Le sentirai-je ? m’emplirai-je ainsi du bleu du ciel ? du ciel et du bleu ? est-ce que je m’emplirai d’un ciel vide ou chargé de nuages ? est-ce que je m’emplirai de nuages ? de nuages blancs, de nuages gris ou bleus dont j’aurai tant besoin plus tard ? M’emplirai-je de vide, du vide du ciel bleu à rester ainsi ? m’emplirai-je de l’absence du ciel ou d’un ciel que je ne vois pas ? Deviendrai-je moi-même une part du ciel ? Lire la suite




Pour Fanny Saintes

Voilà des décennies, voire des siècles, qu’elle tirait la sonnette d’alarme. Renommée avait embouché le tocsin et ne trouvait aucun écho à ses avertissements. Certes, elle n’avait pas choisi l’endroit idéal pour lancer ses alertes mais rares somme toute sont ceux et celles qui décident du lieu où leur existence évoluera à part quelques privilégiés de la planète. « Je vivais à l’écart de la place publique, Sereine, contemplative, ténébreuse, bucolique… », me confia-t-elle un jour. Pourtant, de là où elle trompetait, Renommée ne manquait pas d’audience potentielle : la Grand-Place concentrait à l’année le plus grand nombre de nationalités et résonnait de centaines de langues, plus incompréhensibles les unes que les autres à ses oreilles, mais elle ne parvenait à se faire entendre d’aucune. Elle s’époumonait nuit et jour à pousser ses alarmes dans sa trompe effilée. Bien que dorée, elle ne brillait aux yeux de personne. Au milieu de la foule, elle s’égosillait dans un désert sourd semé de pavés lustrés par les pas de la planète qu’aucune colère ne descellait. Sa renommée n’était pas si fameuse que ça ! Pourquoi aussi avait-elle échoué dans un coin obscur de cette place, un peu en retrait et à l’embouchure d’une discrète rue des chapeliers à une époque où plus personne ne portait de – ou le – chapeau ? Au numéro 13 qui plus est, comme si le sort s’acharnait sur elle. Elle aurait été plus inspirée en choisissant les mêmes espaces aériens que l’archange terrassant un dragon – certes ridicule et chétif – ou cette rivale agitant sa banderole en plein soleil au sommet d’une maison du Roy d’Espagne admirée par tous les passants. Et ce n’est pas la devise à ses pieds, devenue à peine lisible, CRESCIT EUNDO, qui contribuerait à son succès. Plus personne ne parlait cette langue qualifiée de morte à juste titre, même si c’est toujours triste de voir une langue disparaître. Comme quoi il ne fallait préjuger de rien : tout pouvait disparaître, malgré les doutes arrogants et confits de suffisance des climatojemenfoutistes. Lire la suite


Les évènements se précipitèrent en Suède. Le roi Charles XVI Gustave, en place depuis 1973, annonça en octobre 2019 le remaniement de la Famille royale. Il recentrait la Maison royale autour de lui-même et de son épouse la reine Silvia, la princesse héritière Victoria et son époux le prince Daniel, ancien professeur de gymnastique, ainsi que leurs deux enfants. Un point, c’est tout. Lire la suite


Il est vrai que depuis toute petite, j’avais la sensation de présences invisibles. Comme une langue d’énergie qui venait lécher mon dos, le soir, dans mon lit, quand toute la famille dormait. Un truc glaçant sortait du néant de la nuit. J’imaginais que les morts tentaient d’entrer en contact avec moi, ce qui me faisait flipper de plus belle. Des morts ? Tous les vieux que je connaissais étaient encore bien vivants. Mais qui donc voulait me dire un truc ? Une copine, dont les grands-parents habitaient un château, un vrai, un lieu qui craque où plein d’âmes errent en peine, m’a alors expliqué qu’il suffisait de signifier aux entités que je n’étais pas prête à recevoir un message et que les tentatives d’approche cesseraient. La nuit suivante, c’est ce que j’ai fait. Et la ligne paranormale a été coupée. Tùùùùt. Lire la suite


Deux jours que je suis là, à noyer l’attente dans la bière blonde et le bourbon, sur les chaises du Peter’s Bar. Je me marre quand je pense aux bulletins météo européens qui ramènent tout ou presque à l’anticyclone des Açores. Ici tout est calme, le vent tiède, les nuages ne s’accrochent que par intermittence aux sommets de l’île. J’ai rendez-vous avec une femme. Dire « rendez-vous » est sans doute un peu exagéré. Elle m’a simplement dit qu’elle passerait dans ce pub durant le week-end. Lire la suite


Il est inutile de parler de Greta Thunberg comme si c’était une personne de notre connaissance, la fille de nos voisins, une relation avec qui nous serions susceptibles de passer des vacances et qui nous les gâcherait. Bien entendu elle n’est pas aimable. Bien entendu, sauf curiosité mondaine, on chercherait plutôt à ne pas tomber sous sa coupe d’enfant terrible. Mais en vérité ses traits de caractère ne sont pas la question principale. Y a-t-il un péril environnemental majeur ? Est-il pris en charge de manière crédible par l’économie mondiale ? S’il y a mieux à faire que sermonner les adultes, où sont les traces de cette action supérieure ? Lire la suite


Greta Thunberg a un grain, c’est l’évidence, mais un grain qui donne de quoi moudre. Son apparition dans la mythologie médiatique récente demeurera dans les mémoires. Ella a donné un visage, une silhouette, une allure à l’interrogation primordiale de ce début de troisième millénaire.
Une époque ne s’achève pas avec elle, pas plus qu’une nouvelle ne s’inaugure sous son signe. Mais un message a été émis, qui n’avait rien de réellement neuf, mais qui, une fois assumé par elle, a trouvé son incarnation. Une incarnation en croissance, puisque Greta s’est manifestée à l’aube de l’adolescence, ce qui illustre superbement les promesses qu’elle personnifie.
Elle n’a pas, comme ç’aurait été banal, entamé une grève de la faim. Elle a trouvé mieux, et plus manifeste, elle a refusé d’en apprendre plus sur le monde où elle a été jetée, tant que ce monde, à ses yeux, lui paraissait courir à sa perte. Comme d’innombrables jeunes le ressentaient confusément, au point de ne pas s’engager dans le renouvellement de l’espèce humaine, elle a déclaré forfait. À l’heure où elle était censée s’accouder à un pupitre, son cahier ou son ordinateur sous la main, et ingurgiter l’autocélébration, fût-elle critique, d’un cadre de vie emporté à ses yeux dans une course insensée, elle a décidé qu’à l’instar de Bartleby, créature du génial Herman Melville, elle préférait en rester là. Ce comportement, providentiellement répercuté par les médias, a fait mouche. Il était simple, aisément lisible, et facile à reproduire. Il s’est multiplié d’innombrables fois, sous de multiples latitudes. Il a spéculé sur son innocuité, sur sa paisible innocence, sur la tolérance avertie d’une société qui s’était promis de ne plus se ridiculiser en sanctionnant arbitrairement une citoyenne juvénile, désarmée, tranquillement opiniâtre et porteuse d’un message que la démocratie aurait eu tort de sanctionner, trop consciente qu’une sévérité déplacée n’aurait que grossi les rangs de rebelles arborant paisiblement leur pacifisme.
Car les répliques de Greta se sont multipliées. Féminines pour la plupart. Et l’on sait que, dans l’histoire, depuis Aristophane, les révoltes féminines portent leurs fruits. Parce qu’elles sont assumées par celles qui, très longtemps, ont dû subir la loi du plus fort. Leur courage paraît d’autant plus indéniable, et leur détermination plus coriace. Ne sont-elles pas celles qui, plutôt que la grève de la faim, peuvent pratiquer celle de l’alimentation, peuvent aussi enrayer la prolongation de l’espèce, dont elles assurent la plus lourde part, faire parler le silence, porteur quelquefois de plus d’éloquence que les hauts cris ?
L’audience de Greta, son fabuleux rayonnement, a bénéficié de la vérification de ses dires par les éléments naturels : incendies, marées menaçantes, inondations, chutes ou hausses de température lui ont fourni de spectaculaires confirmations de ses dires. Des experts avaient beau nuancer les constats, rappeler que des désastres comparables avaient, au fil du temps, sévi avec une ampleur comparable, il se fait qu’aujourd’hui, on ne s’informe plus de catastrophes lointaines par ouï-dire, puisqu’on est immédiatement informé des actuelles par des images simultanées que chacun peut consulter en temps continu, au moyen d’informateurs domestiques auxquels rien ni personne n’échappe. On a la possibilité de s’entretenir en simultané avec un parent écopant sa cave ou un cousin voyant son bosquet voisin s’enflammer. Le foyer, l’oikos n’est plus réservé à ceux qui l’habitent, c’est une vaste maison commune dont nous sommes tous locataires et dont on voit se profiler avec horreur l’inhabitabilité prochaine.
Le tout est de savoir si cette dérive est criminellement programmée. Là, on entre dans la problématique de la prévisibilité de l’histoire. Sur ce plan, la réflexion humaine a beaucoup progressé, en théorie du moins. Il y a belle lurette que la lecture de l’avenir dans l’observation des astres ou l’examen du marc de café a fait son temps, même si ces pratiques demeurent folkloriquement vivaces et fidélisent, dans le cas de l’horoscope, les lecteurs de périodiques. Les stupéfiantes sophistications de la futurologie, les performances surhumaines des machines à penser, la fièvre sondagière et l’éloquence de quelques augures qui peuvent avoir une audience planétaire grâce aux réseaux sociaux ont fait des pauvres humains que nous sommes des adeptes forcenés des pronostics. Nul n’est plus supposé ignorer les lois que les progrès de l’investigation ont décelées dans l’avenir.
Et cependant, la controverse demeure. Le pays prétendument le plus développé au monde – qui est aussi celui où les écarts de ressources sont les plus exorbitants – affiche sans vergogne sa tranquille indifférence aux mises en garde climatiques. Et sans encourir pour autant une contestation suffisamment énergique pour qu’il soit forcé de revoir sa position. L’attitude chinoise n’est guère plus rassurante : elle se fonde sur le droit qu’elle a de regagner un retard économique qui lui aurait été trop longtemps refusé. On le voit : le principal argument invoqué est de même nature, et se fonde sur le critère exclusif de la domination financière, qu’elle soit ou non préoccupée par un plus juste partage des richesses. C’est à Alain Badiou, une fois encore, que l’on doit l’analyse la moins réfutable : si la planète crève, c’est que sa survie ne peut pas se payer au prix d’une rationalisation morale du capitalisme.
C’est là qu’on en revient à la dimension héroïque de Greta. Elle n’est pas suspecte de servir une autre cause que celle qu’elle incarne avec une éclatante évidence aux yeux de tous, et en particulier des générations futures, à moins qu’on ne soit déjà résigné à l’inévitable extinction de notre espèce. Cette dernière hypothèse est au demeurant déjà illustrée par une attitude largement répandue parmi les derniers hominidés arrivants : ils ne sont guère, pour un nombre croissant d’entre eux, disposés à assurer une quelconque descendance. Certes, ces irréductibles se recrutent parmi les plus éduqués, informés et structurés mentalement. On conviendra que c’est d’autant plus grave. L’attitude des populations averties met en doute qu’une issue soit encore envisageable, raison de plus pour les autres de mettre les bouchées doubles…
Dans ce climat pour le moins angoissant, un nouveau terme barbare a germé, que l’on a désigné sous le vocable de collapsologie, comme si le mot très français de catastrophisme n’avait pas été forgé depuis belle lurette. L’usage du néologisme anglophone pourrait être inspiré par prudence : son choix se justifierait par sa vertu euphémistique. Passons sur cette délicatesse superflue. Et revenons à cette demoiselle qui a l’air taillée pour le rôle et répond à tous les critères qu’impose la lecture efficace des signes : elle est aussi stylisée que Mickey ou Milou, même des graphistes débutants peuvent l’esquisser à gros traits. Elle répond à tous les critères de la lisibilité immédiate. Même son élocution est conforme à ce rôle qui a cette particularité de ne pas en être un. C’est en cela qu’elle s’est imposée à une époque qui exige la sobriété sans ambiguïté de l’émoji. Il se trouve qu’en plus, elle est vivante, donc infiniment plus vibrante qu’un robot. Oui, Greta a un grain, c’est-à-dire, dans son cas, un concentré compact de génie, cet ingrédient éminemment humain. Lire la suite


In the Antechamber of Death the walls are lined with rows of plastic chairs, held together with little chains (probably so no-one can steal them). Or rather not the walls but the canvas and tubular sides, for the antechamber is not a room but a narrow, khaki-coloured tent, stretching miles away down the road well beyond the “Shop-till-you-drop” supermarket and the “Buy-till-you-die” pharmacy. Both are just shutting and their lights going out. Everywhere is dark. Except inside the tent, which is filled with a faint cream-cheese-coloured glow like thousands of fireflies and silkworms strolling amourously through a cloud of candyfloss on a summer’s night. Lire la suite