Je parle pour dans mille ans, et je prends date.

Léo Ferré

Qu’aperçoit un Titan posté aux confins du Couchant, sinon les feux et le sang du Levant ? Que voit-il se dévoiler d’autre au crépuscule du divin et de l’humain, qu’une prochaine aurore de l’humain et du divin ?

De toutes les personnes rencontrées durant ma vie, la seule à qui j’ai dit je t’aime c’est toi, Schéhérazade. L’abîme où tu m’as fait plonger relie des altitudes abyssales à des profondeurs astrales, non moins qu’il associe les plus vieilles fables occidentales à tes légendes orientales. Lire la suite



En hommage à Charles Van Deun,
neveu de Paul Delvaux, créateur de la Fondation Paul Delvaux.

« Tous les faits présentés dans une fiction
ne sont pas nécessairement imaginaires » (Wikipédia)

« […] lire un récit signifie jouer à un jeu par lequel on apprend à donner du sens à l’immensité des choses qui se sont produites, se produisent et se produiront dans le monde réel. En lisant des romans, nous fuyons l’angoisse qui nous saisit lorsque nous essayons de dire quelque chose de vrai sur le monde réel. Telle est la fonction thérapeutique de la narrativité et la raison pour laquelle les hommes, depuis l’aube de l’humanité, racontent des histoires. Ce qui est d’ailleurs la fonction des mythes : donner forme au désordre de l’expérience. »

Umberto Eco, Six promenades dans les bois du roman et d’ailleurs

Je ne suis pas près d’oublier cette rencontre, ce choc entre deux mondes. Ce jour-là, c’était un vendredi. Comment je m’en souviens ? Le vendredi c’est le jour des Japonais comme nous disions à l’agence. Je peux même être plus précis : c’était le vendredi 15 juillet 1994.

Une fois visités les sites bruxellois, jour 1 dans leur programme belge, les groupes de touristes embarquent dans les autocars stationnés devant leur hôtel pour entamer leur jour 2, le dernier d’un périple exténuant qui les aura conduits dans la plupart des capitales européennes. Le lendemain, samedi, aux petites heures, ils retourneront dans leur pays par le vol Bruxelles-Tokyo qui décolle de l’aéroport de Zaventem. Lire la suite


Pleure pas, mon p’tit loup, pour l’ours blanc qui dérive sur son îlot de glace à travers l’océan arctique dégelé. Le climat se réchauffe, mon p’tit gars, le climat. Et pour les gosses de Syrie qui se noient dans la Grande Bleue et qui échouent sur les plages où tu passes tes vacances, pleure pas.

Tu verras, tu verras ; ce sera mieux hier… Lire la suite


Il est toujours joli, le temps passé.

Georges Brassens, Le temps passé

Quand enfin hier arrivera, ma vieille deux-chevaux sera toute neuve.

Quand hier arrivera, ce sera précisément le jour où j’aurai fait le plein d’essence.

Ce sera un matin d’avril.

Je me mettrai au volant. Lire la suite


Je ne vois que mes pattes d’eph et mes bottes en faux croco blinquantes. Ces dernières martèlent le sol avec la fierté invincible de la jeunesse. J’ai de la peine à les suivre. La musique des Bee Gees scande mes pas. Ils sont enjoués comme le disco. Le solo de guitare s’emballe. Moi aussi. J’arrive à la place De Brouckère. Je ne suis plus qu’à quelques mètres de L’Eldorado. C’est LE jour de ma vie. Du haut de mes quinze ans, je vais visionner Saturday night fever.

Sébastien m’attend dans la salle africaine. Je l’embrasse dans le cou. Je ne regarde même pas si quelqu’un nous observe. Je m’en contrefous. C’est notre instant de grâce. Je le sais. Rien ne peut nous arriver.

Personne ne pourra plus nous empêcher de voler la Mustang rouge 69 de son père et de rouler la nuit à fond la caisse sur les routes de campagne. Personne ne pourra plus nous empêcher de tirer à coups de flingue sur les fantômes de nos nuits. Personne ne pourra plus nous empêcher de taffer nos joints et de nous enlacer toute la nuit en buvant de la vodka. Lire la suite


Adèle accompagne aux bains Neptunium son rang de sauvageonnes qui dans un joyeux désordre descendent en sautillant la belle avenue Louis Bertrand par une matinée de mai. Encore trente fois dormir et elle sera retraitée. Adèle est au bout du rouleau, elle vient d’avoir 67 ans. Elle souffre horriblement du dos. Hernie discale. Maladie professionnelle avait dit le professeur Peeters en regardant ses radios. Adèle a dépassé depuis longtemps la date de péremption des profs d’éducation physique. Elle n’en peut plus de ce métier de chien berger. Vivement le mois de juin : une retraite sobre dans un joli camping de Hastière-là-haut où Adèle et sa compagne possèdent un chalet, un jardin pour Rintintin, leur border collie et un minuscule potager pour faire comme tout le monde. Sa collègue, Julie moulée dans son training sexy conduit le groupe suivie par les petits caïds du quartier comme une meute de canards en rut. Elle vient d’être engagée, elle est la coqueluche des gamins du Lycée. Lire la suite


« Ce sera mieux hier » est le thème que Jacques De Decker propose avec la sagacité qu’on lui connaît. Il initie un exercice de réflexion stimulant. « Ce sera mieux hier », c’est-à-dire avant. Mais de quel « hier » et de quel avant s’agit-il ? Avant quoi ? Avant-garde artistique, survivance du siècle dernier, qui se regarde plus qu’elle n’avance ? Avant-scène du theatrum mundi mis en mots par Pedro Calderón de la Barca dans El gran teatro del mundo (pièce publiée en 1655) ? Quel passé évoque-t-on ? Celui du siècle des Lumières ? Celui du Printemps des peuples de 1848 ? Celui des Trente Glorieuses, période référentielle devenue prisme déformant ? Celui des grandes utopies égarées du XXe siècle, le communisme en premier lieu ? De quel aujourd’hui parle-t-on ? De notre présent qui n’est pas un cadeau ? Notre temps, dont « les sujets de préoccupation sont si nombreux et si pesants » comme l’écrit Jacques De Decker, est celui de l’inquiétude sourde, de l’angoisse intérieure, de la méfiance à l’égard de l’autre quel qu’il soit. Lire la suite


À Selma Lagerlöf, i.m.

— Il y a des langues où l’on a le passé devant soi : on le connaît, on le voit ; l’avenir, on l’a derrière soi : on ne le voit pas, on ignore tout de lui. D’ailleurs, en français, « avant », qu’est-ce que cela signifie ? « C’était mieux avant » : du passé. « En avant ! » : de l’avenir. Et « en avance » ? Il n’y a pas d’avance. Il y a des moments où l’on se sent prêt à tout quitter, c’est-à-dire à quitter le temps. Plus rien ne pèse, plus rien ne tient. On ne tient plus à rien.

— Tu t’égares. Tu me fais penser à ces étudiants distraits, imprécis, négligents, qui lisent mal les questions d’examen. Regarde : Jacques a dit « Je vous invite à scruter le rétroviseur ».

— Moi, j’y trouve la Poésie, entre la science-fiction qui se prend pour Cassandre et les documents sonores d’il y a mille millénaires…

— Pardon ? Lire la suite


« Ce sera mieux demain ». Il m’avait dit cela. Il le disait souvent. « Tu verras, ma puce, ce sera mieux demain ». Et il ajoutait « encore ». « Ce sera encore mieux demain ». J’avais sept ans. C’était mon grand-père. Pour mon accession à la sagesse, sept ans, un passage obligatoire, il m’avait invitée au restaurant. Moi. Toute seule. Il aimait faire ce genre de choses, mon grand-père. Il était né à Marchienne. Docherie. Sa mère, qui allait être centenaire, était trieuse. Juste à la sortie de la mine. Sur des tapis qui vomissaient leur charbon. Elle triait, noiraude. Puis, il y avait eu la guerre. Lire la suite