Alors, au premier jour, Dieu retroussa les manches. Assez dormi. Il y aurait deux temps dans l’éternité : avant, et le sommeil divin aussi insondable que celui qui précède la naissance de nos semblables ; après, et sa sieste, bénie soit-elle, qui permit aux hommes d’explorer toutes les variations du bien et du mal. Entre les deux, quelques jours de travail. Le plafond, le plancher, les murs et leur décoration ; la valetaille, la cour (haute et basse), le garde-manger (pour végétariens et carnassiers), les loisirs (Eden-Park, centre de repos pour grabataires repus ; It’s-a-small-small-World et ses attractions « Survival on Planet Earth » et « Success Stories », les livres dont on n’est jamais le héros). Quand on pense que le responsable de ce bâclage a obtenu un tel triomphe, qu’il se fait encore aduler aujourd’hui, on reste perplexe. De deux choses l’une : ou tous les espoirs sont permis et les politiciens y trouvent la justification de toutes leurs dérives ; ou c’est le désespoir assuré pour les artisans et les amoureux de la belle ouvrage. D’ailleurs, je me trompe : ce n’est pas une alternative, les deux constats sont complémentaires. La bouteille à moitié pleine pourvoit à l’ivresse des ambitieux, le flacon à moitié vide noie le chagrin des autres. Amen. Lire la suite


Si tu ne croyais plus que les martyrs vont tout droit au paradis, où les attendent des vierges pour les récompenser, si tu ne te berçais plus d’illusion du retour de tous tes frères dans les villages et dans les villes de tes pères et de tes grands-pères de l’actuel Israël (le jour de son indépendance est pour toi encore le jour de la grande catastrophe), si tu ne vouais pas dans ton cœur l’état sioniste, impérialiste, colonialiste à la destruction, si l’antisémitisme (que tu apprends dans les écoles, dans les mosquées, dans la rue) n’était pas généré par ton ressentiment, par la haine (que je comprends si bien)… Lire la suite


La pierre d’achoppement, c’est-à-dire le scandale, puisqu’il s’agit de la même chose. Pour intituler une de ses pièces, qui pourtant ne portait pas sur le thème de ce numéro, connu de lui cependant comme de personne, René Kalisky choisit « Skandalon », le mot grec qui désigne l’obstacle sur lequel l’homme trébuche et manque de s’effondrer. Peut-être avait-il en tête cette idée fixe qui ne le quitta jamais, et à laquelle il consacra ce livre inclassable qu’il appela « L’impossible royaume » : sous une forme qui tenait à la fois du roman et de l’essai, il posait la question de la légitimité de l’État d’Israël. En prenant le risque de l’immanence, ses fondateurs ne s’exposaient-iuls pas surtout à la trahison de leurs idéaux ? Une terre promise se protège-t-elle de barbelés, s’arme-t-elle jusqu’aux dents, se refuse-t-elle au partage ? Vingt ans après sa mort, René Kalisky nous manque plus que jamais. Il aurait été, sans doute, le premier à vouloir être à bord de ce frêle esquif de textes face à l’histoire déferlante.

Le scandale, durant les semaines d’affrontement autour de la Basilique de la Nativité, était partout. Et d’abord dans les cœurs et les mémoires. Quelque chose survenait qui ne pouvait pas se limiter à la banalité terne et révoltante des images d’actualité. On ne regardait pas les écrans broyeurs du quotidien sans une douloureuse incrédulité, on n’écoutait pas les commentaires vidés de tout sens sans une déprimante consternation. Mais qu’aurait-on dû montrer au lieu de ces plans insipides qui semblaient prélevés dans des stocks d’archives glanés n’importe où ? Que pouvait-on proférer d’autre que les propos nivelants qui ramenaient l’inconcevable au niveau du fait divers ordinaire ? Là, pour le coup, l’universel reportage avouait des carences, exhibait des insuffisances criantes. Il s’agissait d’autre chose que de manœuvres de chars dans une ruelle de Bethléem, localité de Cisjordanie (24 000 habitants), occupée par Israël depuis le Guerre de Six Jours. Mais de quoi s’agissait-il exactement ? Tenter de le dire, c’était brasser des millénaires d’humanité, convoquer une kyrielle de légendes, passer en revue quelques visions du monde, invoquer Dieu dans tous ses états. Lire la suite


Je suis israélien et j’ignore pourquoi et comment.

Hier encore je ne l’étais pas. Sans me rappeler toutefois ce qu’alors j’étais.

J’ai sur le corps un uniforme à l’épaulière ornée d’un symbole et dans les mains une arme ~ M-16, la mitraillette officielle de l’armée israélienne (ceci je le puise dans une connaissance technique qui me paraît innée) ~ identique à celles brandies par un groupe d’individus se déployant à quelques mètres devant moi. Je ne vois que les à-plats noirs de leurs silhouettes se découper sur le fond rougeoyant d’un immeuble incendié vers lequel nous semblons nous diriger d’un pas alerte. Lire la suite


CERCLE – EXILE IN ALCOHOL

(Récit lyrique d’un voyage en Belgique)

 

1

Plus rien ne suis. J’ai nettoyé la face d’un cheval belge.

Alors, cheval, boirons-nous l’eau-de-vie de cerise ?

Avec l’ivre soie de la solitude

Ravauderons-nous la sérénité ? Lire la suite


C’est pourtant toi qui m’avais appris à ne pas parler.

« Pour ne pas crier » disais-tu. « Pour ne pas trier. Pour l’espoir inespéré d’être enfin compris. Pour ne pas se vider. Pour se remplir de son compagnon de silence. »

Pourquoi malgré cela as-tu parlé ? Toi qui savais le poids et la saveur de l’inexprimé. Pourquoi avoir brisé cette glace si chaude, cette grâce ineffable qui habitait ton visage parcouru d’expressions insaisissables, confuses, incohérentes, qui l’illuminaient ou le ravageaient ? Lire la suite


Un petit peuple libre est plus grand qu’un grand peuple esclave.

Victor Hugo, Choses vues, 1852

 

Victor Hugo voyage dès 1837 avec Juliette Drouet, dite « Juju » ou J.J., sa maîtresse, en touriste en Belgique, où il visite diverses villes comme Ypres, Bruges, Ostende, Anvers, Malines, Mons et Bruxelles. Il effectue de même un deuxième séjour au début août 1840, visitant surtout la région ardennaise, en passant par Dinant, Namur, Liège et Verviers, et effectuant à la plume quelques croquis ainsi que des dessins des châteaux de Bouillon et de Walzin. Devenu un poids lourd national, grand maître des lettres hexagonales, président de la Société des gens de lettres qui succède à Balzac en 1840, Académicien l’an d’après, Pair de France en 1845 et même député, le Poète de l’immense, devenu un scripteur proscrit, puis banni, chassé, et donc en fuite, part pour Bruxelles le 11 décembre 1851 à 20 heures et franchit clandestinement la frontière sous une casquette locale, muni d’un faux passeport portant le nom de Jacques Firmin Lanvin, ouvrier typographe, compositeur d’imprimerie à livres, autrement dit un falsificateur, dans ce pays où ses propres œuvres comme celles de Balzac ou de Dumas sont piratées et pillées sans vergogne par les éditeurs belges qui les reproduisent sans façon et parfois même devancent leur parution en prélevant des fragments dans les grandes revues. Arrivé en Belgique en partant de Quiévrain, il débarque dans la capitale, la gare du Midi étant alors place Rouppe, et descend sous son nom d’emprunt – encore heureux qu’il ne s’appelle pas Lanbière, Lankriek ou même Lanbique – à l’hôtel de la Porte Verte, rue de la Violette. Lire la suite


Les étiquettes commodes ne sont pas toujours mensongères : le dix-huitième siècle de Voltaire, le dix-neuvième siècle de Victor Hugo ?

À côté du premier, on citera à un titre égal, voire supérieur, sous certains aspects : Diderot, d’Alembert, Montesquieu ; et à côté du second, Lamartine sans doute, Vigny et Musset pour compléter le quatuor traditionnel du romantisme français. Mais qui ne déclarerait pas sans exagération que le dix-neuvième siècle est le siècle de Musset ? La célébrité n’est pas ici en cause, c’est plutôt l’envergure qui s’impose au jugement et celle-ci relève d’une pluralité de facteurs difficiles à démêler et dont certains, paradoxalement, sont voués à l’obscurité. La sûreté du style de Hugo, soit. Mais celle, non moins remarquable, du style de Nerval ? La maîtrise du vers, certes, mais est-elle moindre dans Jocelyn que dans les Feuilles d’Automnel J’en arrive à supposer chez Hugo un élément particulier d’aisance de l’expression que plus d’un qualifierait volontiers de facilité. Hugo se lit avec facilité, il entraîne son lecteur, il l’emporte, mieux, il le contraint par la justesse du mot plus souvent, reconnaissons-le, que par la justesse de l’idée. À quoi faut-il attribuer cet étonnant pouvoir et celui-ci est-il payé par un sacrifice trop grand à l’ordre des concepts ? La réponse ne saurait être univoque. Elle exigerait un examen des genres pratiqués par l’écrivain, elle oblige également à envisager le contexte socio-politique de l’époque et à jeter un regard au-delà des frontières de la France, si centrale que soit cette dernière dans la vision de Hugo. Lire la suite


Le soir du 3 février, nous atterrissons à Zaventem, encore émerveillés par la vue panoramique, féérique à cette heure nocturne, de la ville qui accueillit Victor Hugo.

Moi qui n’arrivais pas – et n’arrive toujours pas – à quitter l’Inde, à en revenir (nous y avons passé un mois), je n’en revenais pas de contempler, par le hublot, les rivières de diamants orange et blancs des routes immobiles et des phares mobiles sillonnant le velours noir où sommeillent, comme en une mer suspendue, les rêves des habitants. Lire la suite


À Jean-M. Horemans

Trompé par sa femme, très aguichante, M. Rousseau, professeur du Collège, se consolait au mieux en se donnant corps et âme à son métier. Chaque année, il s’efforçait d’intéresser les potaches en prospectant, hors du programme habituel, les œuvres des auteurs qu’il aimait. Un des premiers retenus avait été Gustave Flaubert. Il y revenait souvent. Connaissant ses déboires conjugaux, les élèves l’avaient, bien sûr, affublé du surnom de Bovary. Pourtant, les jeunes l’aimaient. Cela leur plaisait beaucoup d’abandonner la grammaire pour découvrir l’un ou l’autre écrivain de haut lignage. À la suite de Bovary, ils parcouraient de la sorte des pages, voire des œuvres entières, choisies avec discernement. On leur en conseillait ensuite la relecture. Lire la suite