Le jour décline, la température tombe, le vent se lève, léger et doux. La ville s’abreuve aux derniers rayons du soleil, expose tant bien que mal aux passants pressés et indifférents les quelques éclats qui lui restent encore.

Depuis sa fenêtre, Henri observe le ballet des corps.

Les gens ont l’air déprimés. Il semble bien que ça ne soit pas la joie dans les méninges, que les remous politiques actuels jouent sur l’humeur des uns des autres, créent une ambiance particulièrement délétère, favorisant l’installation d’une neurasthénie généralisée.

Mais pour Henri, ça n’a plus aucune importance.

Plus aucune. Lire la suite


Je n’avais jamais vu mon père pleurer.

Rire oui. Avoir des fous rires aussi. Qu’il ne pouvait pas contenir. Il était tellement secoué qu’il devait se tenir les côtes. Ça fait mal ! s’esclaffait-il par hoquets. Je l’avais vu se mettre en colère aussi. Dans ces cas-là, il valait mieux se mettre à l’abri et attendre que l’orage passe.

Il n’avait même pas pleuré quand maman est morte. En tout cas, pas devant moi, ni devant personne d’ailleurs. Je garde le souvenir de ce qu’il m’avait dit alors, comme s’il voulait que je comprenne pourquoi il ne manifestait pas de chagrin, comme s’il avait peur que je pense qu’il n’aimait pas maman. Il s’est agenouillé pour que son visage soit à hauteur du mien, que ses yeux soient bien près des miens. Tu sais, Idesbald, elle avait tellement mal que le Bon Dieu a eu pitié d’elle et est venu fermer ses yeux. Lire la suite


— Mon cher Usbek, vous m’avez jadis expliqué clairement la situation politique et linguistique en Perse. Dites-moi si je résume bien : pour régler un conflit entre deux langues adverses, les Persans ont créé les institutions les plus démocratiques du monde, parce que les plus compliquées. Vous avez donc une république fédérale présidée par un monarque et gérée par cinq gouvernements ?

— Certains prétendent qu’il y a quatre gouvernements en Perse, d’autres disent qu’il y en a six. Cinq est donc un chiffre moyen acceptable.

— Cela ne vous gêne donc point de ne pas savoir exactement combien il y a chez vous de gouvernements ? Lire la suite


Hip hip hourra !

Hip hip hip

For Belgica !

Cher pays de

Mon enfance

Bercé de

Tendre insouciance

Tou m’as toué je crois

Ouais j’crois qu’tou m’as

Troué le cœur…

Black Belgicanos, Wasted Land

Même à présent que l’hystérie collective mettait Belgica à feu et à sang, Willy Darc ne saisissait pas bien comment la situation avait pu se dégrader à ce point. D’autant que ce qu’on avait vaguement baptisé « la crise » stagnait depuis tant de mois ! Et que lui, s’intéressant si peu à la res publica d’ici ou d’ailleurs, absorbé comme il l’était par ses psychodrames intimes et sa révolte musicale d’éternel adolescent, s’était en quelque sorte habitué à la pérennité des querelles belgico-belgicaines. Lire la suite


L’histoire remonte à l’époque où, tu t’en souviens sans doute, une bande d’illuminés avait érigé un mur sur le rond-point Schuman, juste devant le siège de la Commission européenne. Un mur sur le modèle exact du mur des lamentations. Même disposition, même dimension, fabriqué avec les mêmes pierres importées spécialement d’Israël.

Profitant d’une nuit de pluie glacée, ils avaient travaillé sans que personne ne remarque leur manège. Avec l’aide très efficace de quelques maçons polonais (catholiques), comme l’enquête l’a montré plus tard. Lire la suite


C’était la douane, la douane pour les lapins blancs et les lapins noirs. Les lapins noirs avaient, pour l’instant, un gros cou. Ils avaient, les uns et les autres, depuis longtemps déjà, les mêmes pâtures et les mêmes envies. Si les noirs étaient devenus les plus nombreux, ayant trouvé des carottes plus énergétiques, nulle entrave aux amours, aux liaisons, même aux ébats les plus libres.

Le Sud séduit, le Nord surprend, mordillant les oreilles. Lisbeth et Balkamin faisaient chacun la file, presque côte à côte. Ils s’échappèrent dans un bosquet. « Sniff, sniff », dit-elle. « Tchouk, tchouk », répondit-il. La lapinade est un bon moyen de s’en tirer et l’on sait que les lapins sont vifs. Vite fait, bien fait, et Liserin naquit. Lire la suite


Frontière linguistique, identité et substrat flamands dans l’œuvre de Gaston Mairette, tel était le titre de ma thèse universitaire. Suis-je assez clair à ce stade de mon questionnement ? Il me semble que je décolle comme un hélicoptère sans rien maîtriser des commandes. Disons que Gaston Mairette était ma sagesse et mon goût artistique ; tout ce qui touchait de près ou de loin au grand homme me touchait aussi. En lui, je saluais l’athlète de la forme et le chirurgien du concept, et j’admirais ses bonds au-dessus de l’abîme, opérés à l’instar des géants de l’art contemporain. Je veux parler de cette déconstruction du monde au profit d’une création inscrite dans un désir dont les pales et autres hélices jettent le soupçon sur l’acte même de peindre ou de sculpter.

Pour être plus précis, au terme de longs mois dans la poussière des bibliothèques, ce qui hantait mes heures d’insomnie et de bavardage au coin du bar, c’était toute cette problématique autour du refus de la peinture au profit du pot de colle. Lire la suite


Il porte un pull en cachemire bordeaux de chez Bouvy ou d’ailleurs, et un pantalon gris de flanelle ; il est voûté face à son écran, un fin filet de pellicules s’écoule sur son épaule. Il se penche en avant vers le clavier, relit son commentaire et, solennellement, enfonce la touche « envoi ». Il se redresse tandis que l’ordinateur lui confirme que ce qu’il a écrit est pris en compte : une pellicule sur le torrent de peaux mortes que le site Internet du quotidien francophone enterre dans un cimetière d’humour et d’insultes.

En traînant ses pantoufles, il parcourt le couloir parfumé au nettoyant à la cire qui le mène à sa petite cuisine ; il se fait cuire dans beaucoup de beurre une escalope de veau panée de chez le traiteur flamand, et une fois son repas achevé, il se sert un petit verre de Jägermeister et s’enfonce dans le fauteuil orthopédique de son salon, pour participer, au moins autant que le public assis dans l’écran de sa télé, à un débat entre journalistes, politiques, humoristes, dessinateurs et constitutionnalistes, en grignotant des bretzels. Lire la suite


Le 15 juin 1389, au champ du Merle (Kosovo Polje), l’héroïque armée serbe tenta de stopper l’invasion ottomane et de sauver l’Occident chrétien. Les Serbes se battirent comme des lions, un des leurs parvint même à tuer le sultan Murat, mais les forces étaient trop inégales et ils furent défaits. Le roi Lazare décapité avec toute sa chevalerie, les Turcs plongèrent pour cinq siècles dans les ténèbres une bonne part des Balkans. C’est du moins ce que m’a transmis mon père, mon ignorance de la langue ancestrale et son français par trop rudimentaire m’épargnant les hauts faits des héros qui, magnifiés par les chants épiques accompagnés à la guzla, avaient exalté son enfance. Et c’est ce que je me suis bien gardée de transmettre à ma fille Sofia ; de toute façon, portant le patronyme yankee de son père et mon ex, elle n’en aurait que faire.

Le 11 juillet 1302, dans la plaine de Groeninghe, l’héroïque armée de paysans et tisserands flamands affronta les Français, bien plus puissants et expérimentés. Alors qu’archers et « piéton » de Philippe le Bel enfonçaient les lignes, les arrogants chevaliers, furieux de voir la gloire leur échapper, chargèrent en piétinant leur piétaille et s’embourbèrent dans les marécages où ils furent massacrés à coups de goedendag. Leurs éperons d’or allèrent orner l’église de Kortrijk et la Flandre glorieuse conquit son indépendance. C’est du moins ce qu’a retenu Sofia du cours dispensé par Juffrouw Karin à la veille de la fête nationale flamande. Il m’a tout de même fallu remettre sa petite pendule à l’heure, non, à la bataille des Éperons d’or, les Flamands n’ont pas battu les Wallons. Ce dont sont confusément persuadés Luc, son ami de cœur, fils de nos voisins de droite, et Brigitt, sa meilleure ennemie, fille de notre voisine de gauche. Lire la suite


À Philippe, Michel, Robert, Mireille, Serge, Micheline, Daniel et quelques autres, dont certains — ils s’en souviennent — allaient suivre le catéchisme,
en français, à Dilbeek, dans la paroisse la plus proche de notre petite école,
là où, comme partout alors aux alentours du Luizenmolen ou dans les prairies
de Scherdemael, de Vlezenbeek, de Lennik et de Neerpede, nous étions chez nous.

Quo vadis, Belgica ? Pardon ? Ah ! C’est du latin ! Vous m’en direz tant ! Mais nous n’apprenons pas le latin ! Nous avons déjà assez avec le français et le flamand ! Vous savez, nous n’avons que huit ans ! Un livre ? De Sienkiewicz (1) ? C’est rigolo comme nom. Redites-le pour voir ! Un film (2) ? Oui, bien sûr, nous allons au cinéma. Le dimanche matin, au Métro, rue Wayez, avec les tickets de la Croix-Rouge. Mais Quo vadis ? comme vous dites, ça, nous n’avons jamais vu. Ça raconte quoi, d’abord ? Ah ! Une histoire avec Jésus ! C’est pas de chance. Jésus, vous savez, ici, on n’en parle pas beaucoup. C’est l’école laïque. Nous, ce que nous voyons au cinéma, c’est des histoires avec « Den dikke en den dunne (3) ». Comment ? Vous ne connaissez pas « Den dikke en den dunne » ? Enfin, Laurel et Hardy, vous ne connaissez pas ? Ah bon ! Quand même ! Oui, ici, c’est comme ça qu’on dit : « Den dikke en den dunne ». Nous sommes à Bruxelles, non ? Nous ne faisons pas tellement de manières avec les mots. Nous ne disons pas « poil aux bras », d’ailleurs, ni « poil au nez ». Nous ne sommes pas si stijf (4). Chez nous, c’est « zotte boma (5) », « scheile Marei (6) », « stoeme Josei (7) », « slume Sophei (8) » et tous des trucs comme ça. Ça dépend évidemment de ce qui doit rimer avec. Mais il faut nous excuser. Nous n’avons pas le temps de rester discuter. Nous devons aller préparer la fête de la commune. Déjà que nos récréations sont raccourcies ! Lire la suite