À la mémoire

de Jeanne et Margret

d’Avram et Ahmed

qui auraient pu jouer ensemble

Criquelions, avril 1944. À peine descendue dans l’abri (creusé au jardin par mon père et notre voisin), je m’aperçois que j’ai oublié ma poupée. Je remonte aussitôt les quelques marches de terre battue. « Maïe ! Reviens ! » Je n’écoute pas. Je cours à la maison. Trop tard ! La bombe explose, le déplacement d’air est si fort que je suis projetée au sol puis traînée sur les cendres de la cour. J’ai les mains, les bras, les genoux, les jambes en sang. « Quand on désobéit, on est toujours puni, » martèle ma mère en nettoyant mes plaies à l’éther puis en les badigeonnant de mercurochrome. Maman est partagée entre la peur, la colère, le soulagement : cette fois encore nous sommes en vie, cette fois encore la maison est debout. Lire la suite


Dans la rue silencieuse, l’enfant joue, à califourchon sur un muret blanchi par la poussière.

Le soleil, très haut dans le ciel, brûle le sable, les visages, les maisons et les rues.

D’une main, l’enfant claque la croupe de sa monture imaginaire. La face fouettée par l’air chaud, il s’agrippe à la longue crinière. L’encolure et le poitrail du cheval blanc luisent de sueur, les naseaux frémissent, les sabots s’enfoncent dans le sable pour le rejeter au loin. Lire la suite



À Eleusis, les mythes qui recelaient le savoir secret du culte étaient présentés aux initiés sous forme de danses rituelles. L’ancienne institution des mystères avait deux principaux degrés d’initiation. L’on révélait dans le premier les mystères de la naissance physique, et dans le second ceux de la naissance et de la vie spirituelles. Le symbolisme du mariage représentait l’union définitive. Mener de front la transformation de soi avec celle de la nature était le principe fondamental de l’initiation rituelle : son but essentiel était la transsubstantiation. Lire la suite


Je les ai vus grandir ces enfants du « Balai citoyen ».

Eux ou leurs frères et sœurs.

J’en ai vu l’un tenter de naître dans une pièce aux murs sales, sous les encouragements de la matrone qui n’avait pour tout instrument qu’un vieux cornet acoustique.

« Aké, aké » : la maman poussait, poussait, poussait… appelé en renfort, pour toute assistance, l’infirmier n’a rien pu faire d’autre que de gronder et stresser davantage la parturiente. Il est retourné à ses fiches de vaccination manuscrites, soigneusement tenues et poussiéreuses.

J’ai vu l’enfant tout juste né, épuisé comme sa maman, et le jeune père resté à l’écart : accoucher est une affaire de femmes. 24 heures plus tard, dans la maternité sans moustiquaires, ou en lambeaux, d’enfant, il n’y avait plus : il n’avait pas survécu, pas réussi son entrée sur la belle planète du « pays émergent ». Lire la suite



Fable numérique

Pour une fois, tous les médias étaient sur la même ligne : Raphaël était le plus beau mec de tous les envoyés spéciaux au Kurdistan. Qu’il soit perché sur la tourelle d’un char, son foulard négligemment enroulé autour de son cou puis croisé haut devant son sourire, ou réfugié dans le coin d’une terrasse d’Erbil buvant son coca light à l’ombre, il ne laissait personne indifférent, puisque, comme le disait Jean Cocteau : les privilèges de la beauté sont immenses, ils influencent même ceux qui ne s’en aperçoivent pas. Mais la plupart des femmes et pas mal d’hommes s’en apercevaient et lâchaient en le voyant : Putain, qu’il est beau ! Lire la suite


C’est comme ça chaque fois. Au moment du repas. Une affaire de langues. Excitées par le sang, l’entrecôte, le faux-filet, le tournedos, le romsteck. Elles s’agitent. Elles trépignent. S’allongent. S’étirent. S’aiguisent. Se taillent en pointe. S’insinuent, onctueuses, serpentines. Se poussent entre les lèvres. Glissent et se caressent, à droite, à gauche, à droite, humides et veloutées, jusqu’aux commissures des bouches.

Ce sont des langues bien vivantes. Elles en font étalage. Bien rouges et bien vivantes. Des langues qui ont le goût de sortir. Le goût de s’échapper. D’ailleurs, elles n’y tiennent plus. Elles saillent. Elles se lancent :

— Douyousiwadaïminedarligne ? Lire la suite


Il y a plus d’un siècle – ou bien de nos jours –, quelque part dans l’empire ottoman, le sultan Mustafa – ou bien le monarque Régis XV, quelque part en Europe – se baigne dans l’étuve d’un hammam impérial quand l’autre se prélasse dans les vapeurs du somptueux sauna de son palais royal. Un messager châtré – l’autre couillu – accourt et se fait introduire auprès de Mustafa, son maître. Il est porteur d’une joyeuse nouvelle : Roxelane, la grande favorite – ou bien Aurore, la maîtresse du souverain occidental – a donné naissance à un fils : Abdullah pour l’un, Athanase pour l’autre. Lire la suite


 

Tard dans l’après-midi, encore excité par son excursion, François rentra chez lui avec ses parents après une journée de kayak. À dix ans, il n’était pas peu fier d’avoir parcouru la longue descente en solo, alors que ses parents avaient préféré un biplace, plus reposant à leurs yeux.

Jamais fatigué, le gamin proposa à son père de poursuivre la journée par une partie de tennis avec sa console Wii Sports.

— Ah non, s’exclama son père. Le sport, cela suffit pour aujourd’hui. Ta maman et moi allons nous reposer un peu. Tu as assez de jeux pour te passer de nous.

Passant à l’acte, ses parents se retirèrent dans leur chambre, laissant le gamin dépité. Lire la suite