Le cahier

Parce qu’elle avait les joues creuses, parce qu’elle était pleine de silences et d’arrière-pensées, elle ranimait ma curiosité romanesque toujours à l’affût, et je multipliais les ruses pour rester un moment seul chez elle, tandis qu’elle vaquait dans son cabinet d’aide sociale. Ainsi j’allais d’une pièce à l’autre sur la pointe des pieds, au passage frôlant des tiroirs enfoncés à bloc. Lire la suite


Il est là, au pied de l’escalier, dans un rai de lumière. Statique, engoncé dans son vieux costume gris mal coupé – pantalon flottant et désinvolte, veste trop large pour ses épaules tombantes, chemise blanche fermée jusqu’au dernier bouton. Seul son ventre est encore rond, réminiscence des années fastes. Il finit toujours par apparaître dans la salle. Quand on ne l’attend plus, quand les discussions ont glissé vers tout autre chose. Il est encore là. Qui aurait pu prédire dire ça ? Pas ces stupides instituts de sondages. À la limite, les gens du quartier, les fidèles, ceux de toujours. Lire la suite


Parfois, mes pas m’entraînent vers le site de l’ancienne gare. Il n’en reste qu’une façade. La gare elle-même, les rails, les libres terres attenantes et la vieille brasserie ne demeurent dans ma mémoire que par bribes éparses. Je vivais là, juste avant que tout disparaisse et soit remplacé par une cathédrale de marbre, de verre et de béton bâtie pour consacrer l’union des peuples. Lire la suite


« Vous devez apprendre le peuple, mon jeune ami ! Savoir percevoir ses attentes, ses émotions, pouvoir lui parler, le toucher, l’emporter jusqu’au fond de votre poche ! »

Les mots de Louis-Ferdinand Sauveur carillonnent dans mon crâne à m’en éclater les tympans au moment où la foule me comprime, où je glisse sur le sol au milieu des youyous, encaisse un coup de coude en pleine mâchoire, me relève, me heurte à un buste qui passe et m’expulse. Lire la suite


À un moment, il fallait bien que cela se termine…

Tout était apparemment à refaire. Toutes ces doses de bonne et pure (manière de parler) démagogie, toutes ces livraisons de mensonges et d’inventions sans frein, injectées depuis tant d’années pour brouiller les valeurs et porter au pouvoir des personnages incongrus, sans passé politique et aux manières transgressives affichées, n’ayant jamais eu de mandat électif mais se faisant fort de diriger un pays selon les méthodes qui leur avaient réussi dans le business ou le spectacle, voulant en finir avec le politiquement correct et ses normes castratrices ; tous ces efforts pour imposer la « post-vérité » ou l’« ère post-factuelle », dans laquelle les convictions l’emportent sur les faits et où la vérité n’est tout au plus qu’une hypothèse parmi d’autres – et plutôt moins attrayante et plus rébarbative qu’une autre puisqu’elle nécessite un raisonnement long et complexe - ; tout cela était battu en brèche par une tendance récente, un retour au sérieux que personne n’avait vu venir. Lire la suite


Lentement dans le ciel se défaisaient les nœuds illogiques des pulsions humaines.

Il était entré dans le parc semé de roses, il avait pris un verre dans une guinguette en province et quelque part sur un bord herbeux de l’autoroute, il relisait des pages au hasard d’un roman de John Fante.

Il s’était pris d’amitié pour un chien, une sorte de cocker malade qu’il traînait dans son sillage aventurier, le poil doré, un peu fade, la bave coulant par intermittence en souvenir d’une quelconque gratification alimentaire ou sensuelle, nul ne savait très bien.

Ludwig répétait, musant une cantate de Bach, une mélodie d’Éric Satie. Lire la suite


Lundi 16 mai – Revoir Police Python 347 (Arte, hier soir), le film qui lança la carrière d’Alain Corneau grâce à un trio d’acteurs exceptionnel : Simone Signoret, Yves Montand et François Périer. On délaisse trop le souvenir de François Périer. C’était un homme franc, honnête, direct. Ces qualités, il les avait déjà démontrées en tant qu’étudiant au conservatoire. Son professeur, Louis Jouvet, enseignait le jour et jouait le soir à la Comédie française. Lors d’un exercice devant la classe, il avait demandé à Périer de donner une scène d’une pièce de Molière. L’élève s’exécuta. Verdict du maître, avec sa légendaire intonation : « Si Molière vous a vu, il a dû se retourner dans sa tombe ». Réplique immédiate du jeune François : « Eh bien alors il est à l’endroit parce qu’il vous a vu hier soir dans L’École des femmes ». Quand on se projette dans ce moment, on ne peut que s’accorder sur ce point : le jeune homme avait non seulement du bagout mais aussi du culot. Les deux ensemble, ça ne peut faire que du talent. Lire la suite


À Stella

Lorsqu’il eut atteint l’âge d’homme, et alors qu’il n’avait encore aucun projet de vie, il fit un rêve : il était sourcier. Et le rêve était si vrai qu’il décida d’être sourcier. Ses amis et ses connaissances, eux, seraient médecins, avocats, ingénieurs, journalistes, enseignants. Mais sourcier ! Désormais, il passa pour un original : comment pouvait-on obéir, comme au Premier Commandement, à une simple fantaisie de l’imagination ? Tout le monde le raisonnait : il pouvait être sourcier à ses heures perdues, mais il devait se consacrer à un métier sérieux, lui assurant des revenus convenables et une situation sociale respectable. Ses parents commencèrent par lui tenir le même discours, puis, devant son obstination, s’inclinèrent. Son père contre son gré, sa mère avec bienveillance : mais laisse donc faire le petit ! Quand, tendrement, elle le questionnait sur son choix, il répondait : « Je ne sais pas, c’est le rêve. ». Et elle lui souriait du sourire sans âge des mères, celui qui accueille tout. Lire la suite


Nous sommes éternels et nous ne faisons plus d’enfants. Ce désir-là est mort le jour où la mort a cessé. Il n’y a plus de passé, de présent et de futur, ni aucun intérêt pour ce qui s’y rattache. Pourquoi se souvenir, pourquoi prévoir ou projeter ? Ces concepts n’ont aucun sens pour nous et, si la philosophie existait encore, c’est la métaphysique la plus absconse qui s’en préoccuperait.

On ne meurt plus. Depuis quand ? On ne sait pas, le temps n’a plus d’importance. Qui se rappelle les années, les mois ou les jours ? La seule idée d’une époque où l’on comptait les heures, les minutes et même les secondes est aberrante. Lire la suite


J’ai quitté le Oud Gemeentehuis et me fige devant l’église Saint-Quentin, dévalant le clocher au milieu d’un essaim de corbeaux, me diluant parmi les tombes moussues du vieux cimetière, enjambant son muret circulaire d’un œil enamouré. Je pivote. Les murs blancs chaulés, les clins de bois vert ou noir. La silhouette massive du moulin aussi, à un saut de mouton de la place du village.

C’est cela, c’est exactement cela, me dis-je en savourant la douceur de l’air. Lire la suite