Il était une fois, il y a bien longtemps, perdu dans les brumes du Nord, un petit royaume où chacun vivait en paix. Un roi débonnaire y présidait aux destinées d’un peuple aimable et sympathique ; il était bon vivant et joyeux drille comme la plupart de ses sujets. Autour de lui gravitaient une nuée de princes et de princesses aux intérêts les plus divers. L’un d’entre eux, par exemple, portait le plus grand intérêt aux chiens du royaume, ce qui lui valait la sympathie d’une importante partie de la population. Les reines quant à elles étaient choisies en des contrées lointaines et exotiques, afin sans doute de renouveler le sang royal ; elles parlaient allemand, suédois, espagnol ou italien. Les princesses et les petits enfants royaux avaient des cheveux blonds comme dans les livres d’images, même celle qui ne présentait pas toute la légitimité souhaitée. Car les rois après tout ne sont que ce que nous sommes. Lire la suite


« Au fait, dit l’auteur à ses personnages, vous m’évoquez, tous autant que vous êtes, ce sage arabe qui rendait la justice entouré de ses élèves. On lui soumit une affaire où les deux parties avaient des versions radicalement opposées. Il écouta la première, réfléchit puis lui dit : « Vous avez raison… ». Puis le second plaignant se présenta et raconta tout autre chose. Le sage l’écouta, réfléchit et lui dit : « Vous avez raison… » Alors les élèves s’exclamèrent : « Maître, comment pouvez-vous conclure ainsi, puisque les versions sont si différentes ? » Le sage les écouta, réfléchit et enfin leur dit : « Vous avez raison… »

Et l’écrivain ajouta : « Il faut passer outre ! ».

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À Bérengère Deprez et René Zayan

Sapienbourg, 3 Nuée de l’an 1968 de l’ère Prodigieuse

Très cher Johann,

Je suis ravi d’apprendre que tu as pu rentrer chez toi sain et sauf après les rixes ignobles auxquelles nous avons été mêlés, à notre corps défendant (dans tous les sens des termes), l’autre soir. Où vont notre belle ville et notre antique institution ? Quand nous sommes arrivés à Sapienbourg, toi et moi, dans le fol espoir de nourrir notre pauvre esprit de tous les savoirs de la terre prodigués par la vénérable Maison Suprême du Savoir et ses honorables Pasteurs de la Science, nous doutions-nous que nous serions pris dans cette tourmente absurde ? Nous étions amis depuis notre plus tendre enfance ; nos différences ne nous étaient jamais apparues comme des obstacles à cette amitié, et même nous n’y pensions jamais. Que tu aies les cheveux et les yeux clairs, que les miens fussent sombres était, au mieux, un détail amusant qui traduisait nos caractères respectifs. Et voilà qu’arrivés ici pour devenir intelligents, on tente de nous apprendre que ces signes anodins révéleraient des divergences profondes nous interdisant de vivre et d’apprendre ensemble… Lire la suite


Le compte à rebours est plus qu’engagé. Les journalistes ne se privent pas d’imaginer les formules les plus alarmistes. La Belgique passera-t-elle l’hiver ? Au sein de Marginales où l’on traite la question depuis belle lurette, on a depuis longtemps dépassé ce stade. Il s’agit de transcender l’effet d’annonce, et de regarder les choses en face.

Voici donc un pays prospère, pour autant qu’un pays puisse se vanter de l’être depuis la catastrophe de la mondialisation, c’est-à-dire le phénomène unique de la logique de marché libérée des contraintes de l’État de droit, et ce à l’échelle du monde, et ce pays se trouve face à l’hypothèse de sa disparition. Il y aura toujours un territoire, singulièrement revendiqué par aucun voisin (on remarquera qu’on est dans un phénomène dont l’Histoire ne donne pas d’exemple), il y aura toujours une population, mais qui ne sait pas de quelle identité politique elle va se retrouver affublée, il y aura toujours une vie économique (de plus en plus précaire, il va sans dire, mais quand même), mais sans régulation. Ce dernier point est essentiel : la Belgique, si elle va au bout de son délitement, non contente, au niveau de ses entreprises, de ne pas avoir à rendre compte à un arbitre planétaire, n’en aura plus de local non plus : quel soulagement pour les spéculateurs de tout poil ! Lire la suite


Toutes les communications avec les deux pays étaient désormais interrompues.

À l’échelle géographique du continent, ils étaient pourtant très éloignés. L’un était au bord de la Méditerranée ; le territoire de l’autre était en plein cœur du « poumon industriel » qui menait jusqu’à la Rhénanie et au bassin de la Ruhr. Chacun de son côté traversait de grandes difficultés, qui n’avaient apparemment rien en commun. Leurs maux si différents inspiraient pourtant aux observateurs un malaise et un vertige semblables ; ou plutôt, un malaise et un vertige de natures diverses, mais à une égale profondeur. Lire la suite


Stéphane Ray est né à Bruxelles et il y habite depuis cinquante-sept ans, mais c’est la toute première fois de sa vie qu’il va mettre les pieds au Rugantino, le restaurant italien du boulevard Anspach, à deux petits pas de la place Fontainas. Il doit y déjeuner avec un vieil ami d’enfance, Gino Deledda, lequel travaille à la direction commerciale de Barilla Belgio et s’enorgueillit d’être apparenté à la romancière Gracia Deledda, la lauréate du prix Nobel de littérature en 1926. Lire la suite


Mortalité

Tous les hommes sont mortels, mais certains sont plus mortels que d’autres. Par exemple, Florian est plus mortel que Fontenelle, Bellini plus mortel que Verdi, Rimbaud plus mortel que Verlaine, Radiguet plus mortel que Cocteau ou encore James Dean plus mortel que John Wayne.

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle Florian est mort plus jeune que Fontenelle, Bellini plus jeune que Verdi, Rimbaud plus jeune que Verlaine, Radiguet plus jeune que Cocteau et James Dean plus jeune que John Wayne. Lire la suite


L’enseigne se balance mollement dans la brise nocturne et le murmure discret des palmes froissées lui fait écho. L’inscription, peinte à la main, semble vouloir se défiler dans une oscillation continue. Quelques fractions de seconde suffisent pourtant pour que le nom du restaurant se détache, dans un faisceau de lumière. Une silhouette longiligne, vague réminiscence de l’homme en marche, saisi dans la fragile verticalité de son pas en suspens, se fond dans l’ombre que jette le mur sur le terrain. Lance à la main, le gardien masaï veille sur son troupeau de carcasses, stoppées net. Il fait les cent pas, silencieux et patient, peut‑être secrètement aux aguets. Loin, bien loin pourtant, des espaces hantés par la menace du prédateur.

Les carnivores sont à l’intérieur, de l’autre côté de l’enceinte. Civilisés : en tenue décontractée mais élégante, ils mangent avec des couverts et laissent couler sur leurs conversations des airs sirupeux joués à l’envi par un orchestre que personne n’écoute, planté sur une estrade. « Ici, on ne passe pas de musique locale, ça ferait un peu populo », crache le délégué permanent dans un rire gras à une jeune attachée qui a tendu l’oreille, et s’enquiert de l’origine des jazzmen. Lire la suite


Je m’ennuie.

Tout le monde s’ennuie. Les gens s’emmerdent, de plus en plus. Se font chier. N’en ont rien à cirer, de rien. N’en ont rien à branler.

Il faut m’excuser, je suis quelquefois grossier. Cela dépend des circonstances, du contexte. Du moment aussi. Et de ceux à qui je m’adresse. De toute façon, quelle importance ? Je m’en fous, comme je l’ai dit plus haut en termes plus explicites. Lire la suite


Vitesse, propreté, discipline, premières impressions de la bécasse en Chine.

L’ascenseur dont les portes à peine ouvertes se ferment sur les corps. Une minute d’arrêt qui permet à la foule de s’engouffrer dans le train. Une heure pour manger. Ne parlez pas, mangez ! Hop, au travail ! Ramassettes et brosses, les femmes d’ouvrage chinoises s’affairent le long des rues, le long de routes, dans les parcs, jusque devant les roues des autocars. Le moindre mégot, la moindre feuille sont ramassés. Sur le quai, on brosse. Lorsque le train démarre, en rangs serrés, quatre groupes de six travailleurs, balais le long du corps, sont au garde-à-vous. Pas un papier à terre dans la moindre ville chinoise. Pas un Chinois cracheur (sauf dans une ruelle à Xian). Propreté. Vitesse. Lire la suite