Frontière linguistique, identité et substrat flamands dans l’œuvre de Gaston Mairette, tel était le titre de ma thèse universitaire. Suis-je assez clair à ce stade de mon questionnement ? Il me semble que je décolle comme un hélicoptère sans rien maîtriser des commandes. Disons que Gaston Mairette était ma sagesse et mon goût artistique ; tout ce qui touchait de près ou de loin au grand homme me touchait aussi. En lui, je saluais l’athlète de la forme et le chirurgien du concept, et j’admirais ses bonds au-dessus de l’abîme, opérés à l’instar des géants de l’art contemporain. Je veux parler de cette déconstruction du monde au profit d’une création inscrite dans un désir dont les pales et autres hélices jettent le soupçon sur l’acte même de peindre ou de sculpter.

Pour être plus précis, au terme de longs mois dans la poussière des bibliothèques, ce qui hantait mes heures d’insomnie et de bavardage au coin du bar, c’était toute cette problématique autour du refus de la peinture au profit du pot de colle. Lire la suite


Il porte un pull en cachemire bordeaux de chez Bouvy ou d’ailleurs, et un pantalon gris de flanelle ; il est voûté face à son écran, un fin filet de pellicules s’écoule sur son épaule. Il se penche en avant vers le clavier, relit son commentaire et, solennellement, enfonce la touche « envoi ». Il se redresse tandis que l’ordinateur lui confirme que ce qu’il a écrit est pris en compte : une pellicule sur le torrent de peaux mortes que le site Internet du quotidien francophone enterre dans un cimetière d’humour et d’insultes.

En traînant ses pantoufles, il parcourt le couloir parfumé au nettoyant à la cire qui le mène à sa petite cuisine ; il se fait cuire dans beaucoup de beurre une escalope de veau panée de chez le traiteur flamand, et une fois son repas achevé, il se sert un petit verre de Jägermeister et s’enfonce dans le fauteuil orthopédique de son salon, pour participer, au moins autant que le public assis dans l’écran de sa télé, à un débat entre journalistes, politiques, humoristes, dessinateurs et constitutionnalistes, en grignotant des bretzels. Lire la suite


Le 15 juin 1389, au champ du Merle (Kosovo Polje), l’héroïque armée serbe tenta de stopper l’invasion ottomane et de sauver l’Occident chrétien. Les Serbes se battirent comme des lions, un des leurs parvint même à tuer le sultan Murat, mais les forces étaient trop inégales et ils furent défaits. Le roi Lazare décapité avec toute sa chevalerie, les Turcs plongèrent pour cinq siècles dans les ténèbres une bonne part des Balkans. C’est du moins ce que m’a transmis mon père, mon ignorance de la langue ancestrale et son français par trop rudimentaire m’épargnant les hauts faits des héros qui, magnifiés par les chants épiques accompagnés à la guzla, avaient exalté son enfance. Et c’est ce que je me suis bien gardée de transmettre à ma fille Sofia ; de toute façon, portant le patronyme yankee de son père et mon ex, elle n’en aurait que faire.

Le 11 juillet 1302, dans la plaine de Groeninghe, l’héroïque armée de paysans et tisserands flamands affronta les Français, bien plus puissants et expérimentés. Alors qu’archers et « piéton » de Philippe le Bel enfonçaient les lignes, les arrogants chevaliers, furieux de voir la gloire leur échapper, chargèrent en piétinant leur piétaille et s’embourbèrent dans les marécages où ils furent massacrés à coups de goedendag. Leurs éperons d’or allèrent orner l’église de Kortrijk et la Flandre glorieuse conquit son indépendance. C’est du moins ce qu’a retenu Sofia du cours dispensé par Juffrouw Karin à la veille de la fête nationale flamande. Il m’a tout de même fallu remettre sa petite pendule à l’heure, non, à la bataille des Éperons d’or, les Flamands n’ont pas battu les Wallons. Ce dont sont confusément persuadés Luc, son ami de cœur, fils de nos voisins de droite, et Brigitt, sa meilleure ennemie, fille de notre voisine de gauche. Lire la suite


À Philippe, Michel, Robert, Mireille, Serge, Micheline, Daniel et quelques autres, dont certains — ils s’en souviennent — allaient suivre le catéchisme,
en français, à Dilbeek, dans la paroisse la plus proche de notre petite école,
là où, comme partout alors aux alentours du Luizenmolen ou dans les prairies
de Scherdemael, de Vlezenbeek, de Lennik et de Neerpede, nous étions chez nous.

Quo vadis, Belgica ? Pardon ? Ah ! C’est du latin ! Vous m’en direz tant ! Mais nous n’apprenons pas le latin ! Nous avons déjà assez avec le français et le flamand ! Vous savez, nous n’avons que huit ans ! Un livre ? De Sienkiewicz (1) ? C’est rigolo comme nom. Redites-le pour voir ! Un film (2) ? Oui, bien sûr, nous allons au cinéma. Le dimanche matin, au Métro, rue Wayez, avec les tickets de la Croix-Rouge. Mais Quo vadis ? comme vous dites, ça, nous n’avons jamais vu. Ça raconte quoi, d’abord ? Ah ! Une histoire avec Jésus ! C’est pas de chance. Jésus, vous savez, ici, on n’en parle pas beaucoup. C’est l’école laïque. Nous, ce que nous voyons au cinéma, c’est des histoires avec « Den dikke en den dunne (3) ». Comment ? Vous ne connaissez pas « Den dikke en den dunne » ? Enfin, Laurel et Hardy, vous ne connaissez pas ? Ah bon ! Quand même ! Oui, ici, c’est comme ça qu’on dit : « Den dikke en den dunne ». Nous sommes à Bruxelles, non ? Nous ne faisons pas tellement de manières avec les mots. Nous ne disons pas « poil aux bras », d’ailleurs, ni « poil au nez ». Nous ne sommes pas si stijf (4). Chez nous, c’est « zotte boma (5) », « scheile Marei (6) », « stoeme Josei (7) », « slume Sophei (8) » et tous des trucs comme ça. Ça dépend évidemment de ce qui doit rimer avec. Mais il faut nous excuser. Nous n’avons pas le temps de rester discuter. Nous devons aller préparer la fête de la commune. Déjà que nos récréations sont raccourcies ! Lire la suite


Il était une fois, il y a bien longtemps, perdu dans les brumes du Nord, un petit royaume où chacun vivait en paix. Un roi débonnaire y présidait aux destinées d’un peuple aimable et sympathique ; il était bon vivant et joyeux drille comme la plupart de ses sujets. Autour de lui gravitaient une nuée de princes et de princesses aux intérêts les plus divers. L’un d’entre eux, par exemple, portait le plus grand intérêt aux chiens du royaume, ce qui lui valait la sympathie d’une importante partie de la population. Les reines quant à elles étaient choisies en des contrées lointaines et exotiques, afin sans doute de renouveler le sang royal ; elles parlaient allemand, suédois, espagnol ou italien. Les princesses et les petits enfants royaux avaient des cheveux blonds comme dans les livres d’images, même celle qui ne présentait pas toute la légitimité souhaitée. Car les rois après tout ne sont que ce que nous sommes. Lire la suite


« Au fait, dit l’auteur à ses personnages, vous m’évoquez, tous autant que vous êtes, ce sage arabe qui rendait la justice entouré de ses élèves. On lui soumit une affaire où les deux parties avaient des versions radicalement opposées. Il écouta la première, réfléchit puis lui dit : « Vous avez raison… ». Puis le second plaignant se présenta et raconta tout autre chose. Le sage l’écouta, réfléchit et lui dit : « Vous avez raison… » Alors les élèves s’exclamèrent : « Maître, comment pouvez-vous conclure ainsi, puisque les versions sont si différentes ? » Le sage les écouta, réfléchit et enfin leur dit : « Vous avez raison… »

Et l’écrivain ajouta : « Il faut passer outre ! ».

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À Bérengère Deprez et René Zayan

Sapienbourg, 3 Nuée de l’an 1968 de l’ère Prodigieuse

Très cher Johann,

Je suis ravi d’apprendre que tu as pu rentrer chez toi sain et sauf après les rixes ignobles auxquelles nous avons été mêlés, à notre corps défendant (dans tous les sens des termes), l’autre soir. Où vont notre belle ville et notre antique institution ? Quand nous sommes arrivés à Sapienbourg, toi et moi, dans le fol espoir de nourrir notre pauvre esprit de tous les savoirs de la terre prodigués par la vénérable Maison Suprême du Savoir et ses honorables Pasteurs de la Science, nous doutions-nous que nous serions pris dans cette tourmente absurde ? Nous étions amis depuis notre plus tendre enfance ; nos différences ne nous étaient jamais apparues comme des obstacles à cette amitié, et même nous n’y pensions jamais. Que tu aies les cheveux et les yeux clairs, que les miens fussent sombres était, au mieux, un détail amusant qui traduisait nos caractères respectifs. Et voilà qu’arrivés ici pour devenir intelligents, on tente de nous apprendre que ces signes anodins révéleraient des divergences profondes nous interdisant de vivre et d’apprendre ensemble… Lire la suite


Le compte à rebours est plus qu’engagé. Les journalistes ne se privent pas d’imaginer les formules les plus alarmistes. La Belgique passera-t-elle l’hiver ? Au sein de Marginales où l’on traite la question depuis belle lurette, on a depuis longtemps dépassé ce stade. Il s’agit de transcender l’effet d’annonce, et de regarder les choses en face.

Voici donc un pays prospère, pour autant qu’un pays puisse se vanter de l’être depuis la catastrophe de la mondialisation, c’est-à-dire le phénomène unique de la logique de marché libérée des contraintes de l’État de droit, et ce à l’échelle du monde, et ce pays se trouve face à l’hypothèse de sa disparition. Il y aura toujours un territoire, singulièrement revendiqué par aucun voisin (on remarquera qu’on est dans un phénomène dont l’Histoire ne donne pas d’exemple), il y aura toujours une population, mais qui ne sait pas de quelle identité politique elle va se retrouver affublée, il y aura toujours une vie économique (de plus en plus précaire, il va sans dire, mais quand même), mais sans régulation. Ce dernier point est essentiel : la Belgique, si elle va au bout de son délitement, non contente, au niveau de ses entreprises, de ne pas avoir à rendre compte à un arbitre planétaire, n’en aura plus de local non plus : quel soulagement pour les spéculateurs de tout poil ! Lire la suite