Ma mère a voulu se mettre à l’informatique, à 90 ans.

Je l’en ai dissuadée, son médecin également. Nous avons eu tort tous les deux, c’est évident. Aujourd’hui, elle nous en veut.

Une quinquagénaire dynamique lui ayant demandé son adresse numérique, elle lui avait répondu, en s’excusant qu’elle n’en avait point.

— Mais madame, rétorqua la présidente des femmes diplômées des universités, une superwoman cybernétique très branchée, vous êtes une infirme. Lire la suite


Mamy n’allait pas bien.

Ses jambes. Sa hanche. Et sa tête quelques fois. Mais surtout les jambes.

Ça faisait un an qu’elle ne sortait que rarement. Le temps, la pluie, le soleil, le vent, tout était bon pour qu’elle reste chez elle. À force, ça a empiré. Elle n’est plus sortie. Alors on allait chez elle et on faisait le tour de l’appartement pendant des heures. On lui tenait le bras, elle s’appuyait sur sa canne et on tournait en rond. On parlait du temps qu’il faisait, des changements dans le quartier, des nouveaux qui s’installaient, du boucher qui avait fermé, de la boutique Allô maman qui attirait tous les immigrés du coin et qui parlaient si fort en téléphonant au pays que ça s’entendait jusque sur le seuil. Ça l’amusait, ces histoires de nouvelles patries qui se croisaient d’un trottoir à l’autre. Elle les voyait de la fenêtre du salon et en été elle les entendait, surtout les enfants. Elle aimait ça, tout ce charivari qui lui donnait l’impression d’avoir déménagé, d’être ailleurs sans avoir bougé d’un pouce. Ça l’amusait, ces cabrioles de langues qui montaient jusqu’à elle et qui faisaient une belle cohue, disait-elle. Toutes les langues sont belles quand on ne les comprend pas, c’est juste de la musique, ajoutait-elle en servant son café trop cuit… Lire la suite


ON A 80 ANS, ON RÈGNE DEPUIS 35 ANS, VOULONS LA LIBERTÉ !

Juan eut un recul. Avant de partir au boulot, il ouvrait toujours son portable. L’écran lui révèle ce message. Il en est effrayé. La tension était forte depuis trois ou quatre mois, mais ceci est inattendu. Il n’aimait pas le régime, mais il est fonctionnaire.

— Des nouvelles ? demande sa femme en s’appuyant légèrement sur son dos.

— Regarde, c’est inconcevable. Lire la suite


La crise dure depuis des années. Dix, douze ? Plus personne ne sait. Plus personne ne compte. Au début on s’étonnait du nombre de jours que traversait le petit royaume sans autre gouvernement que celui qui avait été désavoué par les élections. Puis on s’est inquiété du nombre de semaines. Puis on s’est indigné du nombre de mois. Enfin, on a renoncé à compter le nombre des années.

Le souverain ne quitte plus son château. Il y a convoqué des cohortes de sages qui se succèdent au chevet de la fragile démocratie dont, roi aussi peu élu que le gouvernement en affaires courantes, il est paradoxalement le dernier garant. Il a essayé toutes les martingales, tous les arcs-en-ciel, toutes les palettes. Il a avalé des couleuvres, reçu des vipères, affamé des boas.

À la fin, il avait renoncé à lire la presse, les essais politiques, les analyses économiques, les projections crispées des analystes chauves. Son seul repos, il le trouvait dans la lecture des romans d’aventure qui, débordant des rayonnages des bibliothèques, jonchaient à présent les salons du palais. Lire la suite


Le jour baisse. La fenêtre laisse entrer une lumière parcimonieuse, qui baigne la pièce d’une clarté grise, incertaine. Un bureau, un ordinateur, un divan à deux places et une table basse encombrée de journaux occupent les lieux. Peu à peu, la nuit s’y insinue et estompe les formes. Seule la fluorescence bleutée d’un écran troue encore la pénombre. Elle éclaire faiblement le dossier du siège derrière la table et quelques objets, stylo, bloc-notes, câbles, cendrier, éparpillés dessus. De temps en temps, avec régularité, le fond bleu de l’écran en veille laisse paraître, en fondu enchaîné, la photographie d’une femme, les cheveux coupés court, prise de biais. Elle apparaît de la tête à la taille, le visage à moitié tourné vers le spectateur, à qui elle adresse un sourire qui semble vouloir dire : « Je te tiens… » Des boucles d’oreilles brillantes se détachent sur les bords de son tee-shirt noir moulant. Lire la suite


Les vrais embrasements s’en viennent sans crier gare. Comme si l’Histoire se passait de transitions, d’évolutions progressives. Jusqu’au point de rupture, tout semble baigner, et puis, tout à coup, rien ne va plus, au point que le retour en arrière semble impensable, que toute Restauration est exclue.

Un système donnait apparemment satisfaction, puisqu’il n’était pas contesté en ces lieux d’arbitrage où le monde s’ordonne, qu’il n’inquiétait pas outre mesure les témoins médiatiques, et, même, permettait d’accueillir, pour leurs loisirs et leurs agréments, les repus venus d’ailleurs. Lire la suite


Premier tableau

De l’autre côté du bras de mer, pépiaient les oiseaux ; je t’attendais sur l’embarcadère crinière au vent.

Viens sur mon confetti de sable, le homard est sur la table, du plus loin qu’il m’en souvienne, tu en pinçais pour lui.

Pas de quatre ni même deux roues, ici les habitants n’ont que deux pieds suspendus sur l’eau.

Parfumé dans l’air, bulles champagne Dior, je cours en zigzag après les cerfs-volants.

Ici il n’y a rien il faut tout inventer, si je creuse un trou c’est pour m’y lover.

Les battants du bahut de grand-mère gémissent quelquefois la nuit, les secrets bien gardés sous les nappes en crochet dorment dans les coquelicots fanés.

Les abeilles ont envahi le cœur des trémières, j’ai mis les ruches face au continent.

Je m’en vais il fait soleil, recharge ta pile avant de traverser. Lire la suite


« Putain de crachin… » Willy pestait en boucle. À travers les gouttes, on n’y voyait qu’à deux mètres. Il se déplaçait dans un brouillard nocturne, gras et épais, presque solide.

Quelques heures plus tôt, il s’était rendu, comme prévu, sur un parking désert qui jouxtait une petite route entre Ninove et Zandbergen. Il avait garé sa voiture au milieu de ce no man’s land. Le camion l’attendait silencieusement. C’était un énorme trois tonnes, un tracteur routier jaune et noir avec un fourgon imposant. Il avait calmement grimpé dans la cabine comme s’il avait fait cela toute sa vie. Il avait dissimulé son excitation et sa nervosité comme un vrai professionnel. « Tout commence pour le mieux », avait-il pensé. Et il avait fait démarrer le mastodonte sans même jeter un œil sur le contenu de la remorque. Bien sûr cela l’intriguait au plus haut point. Mais c’était un des éléments clés de sa mission : résister à sa propre curiosité. Il avait donné sa parole et pour rien au monde, il n’aurait voulu tout gâcher. Lire la suite


Une voix de la régie :

— Le Journal présenté par Personne Nimportequi.

— Bonjour. Voici les principaux titres : un chien mordu à Morlanwelz, une sortie de route à Wilsele, une heureuse nouvelle à la Cour du Liechtenstein, une rentrée réussie pour Michel Sardou, une escapade en amoureux pour Nicolas Sarkozy, un nouveau record du 60 m en salle pour une athlète jamaïcaine. Voyons tout ceci en détail. Lire la suite


— Bonjour, Monsieur le directeur, que la journée soit bonne !

— Merci, Frédéric.

Il se redresse. Ne pas se laisser aller. La cinquantaine déjà. Chaque matin, devant la glace, il s’observe de haut en bas avant de se raser. Les cheveux grisonnent-ils encore ? Oui, un rinçage est nécessaire. Les poches sous les yeux se sont-elles stabilisées ? La crème au collagène est efficace. Les rides faciales doivent être observées, le double menton se relâche légèrement. Il devrait prendre rendez-vous pour un massage. Il gonfle la poitrine, mobilise ses hanches. Le sexe ? Il ressent une certaine fatigue ces derniers temps. Trop de tennis, trop de déjeuners ? Et puis Jenny, sa nouvelle amie, est à la fois pleine de séduction et d’exigences… Lire la suite