Plusieurs mois s’étaient écoulés depuis son retour, lorsqu’elle reçut une enveloppe brune, cartonnée au verso, format A4, affranchie en Roumanie. L’envoi contenait trois feuillets issus d’un même bloc de papier grisâtre, représentant des scènes dessinées aux crayons de couleur. La qualité médiocre du papier affadissait singulièrement les couleurs ; l’un des dessinateurs s’en était sans doute agacé, insistant tellement sur son crayon rouge qu’il en avait percé la feuille. Toutefois, les dessins se voulaient joyeux : le jaune des soleils était d’une pâleur maladive, mais l’astre, présent dans chaque dessin, occupait une place si démesurée que le souci des auteurs de rendre la scène lumineuse était patent. Lire la suite


Cela fait plusieurs semaines que ce souvenir m’est revenu, une image extrêmement précise, mais brève, fugitive, et plusieurs semaines que je tente vainement de lui restituer un contexte.

Je ne sais plus. C’était un train que je prenais régulièrement, à heure Fixe, toujours la même ligne, mais je ne retrouve rien d’autre. La trace qu’il a pu laisser se confond désormais avec mon angoisse première : d’où venais-je, où allais-je ? Après tout, peu importe, je n’étais qu’un voyageur éphémère, empruntant pour une heure, peut-être, un train dont le trajet durait sans doute deux ou trois jours. C’est un sentiment étrange de s’asseoir pour quelques dizaines de minutes dans un compartiment à côté de quelqu’un qui n’arrivera à destination que le lendemain soir. Lire la suite


Des cris en polonais, quelques mots d’allemand et de russe lancés à l’intention des voyageurs qui se bousculent aux fenêtres. Dehors, la nuit bleue est encapuchonnée de neige. Le compartiment du train où je tente de me reposer après l’interminable fouille à la frontière et les vérifications de toutes sortes baigne dans la même lueur métallique. Tout semble découpé au couteau : les routes, les arbres alignés comme une retraite au flambeau qui piétinerait avant le départ et la voie ferrée qui ouvre le paysage en deux, sans bavure, d’une seule et longue plaie remontant jusqu’à l’horizon scintillant dans une blancheur d’acétylène. Vitres et planchers sont laqués de givre. Les haleines montent lourdement. « Si c’est une panne, on est bons pour la nuit », dit une femme en riant. « On sera pas de trop pour se réchauffer », ajoute son voisin en se rapprochant d’elle.

Coups de sifflet secs et stridents. Un enfant crie de joie lorsqu’une flamme rouge et or scie le brouillard en soufflant comme une forge. La flamme s’éteint aussitôt et la nuit gomme tout d’un seul coup. Lire la suite


°République maçonnique de Courlande°

Ministère des Affaires étrangères et littéraires

Perspective Lev Tolstoï 3

70 000 Baltigrad

Baltigrad, le 21 juillet 2012

Très chère °Constance°,

Ce que j’ai à vous apprendre est difficile à communiquer – comme toutes choses en somme, car connaissez-vous deux êtres qui, voulant se dire telle ou telle chose, se les disent réellement ? Tout n’est-il pas toujours ineffable ? N’est-on pas toujours forcément en décalage par rapport à son interlocuteur, ne serait-ce que du fait même qu’on ne lui a pas encore dit ce qu’on avait à lui dire ? Sera-t-il le même, cet interlocuteur, lorsqu’il nous aura entendus ? Et nous, n’aurons-nous pas changé du fait même d’avoir dit ce que nous avions à dire – et d’avoir été entendu ? ! Je suis pour ma part effaré lorsque deux êtres se parlent et s’entendent – et, en fait, cela arrive le plus souvent non pas à demi-mot, mais à plein œil, comme on dirait à pleine bouche : de cil à cil, de pupille à pupille, d’iris à iris, quelque chose passe, et ce quelque chose est TOUT. Ne me demandez pas de préciser, chère °Constance°, je sais que vous pensez comme moi au sentiment amoureux, mais il en est d’autres ! Tenez, il ne se passe pas autre chose lorsque deux êtres séparés par les liens sociaux ou familiaux se reconnaissent. Mais oui, j’ai vécu cela, même si je ne l’ai jamais confié à personne, et certainement pas au premier intéressé : alors que je côtoyais amicalement un homme de quinze à vingt ans mon aîné, que nous parlions politique – oui, encore (je vous entends soupirer) – et de l’avenir de ce pays (j’y reviendrai), à partir d’un certain moment, nous avons eu ce que j’appellerai des regards, faute de pouvoir appeler cela autrement : nous nous reconnaissions une parenté spirituelle ou affective, et tout était dit. Oui, vous avez raison : rien n’était dit, et c’est justement là mon propos ! Comment, dans ces conditions, espérer se faire entendre quand on se parle ou s’écrit ? ! Et pourtant, très chère °Constance°, vous savez tout aussi bien que moi que, malgré toute ma sincérité dans le moment présent, je ne crois, simultanément, pas un mot de ce que j’avance : sinon, à quoi bon ce dialogue épistolaire ?! Lire la suite


1. Pas plus que l’air ne fait la chanson

une ville, fût-elle capitale,

ne fait un pays. L’œil vert des lacs

nous l’enseigne et celui de la vache

qu’on dit bête car il tourne et trouble

en nous une eau qu’on n’a pas cernée ;

ils enseignent que le centre n’est

qu’à raison de ce qui l’entoure et

le désigne : l’étendue sauvage

que le vent module et versifie. Lire la suite


On était en plein été, il y a dix ans de cela, et tandis que la plupart des Occidentaux, en ce mois d’août particulièrement clément, savouraient le décalage oisif des vacances, le Président de l’Union Soviétique faisait l’objet d’un putsch. Il s’en remit peu de jours plus tard, mais dès lors ses jours à la tête de l’empire étaient comptés.

En Lettonie, on n’avait pas tardé à tirer les conséquences de l’événement. Les dangers étant trop grands que l’on en revînt à la ligne dure d’avant la perestroïka, on se hâta, le lendemain de la mise sous surveillance de Gorbatchev dans sa datcha, de se proclamer indépendants. La nouvelle ne fit pas grand bruit. Il faut dire que depuis bientôt deux ans, on ne savait plus où donner de la tête. La carte de l’Est de l’Europe devait être redessinée semaine après semaine. Depuis la chute du mur de Berlin, dont personne n’avait osé prévoir l’effondrement sous la forme qu’il finit par prendre, les téléspectateurs étaient un peu blasés. Vivre l’histoire du monde à la petite semaine, voire au jour le jour, finit par émousser la sensibilité aux événements. Si la prise de la Bastille avait été filmée en direct par CNN, aurait-elle à ce point marqué les esprits ? Certainement pas. Elle n’aurait d’ailleurs pas occupé un long temps d’antenne : l’équivalent tout au plus de ce que l’on consacre aujourd’hui à une mutinerie dans une prison… Lire la suite



La représentation de l’U.E. auprès de ce pays d’Europe centrale se trouvait dans une rue légèrement excentrée du quartier des ambassades. Ce bâtiment, qui avait servi d’officine à la police politique de l’ancien régime (sans qu’il faille nécessairement y voir le motif de cette situation quelque peu en retrait sur les plans) ne dégageait pas, tout de même, la pompeuse vanité des témoignages encore debout de l’architecture stalinienne, baroques Maisons du Travail, Palais de la Culture et autres Instituts de la Pensée marxiste étendant « l’homme nouveau » pour le compte et le broyant entre les pans de leurs murs épais. On ne savait si la discrétion, voire l’austérité, de ce Consulat général était une forme d’hommage involontaire à ce pays-là, sourdement rétif au mythe du Prolétariat rédempteur et qui, comme la plupart de ses voisins enrôlés dans le « camp socialiste », aurait sûrement préféré que la « Révolution à l’échelle mondiale » ne parte pas de ses bases et ne remue même pas un pouce de son territoire. Un tel tribut ne pouvait être totalement exclu, bien sûr ; mais de beaux esprits, passant outre leur secrète admiration pour des débris d’empires plus éloignés encore, voyaient surtout dans le choix de ce bâtiment une volonté tangible de retrouver la tradition et le fini qu’incarnaient à leurs yeux les valeurs de la vieille Europe. On pouvait voir aussi, dans ce choix, un soudain accès de modestie de dirigeants souvent perçus comme arrogants. Si les huiles de la « construction communautaire » étaient naturellement peu enclines à endosser la responsabilité du « déficit démocratique » qui se creusait chez elles entre les institutions et les opinions publiques, il pouvait cependant être tentant que, pour se dédouaner, elles jouent la carte de l’humilité ou de la réserve là où la démocratie n’était encore que balbutiante : au moins, cela leur éviterait d’encourir le reproche d’imposer leurs vues de trop haut. En somme, ce bâtiment était une sorte de projection, à la fois idéalisée et matérialisée, d’une Maison commune que les riverains ne se lassaient pas de visiter et d’arpenter. Lire la suite


Les peupliers plongeaient leur fine silhouette dans l’encrier de la nuit. Ils cueillaient un peu de blanc dans les grandes taches claires des nuages, pour consteller le ciel d’astres et d’étoiles.

Ce souvenir envahissait ma mémoire tandis que d’un geste lent et précis, la main du médecin commença de dénouer le bandage qui m’enserrait les yeux. De la douceur accompagnait le mouvement agile des doigts. De la tendresse habitait la voix pendant le dévoilement de mon regard.

« Lorsque j’enlèverai le dernier pansement, je vous demanderai de garder les yeux fermés quelques instants. La pièce dans laquelle nous nous trouvons est plongée dans la pénombre. Ne croyez pas vos yeux moins sensibles à la lumière… Tout s’est bien passé… L’opération est une réussite ! » Lire la suite