À Michel K., Danièle K., Roman G., Simone S. et leurs familles

Marie retenait soigneusement toutes ces choses et elle les méditait.

(Évangile, Luc, 2,19)

Chère Samia,

Je n’ai plus de tes nouvelles, je suis inquiète. J’ai vu les images à la télévision : Ramallah et maintenant Bethléem, ta petite ville si douce. J’ai vu l’une des croix de la Basilique de la Nativité noyée dans la fumée des tirs, j’ai vu la poussière monter de la place de la Mangeoire. Et tout ce fracas. Je me souviens de notre rencontre à ce congrès de néonatologie. Qu’advient-il de vous ? Donne de tes nouvelles et sache que je pense à toi et à tous les tiens.

maria.donatello@virgilio.it

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Pour Evrahim Baran Édith Soonckindt Anne Guilbault Égée

(Notes prises au piège)

Après coup, ma conception de ton judaïsme s’est trouvée confirmée dans une certaine mesure par ton comportement au cours de ces dernières années.

Franz Kafka, Lettre au Père

Extrait du livre des Apophèties, chapitre XXXI, verset 9 à 65

Un jour II viendra et le peuple le portera aux urnes. Il donnera la puissance, et avec ce don, l’innommable normalité des vivants sur les morts.

Il dira à ses disciples : « Aux pierres, répondez par le feu. Si l’enfant se plaint, tuez ses parents ; si le pays vous repousse, ou bien la femme, labourez leurs entrailles. Cela est le seul message qu’il faille retenir de la paix des hommes. Agissez conformément à ce que votre parole ne dit pas. L’hypocrisie est un art, assurez-vous d’y exceller. En aucun cas vous ne saurez être de mauvaise foi : votre vérité est celle du vivant. Abel eut tort de n’être pas sur ses gardes, comme toutes les victimes. »

Et ce disant, Il changera l’identité de son peuple d’élection : celui-ci n’aura plus le droit de se revendiquer victime… il en acquerra d’autres. Les victimes ne seront plus, et tout qui sera tenté de se déclarer tel à son tour sera déconsidéré.

Alors le ciel sera plus rouge et les arbres plus sombres, alors, des nuées, s’ouvriront de nouvelles étoiles, de nouvelles lunes, de nouveaux astres qui n’auront que faire des hommes et la mort, parce qu’elle est ingrate pour ceux qui l’ont propagée, désignera ce peuple du doigt.

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Jésus, dit « le Christ », ne fait pas partie de mon Panthéon. Quand on me frappe sur une joue, j’ai tendance à mordre la main qui m’a frappé. Et je ne rends à César que quand je trouve que César le mérite. Quant à Dieu, mes rapports avec lui ne sont vraiment pas bons, et ne sont pas en passe de s’améliorer. Quand on me découvrira un cancer en mauvaise voie, je reverrai peut-être ma position.

Que Jésus soit né à Bethléem plutôt qu’à Céroux-Mousty me laisse assez indifférent. De nos jours, Bethléem est peuplé en majorité de gens qu’on appelle des Palestiniens. Jésus était aussi un Palestinien, c’est-à-dire un Bédouin. Il devait ressembler à ceux qu’on voit maintenant, qui ont une espèce d’essuie-mains sur la tête. Pas du tout au baba cool blond qu’a popularisé l’iconographie sulpicienne et qui nous viendrait des Byzantins. Tout cela, au fond, a peu d’importance. Je ne crois pas du tout qu’il existe de terres « saintes ». Il y a des endroits où vivent des hommes et des femmes. Dans certains de ces endroits la vie est difficile, et parfois dangereuse. C’est le cas de Bethléem, ces jours-ci. Cela seul m’intéresse, et tout le bla-bla gnangnan sur les lieux Saints m’indiffère, quand à y insister on ne me met pas en boule. Lire la suite


Le visage ruisselant de sueur, la moiteur et la peur chevillées au corps, embusqué derrière un énorme pilier couvert d’un sang séculaire, l’homme ajustait son arme, le geste peu sûr, les paupières lourdes. La fureur et la faim en lui s’épousaient, et tandis que l’une prenait la main de l’autre, le décor tournoyait, devenait cette peinture dont il avait un jour vu la reproduction dans un livre, cette arche fonçant dans la nuit, secouée par le vent d’une histoire folle, cette arche sur le mât de laquelle était crucifiée une oie alors que l’équipage trompait la mort en s’adonnant aux derniers plaisirs… Levant les yeux, il fut aveuglé par une salve de lumière et dut se résoudre à les plisser en forme de croissant, en forme de larmes. Il se dit que le toit éventré permettait à ses camarades de capter les forces du ciel, de le faire descendre ici-bas, d’appareiller cette terre pour un autre voyage.

Les balles sifflaient, horizontales, se fichant en grappes serrées dans des tableaux dorés et pourpres, un collier d’impacts se dessinait sur le tabernacle, formant ironiquement le sigle inri. Des mouches voltigeaient, dansant entre les projectiles, puis s’agglutinaient sur les plaies de jeunes hommes qui pleuraient en invoquant leur mère. Tout était oblique. Obliques les pensées qui se cognaient à elles-mêmes et n’avaient désormais pour tout champ d’exercice que l’espace du combat. Obliques les tirs ennemis qui faisaient hoqueter l’Histoire en resservant les plats de la mort, ceux-là mêmes dont ils avaient été victimes… Obliques les rêves des assiégés qui luttaient pour que la liberté vienne déposer sa signature sur leurs lèvres… Oblique le bruit des chars qui n’hésitaient à mettre à bas les incarnations et représentations du divin… Lire la suite


À Dominique Grandmont

Feu aux entrailles

Feu sur tout

Crépite sang

Sonne le glas

D’un monde ancien ? !

Et je me tourne par un ciel lourd tonnant

criblé d’astres hiéroglyphes vers

mes morts tant songées toutes mes morts

enduites de feu ailées que rien n’arrime

Quelle eût été déjà ma demeure ? Lire la suite


Les anges, paraît-il, avaient, en une langue mallarméenne, musicale mais hermétique, adressé un message aux bergers. L’évangéliste Luc l’a rapporté en grec, saint Jérôme l’a traduit en latin et ceux qui, depuis Vatican II, doivent donner au peuple une version en « langue vulgaire » ne tombent pas d’accord. Deux interprétations opposent radicalement les exégètes, depuis qu’ils associent linguistique structurale et philologie avec la mauvaise foi des docteurs de la loi et l’assurance des Pères de l’Église.

Pour les humanistes, les anges ont, au milieu des hautbois et des musettes, clamé : « Paix aux hommes de bonne volonté ». Autrement dit, la paix est un choix que font les hommes, en particulier les « décideurs » : premiers ministres ou chefs charismatiques.

Cette lecture, pour les providentialistes, met le Tout-Puissant en dehors du processus de négociation. Intenable ! Les anges, en réalité, ont souhaité la paix « aux hommes que Dieu aime ». Ladite paix, toutefois, ne règne pas dans le clan des providentialistes divisés en progressistes et conservateurs. Les premiers traduisent : « Paix aux hommes, car Dieu les aime », quels que soient leur sexe, leur âge, leur fortune, leur race et même leur religion. Les autres, où subsistent quelques néo-jansénistes, trouvent juste et bon de réserver les sentiments positifs du Tout-Puissant aux happy few prédestinés à la tranquillité terrestre, puis à la béatitude éternelle : « La paix, mais pour les élus ». Les autres ? Qu’ils se débrouillent ! Lire la suite


Ce sont des combattants de Judée, de nombreuses grottes les ont déjà abrités.

Le sol est aride.

Les sorties de plus en plus suicidaires.

Ils devraient se rendre.

Le réduit rectangulaire de douze mètres sur trois pue la rage des vaincus. Lire la suite


« Il avait une sale gueule.

— Mais encore ?

— Il me lançait des injures.

— Qu’a-t-il dit ?

— Je n’en sais rien, il ne parlait pas le français.

— Comment sais-tu alors qu’il t’injuriait ?

— Son visage le criait ! » Lire la suite


Bethléem. Rendez-vous d’Abdelah et Sarah. Couple dit mixte.

Lui, réjoui, va vers elle, et l’embrasse.

Abdelah : — Plus que jamais, je suis un Palestinien sioniste !

Sarah (souriante) : — T’es maso.

Abdelah : — Ma belle juive est pour les droits de l’homme (Il rit, la serrant contre lui.)

Sarah : — Tu ne peux préférer ma mère à tes pères. Lire la suite


Que peut-elle faire sinon marcher de Jérusalem à Ramallah, de Ramallah à Bethléem, dans la poussière et les pierres de Palestine ? Passer de checkpoint, en checkpoint, de chemins en routes défoncées, devant des armes braquées sur elle comme des pointes de barbelés ?

Avant d’errer sur cette terre, pendant des mois, elle a regardé les télévisions du monde. Elle a vu Sharon, le faucon, marcher sur l’Esplanade des mosquées. Pourquoi justement là, au sein des mosquées ? Elle se glisse dans la peau de Sharon : il a de grands desseins pour son peuple, et ces desseins coïncident avec sa haine envers son ennemi personnel, le Palestinien Arafat. Qu’espère-t-il, le faucon ? Ce que, d’un pas lourd et déterminé, il vient provoquer : la seconde Intifada, les pierres des gamins palestiniens contre les chars israéliens. À la face du monde, Sharon ose se proclamer attaqué. Devant son gouvernement, devant l’Europe et l’Amérique, une mauvaise foi tranquille suintant de son visage, sa bouche annonce la défense active. Un an durant, c’est l’implantation frénétique de nouvelles colonies. Pour ce faire, on rase des maisons, on fait place nette. On tue. La population réagit par des manifestations, puis par des jets de pierres, la riposte des soldats israéliens est sauvage, brutale. Il reste aux Palestiniens une seule arme : leur vie. Que veut exactement Sharon ? La bécasse soupçonne la volonté d’exaspérer la population palestinienne, de la pousser à l’exode… la bécasse allume la télévision, regarde, se nourrit d’images et d’indignation, éteint. Tout en vaquant à ses occupations, elle rassemble ses idées : voyons voir, faisons le point : Lire la suite