Le 31 octobre 1981, au lendemain de la mort de Georges Brassens, je me trouvais dans le train Bruxelles-Milan pour un séminaire qu’on m’avait demandé à l’Université de Metz. Gare après gare, les journaux des kiosques égrenaient à la une le portrait encadré de noir du chanteur. Lire la suite


Je suis arrivé au Rosetta Camping lors d’une rude nuit d’hiver. Il fait gris, plafond bas et humide. Bruxelles l’étourdie aux pavés gras, noirs et luisants, torture mon humeur et chiffonne ma peau. J’ai installé mon Chevy Van déglingué au beau milieu du terrain, juste à côté de la tente berbère des Zoubidas. Mon moteur est à bout. Il claque, il raque, il fume et pue l’huile brûlée. Je ne pourrai jamais repartir. Il fait froid. J’ai froid. Même à l’intérieur de mon bahut américain, je caille. Mon frigo ne fonctionne plus. J’y prends une grande Jupiler. Et très vite une deuxième, une troisième… jusqu’à ce que je m’écroule sur mon matelas. Je fume deux paquets de tabac cette nuit-là. Lire la suite


En montant dans le TaMar, à Riga, je pris la décision de ne penser qu’en français, histoire d’être fin prêt en arrivant à Paris. La Rédaction m’envoyait là-bas : « Fais-le pour Johnny, c’est bien toi, ici, qui parles et entends le mieux la langue de Voltaire. » Est-ce la langue de Voltaire qu’entendait Johnny ? Et qu’entendait Johnny ?

Il y a bien eu la vérification des passeports, à la gare Principale, là j’ai parlé mon letton familier. Mais une fois dans le TaMar… j’ai refusé le global sabir du Tamareur dont je me demandais s’il avait l’accent de Tallinn ou de Marseille… Certainement pas celui d’Oxbridge. Lire la suite


« Johnny est mort ! »

L’homme, un octogénaire distingué, flânait le long de l’avenue, lorsque le cri de désolation absolue le stoppa net. Cherchant du regard autour de lui, il aperçut une jeune femme immobile : blême, elle fixait l’écran de son smartphone avec horreur. Sans s’arrêter les passants avaient tressailli et, dans un même geste — qui parut énigmatique au vieil homme —, plusieurs avaient sorti leur téléphone. Cette indifférence générale face à la détresse de la jeune femme l’offusqua. Une représentante du beau sexe avait besoin de réconfort et on la laissait seule. Pire, quelqu’un avait lâché : « Mais on s’en fout ! » En parfait gentleman désireux d’offrir son aide, le vieil homme s’approcha : d’une voix blanche entrecoupée de sanglots la jeune personne psalmodiait pieusement l’impensable qui l’avait terrassée : « Johnny est mort ! » Engloutie par le chagrin, coupée du monde, elle ne remarqua pas sa présence. Devait-il intervenir, attendre qu’elle reprît ses esprits, respecter sa douleur et s’en aller ? Quelqu’un passa en trombe et la bouscula, son sac à main tomba : spontanément le vieil homme le ramassa. Libéré de son embarras, il se découvrit, tendit le sac avec respect, se présenta et, à mi-voix, prononça une formule de circonstance. La jeune femme entendit les mots attentionnés et se tourna vers lui. Longuement elle le dévisagea d’un air scandalisé, puis explosa, lui gueulant un formidable « Connard ! » Après quoi, elle lui arracha le sac et disparut dans le flot des passants.

Le vieil homme en demeura tout pantois, mais de nobles principes l’empêchèrent d’en vouloir à une femme qui, parce qu’elle était bouleversée, n’avait pas su accepter quelques mots bienveillants : « Je compatis. Un parent à vous ? »


« Il vieillit », disait invariablement ma mère quand nous quittions la résidence où mon père, son époux, l’éminent chef d’orchestre de nos vies et de quelques-unes des plus belles salles de concerts avait été interné. Mon père, son époux, le chef d’orchestre, ou du moins ce qu’il en restait, vieillissait, oui… Et à mesure que l’âge marquait ses gestes alourdis, l’âge, toujours lui, allégeait son esprit. Savait-il encore qui nous étions, où il était, qui elle était ? Lire la suite


Offenburg. 1966.

L’œil. J’ai vu l’œil. Mat. Glacé. Réflecteur. Mon image flotte en lui. Je m’y vois multiplié à l’infini. Pris en sandwich entre deux miroirs. Je me brise en mille morceaux. Je saigne. Hémophile éternel. Lire la suite


C’est entendu : la mort de Johnny, célébrée par tout un peuple, adhérents de la dernière heure, panurgiens et opportunistes compris, s’est enlisée dans la plus saumâtre des affaires de famille, où la règle du capitalisme triomphant camouflée dans une idylle de fin de vie et une adoption tiers-mondiste (selon l’expression désormais mal portée) d’avant-dernière heure, a déployé son infâme loi avec un cynisme immonde.

Au point que notre choix du thème, à peine diffusé, s’est trouvé remis en question, ce qui explique le retard de cette parution que Jean Jauniaux et moi avons maintenue en raison de la qualité des contributions qui avaient reflété – avant que le veau d’or n’intervienne – l’émotion éprouvée lors de la disparition du chanteur français le plus illustre de sa génération. Lire la suite


Jeudi 4 mai – Depuis tant de semaines que la campagne présidentielle bat son plein, tous les organes de presse publient des tribunes libres avec plus ou moins d’intérêt. Celle que fait paraître Sigmar Gabriel dans Le Monde est à conserver pour mémoire. Le ministre social-démocrate allemand chargé des Affaires étrangères donne un éclairage inhabituel qui pourrait bien conduire le couple franco-allemand à une nouvelle conception de partenariat.

« Macron est un patriote éclairé dont les idées sont à même de faire progresser le pays vers une force nouvelle. Il représente la reconstitution de la France en tant que phare capable de nous guider en ces temps tourmentés et parfois confus. […] Emmanuel Macron a raison : l’Allemagne doit en finir avec l’orthodoxie financière qui, en ces temps de taux d’intérêt négatifs, contribue plutôt à favoriser le retard des investissements qu’à moderniser notre pays. Une telle politique est néfaste non seulement pour l’Europe, mais aussi pour les Allemands qui devront payer cher lorsque les taux d’intérêt augmenteront à nouveau et que le retard des investissements se sera davantage creusé. » Lire la suite


Chez moi, tout est détraqué. Plus personne ne vient ici me rendre visite. Il y a tellement de marches, dehors, dedans, tellement de marches ! Oui, tout est détraqué. Surtout mes genoux.

— Tenez, Madame Prunier, prenez le chat sur vos genoux, ils ont dit. Ça va leur tenir chaud. Ça va les guérir.

— Mais ce ne sont pas des genoux, ce sont des cuisses !

Là où ce sale chat roux ronronne depuis une demi-heure, ce sont des cuisses. Ils sont fortiches, ces infirmiers ! Ils sont calés en anatomie ! Et ça a des diplômes ? Je voudrais les voir, les diplômes ! Pas étonnant qu’on ne guérisse pas dans ce home, et qu’on reste vieux et détraqué s’ils prennent les cuisses pour des genoux. Lire la suite


Le tennis n’est pas un sport pour les gens qui ne sont rien. La pelote l’est, elle, sans doute, le curling aussi peut-être, ou la pétanque vraisemblablement, mais pas le tennis, non. Certainement pas. Bien au contraire même. Tout, absolument tout, dans cette fabuleuse activité physique, ou plutôt (il ne faut pas avoir peur des mots) dans cette discipline artistique, tout donc demande à celui qui la pratique une exigence de tous les instants.

L’exigence, c’est la clé.

Le tennis veut dire rigueur, veut dire souplesse, veut dire stratégie, veut dire analyse, veut dire courage et volonté, veut dire persévérance, dépassement de soi et densité, bref en un mot, en un vocable, en une formule (et c’est important les formules), jouer au tennis, jouer vraiment au tennis du moins, ça veut dire « avoir l’élan de la gagne ». Lire la suite