Cela faisait sept heures que nous filmions le plafond du Théâtre Amazonas, c’est-à-dire l’opéra de Manaus. Ce qui fascinait Sochbieski, le réalisateur polonais, était la volonté du décorateur français de représenter la tour Eiffel vue d’en dessous.

Les riches planteurs de caoutchouc étaient ravis : ils avaient leur opéra en marbre de Carrare, leurs lustres en verre de Murano et au-dessus de leur tête, le symbole de la modernité : le symbole boulonné de la tour la plus haute du monde. Lire la suite


De la pointe du pied, Pauline repoussa le paillasson et le remit à sa place, parfaitement centré sur sa porte d’entrée. « Anarchistes », grogna-t-elle en direction de l’appartement voisin.

Un tour de clé avait suffi à déverrouiller la porte. Un seul tour alors qu’elle fermait toujours à double tour. Qu’est-ce que… Le sac à main écrasé sur sa maigre féminité, la jeune femme pénétra dans son hall et s’immobilisa après le premier pas. Lire la suite


Elles sont belles, très belles, grandes et terriblement brillantes.

Elles sont seules, très seules : on vit en solo et entre femmes en nouvelle Amazonie.

Qui sont ces nouvelles prêtresses de la parité, ces mutantes ravissantes ?

Vous avez dit ravissantes, du verbe ravir : conquérir, vamper, vampiriser ? Lire la suite


La création et la ville ont en commun qu’elles possèdent des zones. Les zones sont des espaces, denses ou non, sombres ou non, des espaces plutôt « non » que « oui », qui, lorsqu’ils sont peuplés, le sont par des zonards. Qui peut se targuer de n’avoir jamais zoné ?

La zone et le fantasme sont étroitement liés, particulièrement quand le fantasme engendre plus de frustration que de réalisation. Et si l’on admet que, lorsqu’il écrit, l’écrivain couche sur papier, l’écrivain de la zone, lui, est un âne alité. Lire la suite


Depuis combien de temps suis-je là ? Mon corps a pris sa forme. Il épouse ses moindres sillons. Il ne la quitte qu’à regret, pour de petites tâches sans importance : trier un tas de déchets, en extraire de précieux minerais ; descendre en ville pour les négocier et remonter tout aussitôt, heureux de retrouver sa chaude moiteur. Lire la suite



Cela faisait trois jours que nous avions quitté ce petit port qui préférait regarder en face les eaux douces qui venaient se perdre dans l’océan salin. J’avais beau chercher, je ne parvenais pas à m’expliquer la raison profonde de ce voyage. La relecture de Conrad ou la énième vision du périple du capitaine Willard en vue de mettre fin au commandement du colonel Kurtz n’étaient que des prétextes littéraires fumeux.

Il y avait aussi ce voyage de jeunesse au Brésil où je m’étais imaginé en Lévi-Strauss. Je n’avais pas réussi à m’éloigner de Sao Paulo ! À septante-sept ans, l’achèvement de mes rêves de jeunesse m’avait toujours paru pathétique. Il devait certainement y avoir autre chose. Lire la suite


On s’envole et on s’invente

Des millions de gens qui chantent

Dans nos têtes

Oh quelle fête

On se lance dans la danse

Qui balance entre la vie et l’amour

Claude François, Je vais à Rio

J’étais en retard, mais pas de plus d’un bon quart d’heure : ce que justifiaient amplement les embouteillages d’Ixelles à midi et la difficulté de se garer au long de la satanée chaussée d’Austerlitz… Et j’avais miraculeusement fini par dégoter l’emplacement rêvé : juste en face de chez Max ! Lui qui, m’attendant à deux pas de là, devait avoir laissé seuls au gîte ses chats Clifton et Maldoror.

Un moment, j’ai détaillé le domicile du maître et de sa petite famille, Marie-Chantal en tête. Une maison bruxelloise à deux étages et un entresol, de surcroît le siège historique des méconnues Telstar Productions. Une demeure dont Max, en dessinateur ludique et conséquent, avait agrémenté la façade de boiseries aux volumes chantournés et aux couleurs primaires dans le plus pur style atome. De quoi la démarquer, façon châtaigne en pleine poire, de la grisaille et de la banalité des bâtisses alentour… Lire la suite


Mante est une jolie jeune femme. Elle est moderne — ce qui, il est vrai, ne signifie pas grand-chose. Elle pratique des sports sudatifs, comme courir en rue, soulever des poids, faire des abdominaux. Seule, ou avec le club féminin Beauté et Joie. Contrairement à ce que laisse entendre son prénom, elle n’est guère attirée par la religion. Aussi évite-t-elle le moment de prière qui ouvre chaque heure d’activités physiques organisées par le club. Personne ne le lui reproche. Malgré l’engagement catholique de Beauté et Joie, ses deux animatrices principales acceptent que Mante, on ne sait pourquoi, en soit dispensée. Lire la suite


En fin de compte, je ne serai jamais allé au Brésil. Chaque fois que j’ai envisagé d’y traîner godasses et sac à dos, une autre destination s’est imposée, Teotihuacan, Tikal, Machu Picchu, Katmandu, Chidambaram, Khadjurajo… Mais de Rio, son Pan de Azucar et Copacabana, de Salvador de Bahia, sa capoeira et son candomblé, de chutes d’Iguazu, point !

Ce Brésil, pourtant, je le porte en moi depuis mes années tendres, il aurait dû être pater entre les avés dans mon chapelet d’exotisme. Il restera pour moi une collection de clichés, cariocas, Girl from Ipanhema, roi Pelé, capitale inhumaine jetée en pleine jungle par le plus désastreux architecte de mémoire de civilisation. Lire la suite