Rien n’y faisait : ni les effets de mise en scène, ni les tentatives de modifier ou d’étoffer le jeu de l’acteur, ni les modulations empathiques ou faussement humbles du texte, ni les rebondissements du récit, rien de tout cela ne pouvait interrompre le naufrage. L’acteur principal, longtemps présenté comme « central » voire « unique », tout gonflé de sa propre importance, interprétait mal à propos les mouvements du public, qui s’impatientait autant que lui, mais pour des motifs opposés.

Il fallait se rendre à l’évidence : la geste était fauchée, faute de perspectives ; l’épopée tournait court, par manque de substance. Pour l’acteur seul en scène, la parole devenait de trop. Lire la suite


Puisqu’il est de notoriété publique que des signaux dits forts et des démonstrations métaphoriques tiennent lieu de langage à la diplomatie, ce n’est pas pur hasard si Nikola avait rejoint Bruocsella en tête d’une cohorte d’Audi A8 blindées, alors que, de son côté, c’est en Airbus FSX qu’Angelika et son équipe pluridisciplinaire gagnaient la capitale de la Nouvelle Europe pour ce qui s’annonçait comme un des Sommets du siècle. Ainsi les deux chefs d’État qui depuis peu paraissaient décider à eux seuls — chiffres des PNB obligent — du sort des Vingt-Sept, renforçaient-ils aux yeux des médias leur franche complicité en choisissant chacun, pour mode de déplacement, un des fleurons industriels de l’autre. Lire la suite


Madame achevait de bâiller dans les draps, elle était ronde d’un héritage, elle se caressait le ventre en babillant : petit masque, les grands sont à la guerre, reste en moi, j’ai si peur que n’éclate cette bulle.

Derrière les tentures du palais, des émissaires, gens de turbans et de cartes, financiers, stratèges, Grand Philosophe d’Arabie ; croisaient leurs silhouettes, hors caméra, faisant fi des lois et des peuples. Lire la suite


Il s’efforce de ne pas manifester son impatience, de demeurer immobile, calé dans son siège. Il crispe à plusieurs reprises le poing droit et sent ses muscles se tendre. Tout se passera bien. Il se sait prêt. Il a choisi avec soin le moindre mot. « Rendre » traduisait-il sa pensée ? « Contrat » est trop fort. « Engagement » est préférable, il recouvre une sorte de dynamique, avec un appel à la cohésion, à l’unité. C’est très bon ça, l’unité. Et à l’oreille, la phrase est plus belle avec « engagement ». « Contrat » est trop brutal, trop bref. Ou alors, il aurait dû utiliser « contrat » au début, et amener « engagement » à la fin. Pour conclure…

Le moteur de la Citroën ronronne. Son jeune collaborateur, Pierre, est dans la librairie, seule devanture éclairée à cette heure matinale. Il en sort, ouvre la portière et lui remet ses journaux quotidiens. « Merci. Pierre, téléphone à Patrick et dis-lui de supprimer à la deuxième page « engagement », et de le remplacer par « contrat ». Et qu’il fasse l’inverse à la fin du texte ! »

Le congrès est annoncé dans chaque quotidien par un article de réflexion. « Conneries ! se dit-il, ils n’ont rien vu venir ! » Son téléphone portable sonne. Lire la suite


On dirait « coquetterie », comme un lapsus pour « comédie », mais qui serait devenu principe de base.

Pour être un bon acteur, il faut pouvoir se sentir à l’aise dans les formes de la préciosité et, parfois, avoir le nombril plus près du centre.

*

L’homme politique n’a plus à être éduqué, il est déjà surfait.

Et le spectateur sait d’emblée, même s’il semble l’oublier, comment le spectacle va finir. Lire la suite


Nous avons longtemps hésité avant de trouver le nom de l’agence de pub que j’ai fondée, en quittant RSCG avec l’un des plus gros budgets de l’Oréal (c’était de bonne guerre, ils avaient tous combattu mon idée que l’Oréal avait adorée à la fin !)

Nous voulions un nom anglais et provocateur. No bullshit ! It’s not a game, Fast and Serious (avec un S qui faisait aussi F) et pour rester dans le cinéma US : (in)decent proposal, qui a été retenu pour son côté sexy et sérieux, ce qui fait bander tous les clients (on avait terminé la discussion par ces mots). Lire la suite


Six personnages : quatre sirènes, un mari, une épouse.

L’épouse, à son mari

Non, je ne suis pas jalouse de ces sirènes qui t’envoûtent. Si ça leur chante, qu’elles fassent un chœur, je t’attacherai au mât de…

1re sirène, éclatant de rire

En l’occurrence, c’est son mât qu’il faudrait attacher ! Lire la suite


Salam aleikoum, cousin Rhédi. Cela fait longtemps que je ne t’ai écrit. Je n’en ai guère trouvé le temps ni le loisir. Sache que je suis arrivé sain et sauf à Paris grâce à l’argent de l’oncle, Allah le protège dans sa grande miséricorde. Trois ans après mon arrivée, enfin je prends la plume pour t’écrire sur du papier ligné et non pas sur mon laptop de récupération. C’est que d’abord je n’ai pas trouvé ici de clavier en lettres persanes et surtout c’eût été bien trop dangereux de t’écrire de la sorte, car un PC n’oublie rien, mon cher cousin. C’est comme le Tout Miséricordieux, il retient tout et il t’attend au tournant du jugement. Hamid, mon jeune frère, Allah le protège, s’est fait alpaguer justement à cause de son portable et renvoyer au pays, vite fait, sans aucune forme de procès. Il a eu beau faire valoir ses droits de réfugié politique réclamant l’asile républicain, en sa qualité d’opposant au régime des Mollahs, rien n’y fit, retour immédiat à Téhéran suivi d’une condamnation à croupir dans leurs sinistres geôles. Lire la suite


D’un coup de pied, il bascule le brasero. Les braises s’éparpillent sur le tarmac trempé. Il pleut depuis trois jours et la poussière des lieux a vernissé le paysage d’un gris profond. L’usine est adossée à la forêt face à des terrils éteints dans la brume.

« C’est grève. Ces temps-ci on fait grève aussi souvent qu’on travaille. Un jour pour, un jour contre. On sait rien faire d’autre. Alors on le fait bien. Aujourd’hui, ça fait deux semaines qu’on bloque les grilles d’entrée. Personne ne sort, personne ne rentre. Tout un boulot. Un sale boulot. On sait qu’on va dérouiller un jour, que ça va finir en compote, mais qu’est-ce qu’on peut faire ? » Lire la suite


Elle ne savait pas quelle décision prendre.

Marcher serait la meilleure des choses, ça l’avait toujours aidée à réfléchir, mais se promener était de plus en plus compliqué dans la Cité.

Le podomètre de son Ex-I-28 indiquait qu’elle était loin du quota permis, elle aurait pu rejoindre la barrière verte sans amputer son crédit mensuel, mais c’était devenu quasi impossible depuis le début de ce quadrimestre : des affichettes auto-fluo signalaient un danger potentiel et interdisaient l’accès à l’aire Forestière : des vents de force XO avaient en effet tracé un nouveau couloir et les derniers grands arbres n’y avaient pas résisté. Lire la suite