Il paraît que personne ne se prend plus pour Napoléon depuis au moins cinquante ans. C’est que m’a dit le docteur Rose l’autre jour à la consultation. Il avait l’air extrêmement sérieux.

Jadis, les asiles étaient encombrés de fous qui se prenaient pour Napoléon. Même en Angleterre — peut-être surtout en Angleterre. Mais la dernière guerre mondiale semble avoir mis fin à l’épidémie. Remarquez que Napoléon n’a pas été remplacé. Les quelques tentatives de ressusciter Hitler sont restées sans lendemain. Pas plus de succès pour Mussolini. Ni, bizarrement, pour Staline. Évidemment, le docteur Rose exige des patients qu’ils soient parfaitement rasés, visage, crâne. Sans un poil dès le lever. Or, comment reconnaître Staline sans sa monstrueuse moustache ? Lire la suite


En latin de cuisine : Fable du thym et du laurier.

Beata Félicité

Car il ne reste rien que l’art sur cette terre

Émile Verhaeren

Ce radeau, nous l’avons construit

quand le navire a fait naufrage.

D’autres ont eu droit

aux canots de sauvetage

avec, à leur bord,

des écrans et de l’eau potable. Lire la suite


Il serait, paraît-il, actuellement envisageable que l’État grec cède l’exploitation du Parthénon à un consortium touristique. Dans le même temps, Hong Kong est en train d’édifier sur une de ses presqu’îles le plus grand centre culturel du monde. Ce ne sera pas un Luna Park de plus. Ce sera un lieu de mémoire du vaste patrimoine chinois situé dans l’ensemble de l’héritage mondial.

Seulement une nouvelle manière de distribuer les cartes. De mettre l’Occident devant une révision des priorités civilisationnelles, par des moyens évidemment avant tout économiques. Les lendemains, on le voit, ne déchantent pas partout. Et ce qui se prépare sur cette rive du Pacifique ne se produit pas, comme on le pensait encore naguère, au bout du monde… Lire la suite


Toi, jeune homme, ne désespère point ;

car, tu as un ami dans le vampire, malgré ton opinion contraire.

En comptant l’acarus sarcopte qui produit la gale, tu auras deux amis !

Lautréamont

Quand l’anniversaire du Titanic rappelle que l’on peut sombrer par temps calme, une île de l’Atlantique où dorment les tempêtes affirme sa quiétude au milieu des cyclones. En cette nécropole aux toitures de méduses glissant sur d’abyssales colonnades ornées d’une mosaïque de papillons marins, dérivent des temples d’algues aux vitraux baignés de lueurs englouties. L’espace ni le temps n’y furent dépouillés de leurs magies ; pas davantage l’ordre cosmique n’y a perdu sa pulsation rythmique. Les perles d’un jardin tropical, sous les récifs, prodiguent leur apostolat. Jamais aucune bible ne prêcha d’un quelconque Yahvé la colère en cet Éden autour duquel une planète entière offre l’image d’un naufragé tourmenté par la soif, quand des masses d’eau préparent le déluge. Que serait un nomade céleste s’il n’était pèlerin de l’abîme ?

Ses pas tracent un chemin dans les mers et dans les airs pour les habitants de la Terre. Lire la suite


Celui qui prendrait ce que j’écris pour la vérité,

serait peut-être moins dans l’erreur que celui qui le prendrait pour une fable.

Denis Diderot

Où et quand parle Shéhérazade ?

Quand bien même il s’écoulerait encore dix siècles avant que les Parisiens ne découvrent pourquoi les gargouilles de Notre-Dame leur tirent la langue depuis près d’un millénaire, les raisons leur en ont été révélées, le matin du 22 juin 2012, avec une actualité scandaleuse.

Au-delà de la démesure : matins nègres de Paris Lire la suite


Cela faisait au moins dix ans que Jeanne n’avait pas vu un billet de cinquante euros. Elle sourit en se demandant contre quoi elle pourrait l’échanger ! Le vent qui séchait ses vêtements usés lavés à la rivière ? Le lopin de terre qu’elle cultivait pour se nourrir ? La caverne où elle dormait et se réfugiait quand la nature se déchaînait ?

Elle remit le billet dans le vieux carton rempli d’extraits de banque caducs, d’actes notariaux, de liasses d’euros et remit celui-ci dans sa cachette sous le plancher poussiéreux. Lire la suite


Quand je suis parti, ma femme tirait la gueule, ma fille pleurait, elle refusait d’aller dormir. Le chat venait tout juste de vomir à côté de sa gamelle. Le lave-vaisselle était en panne. Une pluie battante menaçait de faire s’effondrer une fois de plus la gouttière de la cour. Ma réparation de fortune n’avait eu, évidemment, aucun effet. Je me demandais si vraiment tout cela ne s’apparentait pas à un gigantesque malentendu. Étais-je bien la bonne personne au bon endroit ? Ne pas se laisser submerger. Toujours pareil. Acter que. Mais bon. Impossible de faire mieux. Comme souvent. Je prévois quelque chose et ça merde.

Réfléchir, agir. Ou pas.

S’immobiliser. Y aller.

Option 1 : angoisser et culpabiliser.

Option 2 : faire marche arrière.

Option 3 : m’en foutre, continuer.

Je me suis donc rendu à cette réunion. Lire la suite


— Chérie, t’as fait quoi avec le home banking ?

— Qu’est-ce que tu dis, mon poulet ?

— T’as fait quoi avec le home banking ? Ça déconne !

— Qu’est-ce qui déconne ?

— Mon compte courant est passé en dollars. Lire la suite


Il doit donner ses affaires personnelles. Il est pieds nus. Il est d’ailleurs gêné que les autres voient l’état de ses pieds. Ici, pas de temps pour les états d’âme, il doit passer à la fouille physique, après le détecteur. « Écartez plus ! », lui lance le vigile qui palpe sa cuisse. Edmond-Jean essaie l’humour pour établir un contact. Sans succès. L’inspection n’a rien donné. Il est donc autorisé à remettre ses chaussures et à boucler sa ceinture. Il est embarrassé d’attacher la ceinture de son pantalon au milieu de tant d’yeux. D’habitude, il réserve ces gestes à lui-même ou à la femme à qui il vient de rendre un charnel hommage. Une légère nervosité l’oblige à s’y reprendre à deux fois. Il se sent rougir. Il rejoint les autres qui marchent en file pour attendre plus loin alignés en rangs. Ils sont des dizaines. Les lumières crues les rendent blafards. Tout le monde obéit aux gardes sans se poser de question. Edmond-Jean appréhende un peu le transport. Mais, il se plie à ce qui lui est demandé. Il est obéissant. Cela lui paraît même normal. C’est une question de sécurité. Lire la suite


A.M. gewidmet

Un matin, à son lever, il découvrit que son champ de radis était vide. Tous ses radis avaient disparu, son terrain était complètement dénudé et ressemblait à un immense terre-plein chauve, dépourvu du moindre moignon de végétation. Il n’en crut pas ses yeux mais, après les avoir frottés et refrottés à plusieurs reprises, il dut se rendre à l’évidence : il n’avait plus un radis.

La panique s’empara de lui. Il était radivore exclusif, et l’idée d’être privé de sa nourriture de prédilection lui faisait horreur. Déjà il avait dû supprimer, il y a quelque temps, le beurre qui accompagnait d’habitude son aliment préféré, toutes les vaches dans son entourage ayant été massacrées, au nom du principe de précaution, à cause de la menace de l’ESB. Quant à importer le beurre de contrées lointaines, cela aurait coûté trop cher en radis. Lire la suite