Pour Joline

Est-ce précisément pour ça qu’elle a choisi, la carne, de te frapper là ?

Te frapper là, précisément, où tu mettais tant de fierté ?

Bercée, en ces années quarante, aux gorges hollywoodiennes et triomphantes des Maryline, Jane ou Rita.

Conditionnée dans les fifties par les tétons latins et arrogants des Gina, Sophia ou Claudia de Cinecitta.

Dopée par la séduction glandulaire affichée des Raquel, Brigitte ou Ursula. Lire la suite


Le regard sauvage de Kristien s’appuyait contre le hublot. Elle laissait derrière elle un pays immense et vert, où dominait la végétation, dense et impénétrable. Sous ses yeux se déployait désormais un grand vide, celui d’un ciel que seuls rythmaient des vallonnements de nuages. Pareille vue éveillait en elle toute sorte de pensées, comme si elle ne s’appartenait plus. Des montagnes, la mer, un ciel étoilé lui faisaient oublier de la même manière hypnotique ce qu’elle était censée être et faire. Elle songeait éveillée. Dans une autre dimension. Elle aurait pris l’avion dans le seul espoir de passer par-dessus la crête des nuages, d’accomplir ce saut de l’ange pour n’avoir plus que ces murailles neigeuses comme horizon. Elle aurait pu observer sans fin ces architectures audacieuses, ces colonnes translucides, ces canyons de lumières nacrées, ces trouées sur des lacs de ciel bleu pur. S’il n’y avait eu cette carlingue à laquelle elle avait confié sa vie et qui lui rappelait la grandeur ingénieuse et la fragilité de l’aventure humaine, elle se serait bien jetée avec une insouciance enfantine sur ces matelas de douces vapeurs laiteuses, secouée de cris et de rires ingénus. Pourtant elle savait qu’elle ne ferait que passer à travers ces moutonnements dans une chute infinie. Une chute où elle se serait laissée entraîner. Fascinée. Hypnotisée. Désespérée. Lire la suite


Tu imagines et te souviens éternellement. Car c’est encore toi, allongée sur une plage parmi les milliers de coquillages nacrés, dans la symphonie étourdissante des oiseaux, qui présides au destin qui me jettera sur cette terre de hasard.

Toits de palme, peaux de cuivre, boucles d’oreilles en or, visages et corps peints, la parure des perroquets met dans l’ombre le soleil lui-même.

Encore toi qui, la première, vois apparaître à l’horizon trois pirogues gigantesques aux voiles frappées de la croix.

Aux cris et rires de bienvenue exprimant l’innocence de vos âmes, répond le tonnerre vocal du Te Deum ; et, bientôt, la fumée du mousquet, le feu des espingoles.

Ta peau pour la première fois fera contact avec un dard de fer. Lire la suite


La mer monte. Marée furieuse même, moutons galopants et écume baveuse. Ostende vit dans la marmaille du mois d’août des semaines infinies. Bains de mer, crèmes glacées et gaufres en terrasse, jeux de plage et ennui flottant. C’est ça que j’aime, cet ennui familial qui me console souvent de ma furieuse solitude. Le soleil se couche, les appareils photo se réveillent, c’est bête et beau, ce sont les vacances.

Chez Le Basque, nous mangeons des moules, à la provençale pour elle, au vin blanc pour moi. Les frites sont délicieuses, la mayonnaise parfaite si ce n’est que je m’ennuie. Manger des moules, c’est recommencer le même geste pour une fine bouchée sans surprise, c’est juteux et pesant, les moules. Alors je bois. Avec les moules, il faut boire. On s’ennuie moins. Lire la suite


C’est au xve siècle, au cours d’une mission secrète commanditée par la couronne portugaise, que le Brésil fut découvert par Duarte Pacheco Pereira — l’Achille lusitanien (dixit Camoes).

*

Aéroport Val-de-Cans de Belém, quatre heures du matin.

La piste d’atterrissage se dessine au sol : trois bandes discontinues rouge et jaune, précédées d’une ligne verte. L’obscurité n’est que relative en bas. Brimée par une armée de néons en tous genres, elle ne peut que capituler, renoncer à ses mystères et faire figure de clown, tout juste bonne à servir dans les films d’épouvante. Le pilote se cale bien dans son fauteuil, il continue son approche, ses manœuvres, donne ses instructions, informe son collègue, blague avec l’hôtesse. Lire la suite


Nous venons de bien loin, de cette

lignée promise au féminin pluriel.

Primitives, nous avons puisé l’eau

d’une terre noire, modelée par toutes

les marées. La pierre nous fut donnée

en milliers de galets, et le feu ne

connaissait que nous. Seul le vent

était objet de partage. Lire la suite


La bécasse serait-elle une amazone ? Le rédacteur en chef du Sacré Peuple s’interroge. Elle est guerrière contre tout ce qui ressemble à de la bêtise. Mais contre les hommes ? Rien n’est moins sûr. Tout à son journal, le rédacteur en chef est relativement loin de ceux qui œuvrent pour lui, il ne les suit pas sur le terrain, il les connaît par le suc des articles. Mais la bécasse l’inquiète. Le « Neen » prévisible de Bart De Wever à la note du socialiste francophone Elio Di Rupo, cette Belgique qui agonise perturbent le métabolisme de la bécasse, son teint est moins clair. Il décide de l’envoyer prendre l’air. Elle participera donc à une mission écologique dans les forêts amazoniennes du Brésil. L’écologique la nettoiera du politique, qui pourrit ses cellules du venin de ses mensonges. Lire la suite


Une histoire incroyable. Si je ne l’avais vécue, je croirais l’avoir rêvée. Mais d’abord, le décor. Depuis bien des années, je vais, au moins une fois par semaine, flâner entre les rayons de « ma » librairie, pinçant mon portefeuille pour tenter de limiter les dégâts.

Enfant, j’y venais avec ma grand-tante, le dimanche après le marché de la Gatte : « Achille, mon petit, allons te choisir de la lecture pour cet après-midi. » Le rayon des enfants était au fond du magasin, sous l’escalier, une vraie caverne d’Ali Baba, le royaume de Victorine, une métisse brésilienne qui me fascinait. Elle nous montrait ce qu’elle estimait le mieux convenir à mon âge et à mes goûts. J’ai d’abord eu des histoires en tissu, en carton, puis de vrais livres en papier, dont on me faisait la lecture. Ma grand-tante Euphrasie, une institutrice retraitée, m’a appris à lire en me montrant d’abord comment écrire. Je répétais l’alphabet en classant mes livres. Lire la suite


Jamais je n’oublierai cet instant où, dans la foule des visiteurs du salon de l’automobile qui venait d’ouvrir ses portes à Bruxelles en 1958, j’ai lâché la main de papa. J’allais avoir quatre ans. Papa ne s’était jamais intéressé ni à la mécanique, ni à la mode, ni à ce qui réunissait ces deux « bêtises » comme il disait, les nouveautés dans le monde de la voiture. Son garagiste, devant l’état de délabrement de sa vieille Peugeot, l’avait tout de même décidé à se rendre dans les palais d’exposition où les dernières innovations et les derniers modèles de l’industrie automobile étaient réunis. Comme c’était l’année de l’Expo, les constructeurs avaient mis les petits plats dans les grands et le Salon était aussi exceptionnel que l’Expo était universelle. Lire la suite


Je suis arrivée bien à l’avance. Dans le hall de l’hôtel, j’ai repéré un gros fauteuil dans lequel j’ai pris place immédiatement de peur qu’on ne me chipe cette tour d’observation qui m’était due. De cet idéal carrefour, j’ai observé toutes les personnes qui entraient. La salle serait certainement comble. Il ne fallait pas que je quitte trop tard mon fauteuil, sinon je risquais d’être reléguée trop loin pour bien entendre. Mais pour l’instant, les portes étaient fermées et tout le monde s’amassait dans un coin du hall, permettant ainsi aux clients habituels d’avoir accès à la réception ou à leurs chambres. Lire la suite