Brussel virgule le onze novembre deux mille soixante-dix-neuf virgule devant le majuscule-p Penseur de majuscule-r Rodin virgule premier bronze coulé sur une vingtaine virgule destiné à la sépulture du collectionneur d’art flamand Jef Dillen dans le cimetière de Laeken double point à la ligne mise en fonction mode image

Tour de statue, que mon PolyCorder engrange sous tous les angles avant de s’arrêter sur la plaque de bronze boulonnée dans le socle. Auguste Rodin, De Denker. Le menton repose sur le poing droit, dont le coude s’appuie sur la cuisse gauche où, curieusement, s’allonge aussi l’autre bras, dans une position peu naturelle, comme si le spectacle du monde imposait à l’homme une torsion, une crispation du corps dévoilant celle de la pensée. Lire la suite


Deux maisons de bouche ostendaises se disputaient naguère la palme du restaurant portuaire le plus couru. Deux usines du mal manger, disait ma grand-mère. Elle ne jurait que par les « armes de Bruxelles ».

Ils ne désemplissaient jamais. Le Belgica, on y parlait français, fut rasé après la faillite et remplacé par une construction hideuse. Bye, bye Belgica. Son concurrent chanceux, le « Flandria » tourne encore à plein régime, tandis que les touristes d’un jour engloutissent leurs douteuses barquettes de poisson mayonnaise vendues trois euros sur les quais.

Belgica ? Aucun vaisseau ne porte désormais le nom du vaillant navire d’Adrien de Gerlache détruit par les glaces de l’Antarctique en 1898. La Belgica n’est plus qu’un vaisseau fantôme, une belgitude volante qui hanterait nos inconscients. Lire la suite


Nihil obstat.

Monseigneur l’archevêque van Mechelen-Brussels

Il eût pu se prénommer Félix, Auguste, Flavio ou même Jules, voire Marc-Antoine. Ses parents ne parvenaient pas à choisir. D’autant qu’in illo tempore, nul moyen n’existait de prévoir in utero le sexe du petit ange qui serait mis bas après quarante semaines de gestation.

Ils réfutèrent cependant d’office Quasimodo, car leur rejeton serait forcément beau ; Nemo car il deviendrait fatalement quelqu’un ; Marius car propriété folklorique d’un écrivain francophone marseillais ; Néro, car bien qu’augurant une vocation de pyromane, ceci désignait un détective états-unien susceptible de finir en bande dessinée (or dans le lignage, il y avait eu déjà un ancêtre, De Mesmaeker, et chacun savait ce qu’il en advint via les aventures de « Gaston »)… Le problème fit périodiquement l’objet de réunions in situ du clan, sans qu’un accord ne fût conclu. Lire la suite


Delavacherie. Maurice Delavacherie.

S’il y avait bien un nom que Maurice Delavacherie ne pouvait pas sentir, c’était le sien. Et cela avait commencé à l’école, dès son plus jeune âge… À l’époque déjà, tout le monde se moquait de lui. On l’appelait la Vache, le Vachard, la Vacherie, la Vachette, Peau de Vache et même Tête de Veau, ou encore le Vachin, un mot qu’il n’avait jamais entendu et qu’un certain Victor Jung, un condisciple beaucoup plus déluré que les autres, avait aussitôt transformé en Vagin… Lire la suite


Quo vadis, Belgica ? Oui, c’est vrai, il vaut mieux recourir au latin, retrouver cette bonne langue de nos premiers colonisateurs, cette bonne langue des anciennes messes, celles où on ne comprenait rien et qui, dès lors, possédaient une magie, un mystère qui enchantait davantage que le français actuel, souvent gnangnan à mes oreilles lors des rares fois où j’assiste encore à une messe, à l’occasion d’un deuil ou d’un mariage (quel plaisantin du fond de la classe vient de crier « C’est la même chose » ?), oui, en ces temps de fureurs où certains se racrapotent sur leur langue comme une araignée sur une précieuse mouche, le latin c’est plus neutre, moins explosif, il ne trahira pas d’où je viens, dira pas où je suis née, pas d’accent pour qu’on me situe du Nord ou du Sud, ou du centre, notre capitale chérie, que tout le monde revendique, pas nécessairement par amour, non, rien que pour emm… les autres, alors Bruxelles ma belle, comme chante Dick Annegarn, que va-t-on lui faire ? On veut l’écarteler ? La déchirer ? La couper en deux comme l’enfant revendiqué par deux mères, histoire de satisfaire tout le monde ? Y a-t-il un Salomon dans la salle ? Lire la suite


As Salamou Alaykoum Wa Rahmatou Allahi Wa Barakatouhou !

Je me présente : Moutanabbya al Ghadeba, la prophétesse en colère, l’une des millions d’enfants de Mohammed l’Immigri.

Prêt à l’abandon total ? C’est ce que tu exigeais de moi voici quarante ans — si tu t’en souviens — dans ma piaule d’étudiante maghrébine à Louvain. De loin en loin j’ai suivi depuis lors ton parcours clandestin. Même si jamais plus tu ne t’es soucié de ce que j’avais pu devenir, c’est avec plaisir que je réponds à ton vœu. Qui sait ? Peut-être ces paroles, jaillies de mon cœur, franchiront-elles une borne que je devine à tes horizons intérieurs. Inch’Allah ! Lire la suite


Belgica est venue me consulter, afin que j’interroge ma boule de cristal.

Votre boule est ronde comme la planète, voire comme l’univers, me dit-elle d’emblée. Or, j’ai besoin d’un regard à la fois circulaire et intérieur. Cette intériorité, la transparence du cristal doit la révéler. Jusqu’au noyau. Je ne dis pas : jusqu’à l’os, je n’en suis pas encore là !

Elle débordait en effet de couleurs et de mots baroques. Lire la suite


Maintenant que le soir tombe, que les affaires se calment, je peux reprendre mon récit là où je l’ai laissé hier. Voilà des jours que je ne suis rentré chez moi, que j’abandonne mes intérêts au profit de cette avalanche de notes, de mémos et de mémoires sans fin.

Voilà des mois que je griffonne, tapote, téléphone, envoie des mails, rappelle mes correspondants, leur soulignant tel ou tel point de la loi. Des mois qu’ils me répondent que la loi n’est pas une, mais territoriale, que le droit est une affaire de mœurs, une coutume annoncée et qu’il faut alors le respecter comme une divine bavure du sacré sur les hommes.

Je suis peintre, aquarelliste, je passe mon temps à guetter la lumière et à la saisir dans l’eau perlant de mon pinceau mouillé d’un peu de couleur. Je lisse le temps dans des lavis et je me protège des intempéries et des coups de vent fréquents dans la région en me coiffant d’un chapeau de pêcheur un peu ridicule mais qui me donnait l’air de quelqu’un qui va couper ses rosiers un dimanche. Je passe dans la vie en laissant derrière moi les vagues traces de ce que j’ai émondé. Mais je ne vois rien dans mon horizon qui m’empêcherait ou m’ordonnerait d’avancer. La vie est calme, un peu bête, c’est vrai mais suffisante. Lire la suite


Je vous dois d’emblée une explication. Pour reprendre une expression qui vous est chère, à vous les humains, personne n’a intérêt à porter un masque pour le sujet qui nous préoccupe, vous autant que nous. Trop de lois du silence, d’agendas cachés, de réunions en des lieux tenus secrets, de forces occultes ont fini par rendre la situation illisible. Oui, illisible. Autant jouer cartes sur table. Moi le premier. Celui qui écrit n’est pas celui que vous croyez. Nous, les anges, pour nous manifester à vous les humains, devons coloniser les esprits les plus réceptifs. Les mystiques, les artistes, les enfants, les contemplatifs, les rêveurs, nocturnes ou diurnes, se prêtent volontiers à nos manifestations angéliques. Et, plus que tout autre, sans que nous puissions en donner d’explications rationnelles, les peintres et les sculpteurs. Des êtres ouverts d’esprit, perméables aux réalités qui échappent aux codes connus, dont le cartésianisme n’est pas devenu un carcan, pour lesquels la gentillesse n’est pas une plaie, et surtout dont l’ego reste perméable aux autres formes de vie que la leur. Autant vous le dire, cela devient des perles rares en ces temps d’égoïsmes. J’ajouterai que les hommes d’Église nous ont souvent fait jouer un rôle dont nous nous serions volontiers passés : ils n’ont pas toujours contribué à donner de nous l’image la plus crédible qui soit. Ils nous ont manipulés comme des marionnettes et parasité notre présence au monde. Lire la suite


— Goedemorgen, Meneer. Ticket alstublieft. Dank u.

Wim passa au rang suivant. Une femme seule lisait un quotidien francophone. Français, évidemment. Il ne pouvait plus être que français.

— Goedemorgen, Mevrouw. Ticket alstublieft.

— Excusez-moi. Vous parlez français ? Je viens de Caen, vous savez, jugea-t-elle utile de préciser. Lire la suite