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Burg Weiser adorait la vie. On pouvait expliquer cet amour par les événements tragiques qu’on avait souvent évoqués devant lui. Presque tous les membres de sa famille avaient disparu dans les camps de la mort, victimes de la barbarie nazie, durant la guerre de 40-45. Seule, sa mère, toute jeune fillette, avait échappé aux rafles, ayant été cachée, au péril de leur vie, par des gens du voisinage. À la libération, l’enfant, avec une tante, miraculeusement rescapée, elle aussi, à l’holocauste, n’avait pas tardé à gagner Israël. Devenue femme, la fillette avait épousé un kibboutznik. Sur le tard, Burg était né de cette union.

Ces récits avaient beaucoup marqué le jeune garçon. Ils avaient éveillé chez lui un irrépressible besoin de se consacrer aux autres. Cela s’était développé durant son adolescence. Très doué, il avait fait de brillantes études de médecine. Soigner ses semblables était sa passion. Il s’intéressa à la cardiologie, devenant vite un chirurgien reconnu, spécialiste des interventions à cœur ouvert, perfectionnant sans cesse les techniques et les prothèses, ce qui lui permettait de réussir des opérations très délicates. Lire la suite


Que dit la Terre à Bethléem ?

Que dit le Ciel, l’inaliénable ?

Que dit celui que personne n’a vu venir, que personne n’attend ? Celui qui est assis là, sur une pierre, et que nul ne remarque ; que nul ne reconnaît ? Que dit celui-là, qui parle et que personne n’entend en sa parole dépouillée, sa parole ample et muette qui souffle doucement sur les tempes noircies des maisons fusillées ? Lire la suite


Jeff. Jean-François Houdemarck. Dit Jeff-le-Liégeois, à cause se sa chevelure très noire autour du crâne, et toute blanche au sommet. Quarante-deux ans. Son corps est arrivé ce matin de Tel-Aviv, pas trop pourri, mais un peu juste. Heureusement qu’il était maigre. Sa mère est dans la pièce à côté, elle pleure doucement, comme elle a toujours prévu de pleurer au cas où il ne reviendrait pas vivant du Congo, du Kosovo ou d’Afghanistan. Souvent, elle l’a rêvé explosé, déchiqueté par une rafale ou une bombe, ou même torturé. Il vivait seul avec elle, il partait, téléphonait, revenait, téléphonait, repartait. Petite vie tranquille dans les faubourgs de Namur, sauf ces escapades rares et précises dans les brasiers de l’actualité, qu’elle avait admises parce qu’elles se traduisaient par un soin méticuleux de tous les détails qui la rassurait : le choix des vêtements adaptés au froid ou à la chaleur, la mise en ordre des passeports, permis, vaccins, billets et autorisations, le nettoyage méticuleux de ses Nikon, viseurs, objectifs et accessoires. Il ne supportait pas, lui qui vivait dans le désordre et, aux yeux de sa mère, une propreté toute relative, la moindre trace de poussière sur les lentilles de sa caméra. Lire la suite


Lorsque l’histoire arriva à son terme, que les portes eurent été ouvertes, il constata que le monde venait brusquement de changer, la ville et le ciel étaient plus clairs, comme débarrassés de la poussière qui flottait partout, les sons n’escaladaient plus les remparts au rythme des rafales, sa respiration redevenait légère et profonde, ses épaules lentement se défaisaient des tensions récentes, il pouvait à nouveau s’ébrouer dans la chaleur, laisser ses grandes mains palper l’ombre fraîche des terrasses, le soleil commençait sa retraite à reculons, comme pour ne pas le quitter des yeux un seul instant alors qu’il sentait monter en lui une douleur chargée de larmes quelque chose comme un chagrin sans rémission, une peine dont il ne pourrait plus se détacher, un vomissement presque qui le secoua de frissons, toute cette beauté resplendissait dans le bruissement des insectes et des saccades du vent piqué de jasmin et de miel, il ne la verrait bientôt plus que dans l’arrière-boutique des souvenirs et des regrets, il allait s’éloigner de l’évidence des pierres et des toits enrubannés de linge à sécher, il allait fermer les yeux et la ville ne disparaîtrait pas, il le savait, elle avait rétréci, toute une ville avait pris place en lui — et comme elle pesait soudain en son cœur ! –, une cité parfumée dans laquelle il avait joué entre hammam et mosquée, courant dans les jambes des femmes empêtrées de paquets et de fardeaux divers, visant alors leurs yeux masqués de khôl et d’un sombre étonnement, filant dans le dédale des ruelles aux odeurs de cannelle, il lui arrivait d’arriver chez lui, essoufflé et affamé de bonbons et d’orangeade, le corps zébré de crasse et de transpiration, tout heureux de plonger les bras dans des baquets d’eau froide et de pratiquer ses ablutions comme son père le lui a appris. Samir aimait cette ville comme une femme, sans raison suffisante, habité de ses senteurs et prêt à tout pour entendre encore sa voix lui chuchoter son amour. Lire la suite



Dans la salle à manger d’une maison bruxelloise, trois paires d’amis dégustent des asperges à la flamande et échangent des propos joviaux et anodins.

Charles : — On va voir si c’est vrai que les femmes mangent d’abord les pointes et les hommes les tiges…

Alice : — On a tous commencé par les tiges. C’est de la foutaise, ton truc ! Elles sont délicieuses : vous les avez achetées à Malines ?

Bernard : — Nous les avons ramenées du marché d’Eisenach. Lire la suite


Tout à coup me revint cette image naïve d’un livre de catéchisme de mon enfance ; on y voyait l’Esprit Saint descendre sur les apôtres sous la forme d’une flamme qui se posait sur leurs têtes. Aujourd’hui, le couvre-feu régnait. La juxtaposition des deux images me tira un sourire amer.

L’eau du lac était calme, d’un calme que rien ne semblait perturber. On aurait dit que les montagnes des alentours pesaient de tout leur poids pour veiller à cette tranquillité. De temps en temps, ces mêmes montagnes répercutaient l’écho assourdi d’un tir d’obus dont rien ne permettait de déterminer la provenance. J’avais croisé de nombreux hommes en armes, tantôt seuls, militaires en permission ou préposés à une garde quelconque, tantôt par convois de camions entiers. Rien ne laissait jamais supposer s’ils se repliaient ou s’ils se regroupaient ; ils passaient en tous sens et peut-être ne le faisaient-ils que pour rappeler leur présence. En tout cas, rien ne justifiait qu’ils s’attardent ici, l’endroit était presque désert. Entre les salves, le paysage retrouvait son calme et quelque chose, dans la transparence même de l’air, recommençait à me troubler. Lire la suite


Je n’ai rien à ajouter. Ou plutôt si, un seul mot, pour demander un instant de silence. Le paysan de Florence vient de monter une fois de plus au clocher de l’église. La cloche va sonner. Écoutons-la, s’il vous plaît.

Jose Saramago

Yam Hamelakh (mer Morte), 11 février 2402

Qui donc entendra ma découverte, mon désarroi, mon interrogation face à ces signes étranges issus d’un passé vieux de quatre siècles ? Ceci résonne comme un appel à la vigilance qui, à défaut d’être de quelque utilité pour ce XXVe siècle débutant, devrait être conservé pour la postérité. Un jour peut-être, à l’abri de toute lutte d’influence, renaîtra l’intérêt pour le savoir historique et les enseignements que l’on doit en tirer. Lire la suite