On peut difficilement se débarrasser en quelques semaines de trente à quarante années de foi intime dans le monde.

Stefan Zweig, Le monde d’hier, Souvenirs d’un Européen

Quand il inscrivit son pays sur la carte, Devers n’avait pas cherché à se rattacher à une localisation précise. Il avait adapté légèrement des frontières existantes, sans vouloir inventer de toutes pièces un territoire nouveau pour son utopie, ni faire ressurgir des flots une Atlantide engloutie ou investir une île réputée vierge au milieu des océans. Non qu’il voulût s’écarter des bases de ce genre littéraire, ou qu’il aurait tenu pour rien ces tentatives de créer, à partir d’une construction certes imaginaire mais fignolée dans tous ses détails avec la rigueur d’un raisonnement, un système idéal qu’il suffisait de transposer dans la réalité pour que l’espèce humaine trouve enfin la félicité et l’harmonie. Au contraire, il en avait lu beaucoup, et en avait retiré de précieux enseignements. En même temps, à cette époque de sa vie, il voulait se libérer du poids des traditions et des codes, fussent-ils littéraires, et tout appréhender avec des yeux dessillés et une autre tournure d’esprit : comme s’il ne voulait plus se retourner vers les orages qui grondaient derrière lui, et que, tandis qu’il marchait en avant, ceux-ci ne l’avaient plus jamais rejoint. Lire la suite


C’était une période faste pour la ville de Takapa, le poumon économique de la République de Zandi. La plus grande entreprise minière du pays était florissante. Des milliers de travailleurs avaient bénéficié d’un crédit pour acheter qui une voiture, qui un vélo. Ceux qui étaient logés par la société avaient même eu la possibilité d’acquérir la maison qu’ils occupaient, moyennant d’insignifiantes retenues mensuelles à la source. Comme dans la Bible, les gens buvaient, mangeaient, se mariaient et mariaient leurs filles sans la moindre discrimination tribale. On n’avait jamais connu pareille zénitude. Lire la suite



Le rang de la vieille fée étant venu, elle dit que la princesse se percerait la main d’un fuseau et qu’elle en mourrait. Ce terrible don fit frémir toute la compagnie, et il n’y eut personne qui ne pleurât. Dans ce moment, la dernière fée dit tout haut ces paroles : “Rassurez-vous, roi et reine, votre fille n’en mourra point (…) ; elle tombera seulement dans un profond sommeil qui durera cent ans, au bout desquels le fils d’un roi viendra la réveiller.”

(…)

Au bout de cent ans, le fils du roi qui régnait alors, et qui était d’une autre famille que la princesse endormie, (…) se mit à genoux auprès d’elle. Alors, comme la fin de l’enchantement était venue, la princesse s’éveilla. Est-ce vous, mon prince ? lui dit-elle ; vous vous êtes bien fait attendre… Lire la suite


« Ça n’a pas grande importance, je lui écrirai demain » et il se mit au lit en reprenant sa lecture de la veille.

La Poste faisait grève et le courrier mit une semaine avant d’arriver. On prit une nouvelle semaine pour lui répondre et il s’offrit le temps de la réflexion avant de signer la lettre où il confirmait sa décision de partir.

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Le temps se raréfie et se raccourcit, et cependant il passe de plus en plus vite.

Vitalis sait qu’il ne lui en reste guère. Le terme sera là bientôt, inexorable et fatal. Il le sent proche, toujours plus proche.

Tant d’années, derrière lui, tant d’images au fond de sa mémoire, tant de souvenirs qui se bousculent et se mélangent, comme si le petit garçon de jadis et l’homme fait, le jeune père, l’aïeul, l’amant émerveillé, le quadragénaire fatigué, le jeune retraité comme on disait en cette époque ancienne, l’adolescent rêveur et rempli d’illusions, le voyageur épris d’aventure, le travailleur ambitieux et tous les autres qui ont été lui, à un moment de sa vie, coexistaient quelque part – mais où ? – dans un passé confus mais tellement plus vivant et plus réel que l’aujourd’hui sinistre et solitaire du vieillard qu’il est devenu. Lire la suite


Je n’aime pas passer par là. Ce matin, mon travail m’a obligé à emprunter la chaussée le long de laquelle le vieux stade a été démoli, il y a vingt ans. Un complexe cinématographique se dresse, carré, bétonné, en lieu et place des gradins crénelés où mes amis et moi avons piétiné de passion, chaque dimanche.

Le bruit mat du cuir frappé par les crampons est devenu étranger à mes oreilles. Je ne me rends plus autour des terrains. Je ne suis pas davantage capable de regarder un match entier à la télévision. Je m’y ennuie. Qu’est-ce qui a changé ? Moi ou le monde ? Lire la suite


Il y avait dans la cour tellement de visages que je fus incapable de reconnaître celui de ma fille. D’habitude, c’est ma femme qui va la conduire et la rechercher de l’école, elle n’aime d’ailleurs pas que je m’occupe de son éducation. Il est vrai que je suis très exigeant. Au point de demander à une gamine d’à peine quatre ans, notre petite Martine, de maîtriser l’imparfait et le futur simple. Pour qu’elle s’en imprègne, je lui répète des phrases convenues du genre « Hier tu étais malade, mais demain, tu iras mieux » en insistant bien sur les verbes afin qu’elle comprenne la ligne du temps et l’importance de bien s’exprimer. C’est mon côté didactique. À cela, ma femme, plus terre à terre, rétorque souvent : « Le temps c’est du vent, c’est ça la vie. » Lire la suite


Le store s’abat toujours d’un seul coup, privant la pièce de lumière, la renvoyant à ses dimensions ridicules. Je sais que je n’ai pas intérêt à le relever, ce qui suit peut être moche. Clac ! Les ténèbres. Pour la énième fois, mon père m’ordonne d’arrêter de jouer avec le store. Il grogne et s’en va rejoindre ma mère dans la chambre. Certains soirs, ça dure plus longtemps en face – la musique, les voix, la vie. Je veux voir, assister au spectacle. Ça me démange. Ça me gratte de savoir. J’attends que mes parents soient endormis pour braver l’interdit, pour écarter les lattes métalliques et observer. Je dois éviter de faire du bruit en manipulant le store. Il ne faut surtout pas réveiller mon père. L’appartement ne compte que deux pièces en enfilade séparées par une porte vermoulue impossible à fermer correctement. Je dors dans le séjour qui sert à la fois de salon et de cuisine. Je partage le vieux canapé-lit avec mon petit frère ; j’ai dix-huit ans, il en a quatre. Mes parents m’ont eu alors qu’ils étaient encore très jeunes. Puis ils ont fait une pause avant d’essayer de relancer leur couple avec un deuxième gamin. Je suis l’aîné, le grand, le responsable, celui qu’on accuse de tout. Je dois montrer l’exemple pour le store, ce que je fais très mal. La taille de notre habitation m’étouffe. On entend les prouesses sexuelles des parents dans la chambre. Mon petit frère ne comprend pas. Moi, j’imagine parfaitement ce qui se cache derrière chaque cri. Si peu d’amour, si peu de tendresse. C’est peut-être à cause de ce qui s’est passé en face. La colère, la douleur. Vivre avec ça sous notre fenêtre.

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Avec ta C3 pourrie, affichant 243 493 km au compteur trafiqué, tu te pointes, ce lundi aux heures matinales, à la station de Contrôle Technique à Mont Saint Guibert après d’intempestifs embarras de circulation pour te retrouver dans une longue file d’attente pendant trois quarts d’heure. L’enveloppe du sommeil tôt déchirée, ton corps est à présent plombé de fatigue.

Dès le début des vérifications, le taux de dioxine de carbone prélevé dans le pot d’échappement rouillé s’avère effrayant. Tu décroches d’emblée le titre de champion des pollueurs au gaz de serre. Lire la suite