Il l’a vue à la télé, cette silhouette déplaisante, sans élévation malgré sa hauteur, comme incapable de s’arracher à la boue des tranchées, aux stagnations saumâtres qui ont baigné son pied. S’assemblent sous cette croix, ces initiales dont il ignore le sens mais qui d’instinct le révulsent, des troupeaux vomissant le français. Comme dans ce film à la télé, où une secte d’hindous se prosterne devant Kâli avant d’étrangler tout le monde et son frère. Ça fout les jetons mais c’est du cinoche, les troupes anglaises accourent liquider ces fanatiques, sonnez clairon, taratata. On peut rêver ce genre de happy end avec leur tour et ses vociférateurs.

N’empêche que tomber dessus au détour du chemin… Lire la suite


Je suis entrée en guerre et en littérature dans la même nanoseconde.

J’ai toujours trouvé que Marie-Paule avait un bête prénom mais comme c’était mon amie, je ne lui en avais jamais rien dit. Qu’elle était moche avec ses yeux strabiques, ça non plus, je ne lui en avais jamais rien dit.

Mais, même bigle, Marie-Paule était une supra-fortiche en chorégraphie. Je n’ai jamais compris comment ses yeux, dardant des regards asymétriques, étaient capables de la localiser spatialement de manière aussi précise et toujours d’équerre.

Aussi, je respectais beaucoup Marie-Paule. Lire la suite


Noël 1914

Grelottant dans sa capote alourdie par les pluies, le caporal Walter Deswerth patauge dans les boues glacées de sa Flandre natale gorgées d’eau, de cadavres décomposés, infestées de vermine et de rats.

Il médite sur fond de paysage lunaire dans la glaise gelée, labourée par les puissantes canonnières fondues et forgées dans les usines Alfred Krupp. C’est le Noël de ses dix-huit ans, le premier qu’il fête loin des siens et de la ferme natale. Rhétoricien doué, formé en français par les pères jésuites de Poperinge il sait son grec et son latin. Il passera, il l’ignore encore, toute la guerre in « Flander’s Fields », à ruminer sous son casque d’acier, dans son patois de Roulers l’absurdité de ce conflit tandis qu’à portée d’obus, Ernst Jünger savoure jusqu’à la jubilation les rafales de projectiles, dans des « orages d’acier ». Vingt fois blessé, celui-ci porte fièrement autour du cou sa croix « pour le mérite ». Le Kaiser leur avait assuré que victorieux, ils fêteraient Noël en famille. On leur avait promis une guerre de mouvement brève, les armées s’enlisaient. Lire la suite


Retour de Braunschweig.

Bruxelles, 22 heures, janvier 2014, gare du Midi.

Il fait froid, je me les gèle, je n’aime pas me les geler ; personne n’aime ça. L’air que j’avale me glace les poumons. Je râle depuis que je suis sorti du train, la tête bourdonnante et la gorge en feu, un poids sur la poitrine. Je suis un grand râleur. C’est une de mes spécialités. Je vais jusqu’à râler d’être un râleur aussi obstiné. Chaque respiration est un effort. Chaque pas en avant me pompe une énergie de dingue. Lire la suite


L’écrivain ne savait plus qui, de lui ou de ce qu’il prétendait être, parlait, écrivait ses histoires. Il ne s’y retrouvait plus. Il confondait de plus en plus souvent la mort de ses personnages avec le temps qui prenait tant et tant de place en lui. Il avait peur, il remettait sans cesse sa vie au lendemain au nom de simagrées qu’on aimait le voir faire.

Un matin, il ne se leva plus. Le réveil sonnait, il le laissa faire sans étendre le bras pour l’arrêter. Il s’enfonça un peu plus sous la couette et frissonna. Des cauchemars l’avaient traversé toute la nuit, il était en nage. Il avait soif, terriblement soif, il ferma avec force ses paupières et attendit que le monde se passe, sans lui. Lire la suite


La villa s’appelait Zonneschijn. C’était une des plus anciennes de Coxyde. Construite au début du siècle, elle était complètement ceinturée de dunes. Cette protection naturelle lui avait valu de servir de quartier général à l’armée allemande durant la Première Guerre mondiale et de rééditer cet exploit lors de la Seconde. Mais cette fois les dunes s’étaient creusées d’un blockhaus, resté intact après le départ des envahisseurs. Lieu interdit à toute exploration, ce blockhaus, béant et noir, encore truffé de mines car des mines il en restait partout à l’époque, donnait à nos jeux d’enfants un goût de mort et de sable. Les barbelés, à travers lesquels on voyait s’éloigner vers la plage les pensionnaires du sanatorium voisin, encerclaient la villa et les dunes. Mais nous n’étions pas plus prisonniers que les lapins qui sautaient dans les ajoncs. Le blockhaus, les terriers innombrables, nos cachettes dans les argousiers suffisaient à l’évasion. Une drôle d’évasion cependant : le paysage était troué, dévasté. D’une guerre à l’autre, le littoral belge a mis longtemps à se relever de ses blessures. Et dans la décennie qui a suivi la guerre, les airs de kermesse de Coxyde, ses moulins en celluloïd colorés, ses aubettes de Photo Hall, ses crochets radiophoniques qui rassemblaient des foules sur la place de l’Horloge, ne sont jamais parvenus à masquer totalement le goût crissant de la mort dans les tartines, le contact crissant du sable humide quand le pied s’y enfonce, insupportable comme la craie qui griffe le tableau noir. Lire la suite


Les armées allemandes envahirent le royaume de Belgique, dont la neutralité était garantie par les grandes puissances de l’époque, le 4 août 1914, par la frontière de l’Est, un patelin appelé Gemmenich. Lequel fait maintenant partie de la commune de Plombières, dans le Nord de la Province de Liège, à quelques kilomètres de la frontière avec les Pays-Bas. Le premier soldat belge que les envahisseurs tuèrent sur leur chemin était un cavalier appelé Fonck, qui a donné son nom à une caserne située à Liège, en bordure du quartier d’Outre-Meuse.

À Strivay, hameau de la commune de Plainevaux, à quelque vingt-cinq kilomètres de Liège, on a dressé une stèle en l’honneur du premier officier belge tué le 5 août 1914. Il s’agit du baron Merten de Herne, qui commandait ce jour-là un escadron du deuxième régiment des lanciers. Strivay, qui se trouve pas loin du lieudit Hoûte si ploût (« Écoute s’il pleut »), fait actuellement partie de l’hinterland cossu de la ville de Liège, lieu de résidence pour professions libérales et dirigeants d’entreprises. On suppose que l’endroit était déjà huppé au début du xxe siècle, quand y habitait la famille du baron Merten de Herne. Les lanciers belges, on s’en souviendra, se couvrirent de gloire quelques jours après la mort du baron, le 12 août, quand deux mille d’entre eux, assistés de quatre cents carabiniers cyclistes, mirent en déroute une troupe allemande trois fois supérieure en nombre, composée de uhlans. Ce fut sans doute la dernière bataille rangée de cavaliers en Europe. Le lieutenant général De Witte, qui commandait les troupes belges, fut plus tard fait baron De Witte de Haelen, du nom de la commune près de laquelle eut lieu la bataille, devenue Halen, sortie 25 sur l’autoroute A2, pas loin de la ville de Diest. Lire la suite


Les temps peuvent venir où les rapides sabots des coursiers barbares
claqueront sur les décombres amoncelés de nos villes.

Ernst Jünger, la Guerre comme expérience intérieure

La scène se passe en août 2014 dans le bureau du président de l’hyperpuissance. Sont présents quelques membres triés sur le volet du Conseil de sécurité : David B***, le tout-puissant chef de la police secrète ; Edward S***, le responsable occulte de Rubicon, le programme de guerre électronique ; le général Timothy W***, le dirigeant le moins corrompu du complexe militaro-industriel. Outre deux ou trois assistants qui ont juste le droit de servir le café équitable et les cookies, participe aussi à cette réunion Lord Gibbon, l’ambassadeur de Grande-Bretagne. Lui, à petites gorgées, boit du thé de sa réserve personnelle, un Ging biologique, first flush. Sans lait.

Tous transpirent abondamment en raison d’une panne générale du système de climatisation et ont déjà, à l’exception du Britannique, tombé la veste et défait leur nœud de cravate. De l’ordinateur présidentiel, sur lequel se fixent tous les regards, s’échappe une voix mélodieuse qui scande une étrange mélopée : Aum, Hana Hana, Daha Daha, Paca Paca… Lire la suite


Elle a longtemps passé pour la « grande », avant que l’Histoire ne s’ingénie à faire mieux encore, c’est-à-dire bien pire. Elle est la première à avoir été qualifiée de « mondiale », et là encore elle a bientôt été surpassée dans le genre, par un conflit mobilisant la planète au grand complet. Depuis lors, pour de multiples raisons, il semble que l’on se soit gardé de poursuivre l’escalade, du moins dans les adjectifs.

Pour la raison toute simple, et apocalyptique, que l’on aurait dû impliquer le cosmos, ce qui fut suggéré par le fantasme de la guerre des étoiles. Star Wars, cette épopée hollywoodienne dont il faudra admettre un jour qu’elle n’est pas qu’un divertissement aussi basique que fantaisiste, mais une habile préparation des esprits. Aux antipodes de la dénonciation de l’horreur belliqueuse qu’illustre génialement Guernica, cette saga pour pré-ados a inauguré l’ère de la militarisation robotique et spatiale qui, de fictionnelle, est devenue des plus réelles. Lire la suite


C’est entendu, la planète rétrécit. À vue d’œil, d’ailleurs, il suffit de s’imaginer scrutant depuis un engin spatial notre terre bleue comme une orange. On en fait le tour en un temps devenu dérisoire. Minable exploit que celui de Philéas Fogg qui mit quatre-vingt jours à en accomplir la circonvolution ! Mais comment se répercute ce phénomène sur le terrain ? Certainement pas dans la sérénité ; dans le bruit et la fureur plutôt, quoique notre époque ait acquis, sans trop le proclamer, un nouveau langage de la violence. Lexicalement, le mot « guerre » en est le plus souvent banni, ou réduit à son emploi métaphorique, même si les faits justifieraient amplement son usage.

Il n’empêche. Nous nous connaissons mieux, différemment de jadis, en tout cas. L’exotisme n’est plus de mise. Une banalisation se généralise, le nivellement commercial y a veillé. Des produits se sont mondialisés, et ce sont souvent les plus sophistiqués. Des voisinages, dès lors, déroutent : une tablette consultée sur un marché de Ouagadougou, une conversation satellitaire d’une rive du fleuve Jaune à une cité haut-perchée du Pérou. Ces chocs insolites n’étonnent plus, deviennent notre ordinaire. Lire la suite