Le paysage était loin derrière elle, maintenant. Le jeans au niveau de sa taille boudinait. Lolita, elle le fut. Lo li ta, jo li tas, elle le fut. N’avait-elle pas écrit : « là, à demi-nue sur une natte inondée de soleil, s’agenouillant et pivotant sur ses jarrets, je vis mon amour… » ?

Le livre qui porte ce nom, relu cinquante ans plus tard, garde-t-il le piment corrosif de sa jeunesse ? N’est-il pas devenu, plus simplement, la sinistre aventure du narrateur ? Le roman d’un pédophile, le rêve détaillé et pervers d’un névrosé qui se raconte jusqu’à la cour d’assises, peut-être pour se justifier ? Depuis lors, les tribunaux en ont jugé d’autres, dans le réel et le sanglant, provoquant le public et les marches blanches.

La confession romancée, qui s’intitule Lolita, échappe à la seule licence par la narration même de son héros, si l’on peut appeler ainsi Humbert Humbert. L’obsession lui donne du lyrisme, mais l’obsession demeure répétitive lorsque les pages succèdent aux pages. Nabokov atteint-il son but : « fixer à tout jamais la magie périlleuse des nymphettes » ? Lire la suite


Pour Eléonore

Je pense que, depuis ma naissance, l’ennui m’a accompagnée. Un ennui qui avait la couleur des ciels de ma Russie natale, un gris blafard, sans grandeur, monotone. On me voyait ensoleillée, plongée dans une activité incessante, mais, au fond de moi, je ne parvenais pas à lutter contre le vide qui m’envahissait. Je m’avançais vers les choses pour mieux me retirer en moi-même ; j’explorais le dehors pour ne pas tomber dans mon désarroi central. Personne, je crois, ne décelait le combat que je menais contre moi-même. Lire la suite


Et la nuit est soumise

Et l’alizé se brise…

J. Brel

L’autre fête, c’était plutôt un entraînement pour aujourd’hui. Tout comme aujourd’hui pouvait être un tremplin pour de plus grandes choses à venir… Mais il ne fallait pas penser trop loin, sinon elle finirait par être déçue, comme cette fois où elle s’était mis en tête l’idée de devenir assistante de saint Nicolas. Ça n’avait finalement pas été possible. Aujourd’hui était de toute façon un événement assez important pour se suffire à lui-même : elle allait danser au mariage de sa tante. Pas seulement danser ! Un play-back ! Elle connaissait tous les mouvements et toutes les paroles par cœur, elle imitait très bien Alizée, tout le monde le lui avait dit. La fête de l’école lui avait fourni son lot de compliments, et même une grande de sixième était venue lui dire que c’était bien. Ce soir, elle demanderait qu’on passe le CD et alors elle danserait devant sa tante et devant ses cousins, ses cousines, peut-être même devant des gens qu’elle ne connaissait pas, avait dit Maman. Lire la suite



1

En entrant dans la pâtisserie, c’est à sa mère qu’elle pense, à sa mère enfournée dans la nuit des tissus et des voiles, à sa mère dans le velouté des sucres et des miels, à toute cette masse qui s’attache à ses hanches, à ses seins, à ses fesses et que son père visite encore dans les saveurs conjugales d’après Javel et nettoyages divers.

(Je ne peux lui ressembler ainsi, je ne peux, je ne veux devenir ce tas de graisse qui fait bander un homme, je ne veux pas de cette chair qui tremblote dans le froissé des étoffes, je suis ici, dans la boulangerie, pour choisir, payer et emporter ce que ma mère exige, je suis fille et de bonne volonté, je m’adapte, j’obéis, je souris, je mange, trop, comme les hommes de la maison m’y invitent, mes frères qui veulent me voir grossir pour les débarrasser du souci de me protéger, trop grosse je serai laide et lourde, trop lente pour la cavale, une grosse c’est plus simple à maîtriser, plus malhabile à se défaire des brides, une grasse, ça s’installe, ça pose ses masses, ça étale ses rouleaux de suif, c’est difficile à distraire, c’est tout entier concentré sur sa colonne comme un mât d’abondance, un tas ça ne bouge pas, ça prend place, ça creuse le paysage et ça se tait.) Lire la suite


(voix de l’entraîneur)

tiens-le tiens-le tiens-le / passe / ah non / plus fort / t’es mort ou quoi / à toi Lucas / attaque / passe à Diego / et va et va / shoote / non / trop loin / allez / debout / on repart / faut y aller / à toi Lilou / du cran / fonce

(chœur des parents)

vas-y / cogne / tu l’as / t’en fais pas / il est nul / pas de souffle / regarde / allez Tom / allez Lilou / pression / pression / la feinte / te laisse pas murer / fous-lui une trempe / dégage / gauche / gauche / descends / descends-le / sale gosse le huit / eh l’arbitre / t’as les yeux où / faute / faute / vendu Lire la suite


Les fenêtres sont restées ouvertes. Seuls de légers voilages protègent la chambre de la relative fraîcheur de la nuit autant que des lueurs de l’aube naissante et, bientôt, de la lourde chaleur du jour.

La jeune fille, presque une enfant encore, dort profondément. Elle est brune comme les filles de là-bas, et ses longs cheveux brillent dans la pénombre, cuivre et acajou mêlés, avec des mèches d’ébène par endroits. Lire la suite


Il faudra faire vite, non, lentement, ou plutôt, en quelques secondes, mais en étirant ces secondes. Oui, vite et lentement, en détournant le temps, en le prenant tout simplement. Au lieu de le laisser nous porter, nous entraîner, au lieu de le subir. Ne pas être pris par le temps, mais s’y prendre. Voire s’y laisser prendre. Mais que cela pane de nous, que cela soit une volonté, même s’il en résulte quelque chose qui ressemble à un abandon. La confiance est un abandon, elle est pourtant une victoire aussi, sur l’incertitude. L’incertitude qu’on ne peut éradiquer, abolir. Voilà. La fatigue aussi, on ne peut la vaincre qu’en y cédant. Il faut laisser l’ennemi entrer en ses terres pour mieux pouvoir l’assaillir.

Mais il n’est pas question d’ennemi. Que d’un demi-ennemi. Si on aime la vie, on a plein de demi-ennemis. Par exemple, le désir, ou le trouble. Et la fatigue, et le doute. Ce sont des ennemis pour jouer. Je ne veux pas dire des ennemis pour du beurre, « on disait que » c’était un ennemi. Mais des ennemis avec lesquels le combat se rapproche plus de l’ébat, prend des accents érotiques. Lire la suite


Chère P.,

J’ai appris hier la disparition de votre mère et – le croirez-vous ? – passé un moment de trouble, cette nouvelle m’a ravie. Oui, ravie au sens propre du terme car elle m’a, en quelques secondes à peine, transportée dans un passé lumineux : celui de mon enfance auprès de votre mère.

Comme les trois mousquetaires, nous étions quatre : S., toujours couverte de multiples lainages par sa mère inquiète ; P. votre oncle, toujours impatient d’en découdre avec le danger ; I., votre mère, toujours prête à le suivre ; et, moi, toujours peureuse et, à ce titre, peut-être la plus courageuse. Lire la suite


Monition

Bienheureuse créature vierge de toute inclination

à l’humour carbonicolore, pince tes narines,

n’ouvre pas ce livre et passe ton chemin.

Chikamatsu Monzaemon

Double Suicide à Sonezaki

Japon XVIIIe s.

Anguille

Il faudrait toujours sculpter une anguille au cœur des armoiries du bonheur.

Animal

A commis la plus grave erreur de son histoire lorsqu’un moment d’ivrognerie génomique lui fit ajouter l’homme à sa lignée. Lire la suite