour lui donner l’impression. d’être tombé dans le panneau. Mais cette fois, Stan ne me laissa aucun répit. « Tu viens ? Tu viens ?  » Il me tira par le bras jusqu’à ce que je le suive à la fenêtre et, là, me désigna du doigt l’affichette collée sur la vitre des voisins, juste en face de nous. Elle représentait la tête d’un homme au regard désabusé qui s’efforçait de sourire à l’objectif mais, en vain. « Maman dit que c’est Johan De Brol  » me précisa mon fils, visiblement déçu de mon absence de réaction. « Alors, qu’est-ce qu’on fait, hein ? Qu’est-ce qu’on fait ? »

Manifestement, il était prêt à tout. A chercher un kalachnikov et à transformer notre rue paisible en allée des sni­pers. Son doigt fixé au bout d’un bras tendu qui ne tremblait pas me mit mal à l’aise. Lire la suite



Stop ou encore, ça dépend du désir. Le désir de Belgique existe-t-il ? Est-il aujourd’hui plus mort que vif ou bien s’est-il seulement absenté du désastre le temps de se chercher des racines dans le fond du cœur des Belges, le temps de trouver les mots pour se déclarer ?

Répondre à cette question, c’est d’abord dater et localiser ma réponse dans l’espace et le temps de ma propre histoire. Autrement dit dans l’espace et le temps de l’écriture. Avant l’autobiographie, je n’a pas lieu d’exister par soi ni pour soi, je n’a pas d’histoire, je subit l’histoire de la domination masculine, sans même en être consciente. No woman’s land. Lire la suite


Usually when one thinks of translation, one imagines it as the transfer of a piece of text from one language to another.

But I feel that this is far too simple. I would instead choose to describe it as a transfer between two linguistic media.

Douglas R. Hofstadter, Le Ton beau de Marot, In Praise of the Music of Language

Pourquoi doit-on revenir dans son pays d’origine après tant d’années ? On dit que les criminels tôt ou tard retournent sur le lieu de leur méfait. On dit que les individus sont instinctivement poussés vers leurs roots*. On dit tant de choses ! On dit surtout beaucoup de choses pour remplir les milliers de magazines qui doivent paraître quotidiennement. Pour occuper les temps d’antenne de centaines de chaînes de télévision. Et tout cela se vend comme la conscience de l’humanité. What a load of crap. Lire la suite


Dans un premier temps, la proposition avait été ressentie comme une plaisanterie, certes peu aimable voire de mauvais aloi, mais peu susceptible aussi de mettre les rieurs de son côté. À vrai dire, comme sur un autre théâtre d’opérations en Europe, mais celui-là incomparablement plus meurtrier, personne n’aurait raisonnablement songé qu’on puisse recourir à cette méthode d’un autre âge et tout bonnement l’appliquer séance tenante. Mais, dans ce pays où le ridicule ne réclamait plus depuis longtemps les gages que ses talents de tueur auraient dû normalement lui valoir, la proposition, forgée à la six-quatre-deux et jetée à la va-vite dans le débat public pour jauger les intentions des partenaires et des adversaires, prit soudain une importance excessive et se trouva traduire fidèlement le suprême degré de la surenchère en cours. Presque tous les partis politiques des deux principales Communautés, tout à la recherche d’un « front » où ils pourraient s’aligner en rangs serrés, firent leur cette « petite idée » qui allait s’avérer si néfaste et porteuse de tant de déchirements. Leur acharnement à s’y arc-bouter fut, on s’en souviendra, sans faille. Mais, en retour, il en produisit une autre qui, elle, fut décisive. Lire la suite


OUI. Ja. Encore. Nog. Toujours. Altijd. Belgique. België. Oui j’aime la Belgique, avec ses francophones, ses Flamands, ses germanophones et aussi ses Maghrébins, ses Turcs, ses Slaves, ses Congolais et les tutti quanti de tous les pays qui s’y retrouvent, avec ou sans papiers. J’aime l’accent des autres langues ou dialectes qui enrichissent et égayent notre petit pays. J’ai leur musique dans l’oreille et souvent je bruxellise où je djaze le wallon de Lîdje ou ik probeer vlaams te spreken… J’aime aussi (ook) la lumière de Bruges et des Polders, les dunes et les vagues de la mer du Nord, Gand (Gent), son waterzooi, natuurlijk son Agneau mystique et le mystère de cette ville qui ne se livre pas au touriste d’un jour. Lire la suite


Ce matin du 21 juillet, je me suis levé de bonne heure. C’est une habitude que j’ai prise depuis l’âge dix-sept ans, depuis le jour où j’ai réalisé à quel point j’étais attaché à mon pays et à tout ce qu’il représente à mes yeux : la bravoure, le courage, l’union, la force, la liberté, la couronne. Ma femme et mes trois fils (mariés tous les trois) s’en moquent. Ils considèrent que mon patriotisme a quelque chose de romantique et que mes idées — et mes idéaux — sont rétrogrades.

Je suis tolérant. Je me dis que chacun fait comme il veut et pense comme il veut, même si j’éprouve beaucoup de difficultés à me mettre à la place de tous ces gens qui, en Flandre, en Wallonie et à Bruxelles, n’arrêtent pas de proclamer la mort imminente du Royaume. Leur discours m’a toujours agacé. Cela fait un bon moment d’ailleurs que je me suis désintéressé des choses de la vie politique nationale. J’ignore quels sont les partis au pouvoir, je ne connais le nom d’aucun ministre. A fortiori, je serais incapable de dire qui est aux Finances, aux Affaires étrangères ou aux Classes moyennes. De toute manière, ça ne change rien : ces gens-là passent. Exactement comme passent dans les républiques occidentales les présidents élus au suffrage universel. Lire la suite


« Sale Belge ! » Ça y était, c’était reparti, il savait que ça n’allait pas cesser, que toujours il serait un « sale quelque chose » et qu’il n’en finirait pas de déguster…

Il pénétrait dans la cour de récréation de l’école pour la première fois et l’apostrophe était claire, nette, bien lancée, sans un soupçon d’hésitation, toujours la même fermeté dans la façon de faire claquer le « sale »…

Les gamins jouaient à la guerre, c’est à ce jeu qu’ils étaient les plus doués. Les cris montaient, les corps s’affrontaient, des pleurs tombaient parfois au fond des gorges mais l’énergie était à son comble, la violence parfaite. Lire la suite


Je n’ai pas reçu de lettre de Belgique ce matin.

Je n’ai pas acheté le seul journal belge qu’on trouve dans le coin.

Ma carte téléphonique est épuisée.

Le bureau de poste a été fermé l’hiver dernier. Lire la suite