Elle s’était rendue chez le tatoueur, dans le centre de Bruxelles. Elle lui avait montré ses fesses et lui avait commandé, avec pas mal de détermination dans la voix, de lui dessiner une Belgique. Il avait demandé sur laquelle des fesses il devait travailler et elle avait répondu qu’elle s’attendait à le voir dessiner la Wallonie sur la fesse gauche, comme il se doit, la Flandre sur la fesse droite, et la région de Bruxelles-Capitale sur le sacrum. Il la fit s’allonger sur le ventre et mit ses outils en marche. Lire la suite


Ravigotée, la bécasse s’extrait du divan. Devant elle, le psy se dresse muet comme un miroir. Pour un peu, elle le briserait. À l’intérieur de ses viscères gronde un orage de rancune, ah Monsieur le psy, vous avez voulu tout savoir de moi, sucer jusqu’à la moindre parcelle de mon âme, vous repaître de mes déchets, tel un vautour. Non Monsieur le Psy, vous ne m’aurez pas, je me suis reprise à temps. Si je suis déchirée en mes fibres belges les plus intimes, ce n’est pas vous qui allez m’en guérir. Ma guérison appartient au fauteur de mon trouble, de ma schizo, cet Yves Leterme détestable et détesté, mais qui s’amende ; mon avenir appartient à ce fat Didier Reynders, mais qui s’incline, à ce coquet di Rupo, mais qui parfois chante juste, à cette invraisemblable mais courageuse Joëlle Milquet et le groupe Octopus. Eux seuls ont le pouvoir de me rafistoler. Mais le veulent-ils ? Veulent-ils la gloire de la Belgique ou leur propre gloire ? Ah, si les sentiments ne venaient pas polluer l’homme quel bel avenir aurait la Belgique ! Lire la suite


Pour Michel André

Renaud construit un garage en Lego qui monte vers le ciel. Oriane agite entre ses jambes potelées une livre d’images en tissu. Christine lit Pickwik’spapers. La cheminée fait crépiter le bois sec. L’après-midi est froide et très claire. Le salon donne sur un grand jardin en proie aux rayons.

Chacun a pris son rythme du dimanche : une vibration de silence studieux, sans école, sans bureau, sans téléphone, sans heure précise pour les repas. De la cuisine parvient une sorte de faux concerto brandebourgeois broyé par l’asthme. Je me lève pour l’éteindre et j’entre tête baissée dans un couloir du temps, je vois ressurgir ma première radio à piles, minuscule, en bakélite rose et noire. En chauffant elle dégageait une aigre odeur de vomis. Tonton Joseph, qui me l’avait offerte, aimait les gadgets mais estropiait souvent les mots ; il l’appelait un translitor. Elle crachotait pour la musique, mais les journaux parlés en ressortaient avec une extrême netteté. Des voix très joyeuses, des accents rassurants, des nouvelles locales. Ma mère traversait la salle à manger pour baisser les persiennes et coupait la radio au passage, sans y penser. Lire la suite


Dernièrement, ai revu une vieille émission de la RTBF signée Marianne Sluszny, L’Homme qui voulut être belge, je crois, où on aperçoit Franck Venaille, fasciné par notre pays, circuler, tourner en rond et narrer avec talent place Bockstael (de cet ingénieur échevin, dernier bourgmestre de Laeken) sa folle aventure, comme si celui-ci, faute d’écho, entreprenait de faire une balade au bout du monde, l’absurde ici même, au point mort. C’est à peu près ça, de nos jours, on subit plus les événements qu’on ne les vit véritablement et cet imaginaire surréaliste et symbolique typiquement belge pourrait-il s’exporter ailleurs ?

Très vite, on me dit, on me dit que la maison Belgique, en berne, en train de brûler, harcelée par une obsédante, sans sourire et feuilletonesque guerre froide communautaire où, approximatif, le linguistique s’expliquerait et morcellerait tout le paysage rendant le mime et la fiction plausibles, vacillerait sur ses bases, qu’elle s’autoconsumerait à petit feu, qu’elle vivrait ses dernières heures… M’ouais, benoîtement, dans ce décorum avec mini-frontières, je ne désire pas être témoin de cette soi-disant perdition, de cette division incessante, burlesque et à la longue exaspérante, ces sales et polémiques fatigues, ces lamentos, ces petites phrases assassines en continu, ces quotidiennes et politiciennes guéguerres de tranchées, une communauté contre une autre. En fait, cela me soûle et me gonfle à la fois, et c’est déjà assez pénible comme cela, ne trouvez-vous pas ? Lire la suite


Sur le strict plan de l’agenda et de la méthode, l’hospitalisation récente d’Yves Leterme, l’ancien formateur ayant fait deux fois chou blanc et pressenti pour diriger enfin le gouvernement fédéral après le 23 mars 2008 (pour autant qu’il parvienne cette fois à le bâtir au sortir de sa convalescence), ne changeait rien. Certes, on ne l’entendrait plus pendant quelque temps balancer au vol aux journalistes que « je travaille à des solutions » avant de se presser et de prendre la tangente (la fixité ?) dans un couloir du Parlement : mais, de ce point de vue, était-ce une si grande perte ? Mais il reviendrait, bien sûr, et probablement avant la date limite ancrée dans tous les esprits : d’ailleurs, il recevait déjà quelques visiteurs dans sa chambre, pour « parler politique ». La vague réflexion, brièvement engendrée par sa défaillance physique, sur « la vie de fou » que les politiques doivent mener au nom de leurs convictions et du service de l’État, ne serait donc pas poussée plus loin, faute de temps et sans doute de réelle volonté de dételer. Quant aux « petites phrases assassines » et autres « attaques personnelles » entre les étranges « partenaires » de l’équipe provisoire de Guy Verhofstadt, et que quelques-uns avaient désignées comme les causes principales qui avaient mis Leterme sur le flanc, personne ne pouvait douter qu’elles reprendraient droit de cité, dès lors qu’il s’agirait de donner enfin à la Belgique le gouvernement définitif qu’elle attendait depuis neuf mois. Lire la suite


I say to you today, my friends, so even though we face the difficulties of today and tomorrow, I still have a dream. It is a dream deeply rooted in the Belgian dream.

Je vous le dis aujourd’hui, mes amis, même si nous devons faire face aux difficultés d’aujourd’hui et de demain : j’ai encore toujours un rêve. C’est un rêve profondément enraciné dans le rêve belge.

J’ai fait le rêve qu’un jour cette nation se dressera et vivra la véritable signification de son credo : « Nous tenons cette vérité pour évidente : tous les hommes sont créés égaux. » Et le vrai sens de « L’Union fait la Force », ce credo souvent tourné en ridicule.

J’ai fait le rêve qu’un jour, sur ce qui furent les terrils et sont maintenant des collines herbeuses et buissonneuses, les fils de ceux qui furent les patrons et les cadres de mine et d’industrie, à présent tombés dans la décadence économique, seront capables de s’asseoir à la même table que les fils florissants et fortunés de ceux qui, jadis, poussés par la misère, sont venus là, pour des salaires tout justes acceptables, livrer un labeur éreintant, quelquefois au péril de leur vie, un labeur trop dur, une vie dont les gens de la région voulaient de moins en moins, tant elle était harassante et dangereuse. J’ai fait le rêve qu’ils s’assoiront tous, les nouveaux pauvres et les nouveaux riches, à la table de la fraternité.

J’ai fait le rêve que la ville d’Anvers, devenue pour un tiers le fief de gens qui ne rêvent qu’injustice, racisme et discrimination, sera transformée en une oasis de liberté et d’égalité.

J’ai fait le rêve que ceux qui imaginent que leur grand frère français leur ouvrira les bras en promettant le bonheur, se rendront compte de l’inanité de leur rêve et verront enfin qu’ils seraient des citoyens de seconde zone dans une République entièrement asservie aux critères de la richesse matérielle, qu’ils seraient à jamais des ploucs provinciaux dans une France qui continue à vivre dans le centralisme napoléonien.

J’ai fait le rêve que mes quatre petits-enfants, et surtout trois d’entre eux, vivront un jour dans une nation où ils ne seront pas jugés à la couleur de leur peau ou à leur langage maternel, mais à l’aune même de leur personnalité propre. Je fais ce rêve aujourd’hui !

J’ai fait le rêve qu’un jour, dans le fond des fonds de la Belgique profonde, où le racisme linguistique, de part et d’autre, règne en maître vicieux, où, la bave aux lèvres, des prétendus hommes politiques, qui ont bâti toute leur carrière prospère, non sur leurs compétences économiques, culturelles ou sociales, mais sur la haine de la langue de l’autre, répandent des discours de discorde, j’ai fait le rêve que ces mêmes prétendus politiques soient enfin jugés par leurs électeurs sur leurs aptitudes intellectuelles et leur capacité de décision et non sur les arguments démagogiques qui forment tout leur programme. Car il n’y a rien de plus facile que de faire appel aux sentiments confus de la masse, rien de plus simple que de dire à cette masse : « Vous êtes les plus beaux et les meilleurs ! Vous êtes la nation supérieure brimée par une nation inférieure ! » Cette démagogie-là, ce simplisme-là, tous les leaders de régimes totalitaires les ont découverts déjà à la sortie du berceau !

J’ai fait le rêve que ces masses du Sud et du Nord comprendront cette démagogie et y échapperont. Qu’elles comprendront que ces discours-là confinent au racisme et qu’elles rejetteront toute forme de racisme, même larvé ! Qu’un jour les petits enfants de ces deux masses prétendument ennemies, avec leurs langues différentes, mais faisant effort pour comprendre la langue de l’autre, pourront joindre leurs mains comme des sœurs et des frères.

Je fais un rêve aujourd’hui !

Je fais le rêve qu’un jour chaque vallée d’Ardenne sera chantée par tous, sans exception, comme une gloire de la Nature, que chaque polder sera exalté par tous, sans exception, comme un miracle de la Nature amélioré par l’Homme, que tous les endroits malsains et périlleux, au Nord comme au Sud, seront assainis par la volonté de tous, sans exception, et que tous, sans exception, regarderont ensemble la Belgique par les mêmes yeux et y verront une terre de Cocagne, où il fait bon vivre dans l’égalité et la fraternité.

Alain Luther van Crugten


J’étais là, comme une bille, aussi dénué de toute impulsion personnelle qu’une bille. Je regardais mon téléviseur, puis mon gamin, debout, dans cette ridicule salopette turquoise que sa mère s’obstine à lui enfiler… il a encore réussi à lourder ses pantoufles… Mais cette salopette… Malin plaisir maternel ou sombre vengeance ? Allez comprendre pourquoi les mères d’aujourd’hui habillent leurs gosses comme des bouffons !!! J’ai vu, pas plus tard que l’autre soir, une gamine fringuée en orignal… d’un classieux… Et vas-y qu’je t’enfile une tunique verte avec des oreilles d’ourson… et vas-y que tu passeras de main en main avec ton bonnet pointu surmonté d’un gros grelot argenté, et vas-y qu’t’es un jouet, qu’on prendra des photos de toi qui ressurgiront lorsque t’auras quitté le nid pour fonder ta propre famille… et ta femme fera de même avec tes chiards… La condition humaine s’enseigne bien tôt dans notre monde. Au turbin dès l’âge de trois ans ou transformé en pelucheux, la condition humaine est un acquis précoce. Lire la suite


À Antoine de Saint-Exupéry, quand il était petit garçon

Le drâ-peau tri-colo-reu-h-est rou-géjau-nénoir.

1942 ? 1944 ? Quel courage elle avait, notre jardinière d’enfants, pour nous faire chanter cela en pleine Occupation ! Le courage de son jeune mari, prisonnier de guerre ? Et nous, quelle innocence nous mettait aux lèvres la chanson, tandis que nous longions les étangs, à quatre heures, en rentrant du village au hameau ? Aussitôt, les grands de primaire nous faisaient taire. Les arbres ont des oreilles ? Ou fallait-il céder la voix aux petits Polonais qui entonnaient alors avec conviction Ils sont foutus / On ne les verra plus… dans ce passé optatif qui donne du courage pour l’avenir ? Lire la suite


Je suis un dieu qui n’a pas besoin de l’Olympe. À l’affût des mortels qui voient en moi une force ignée, je ne contrarie pas les esprits bornés qui me rangent au nombre des divinités ailées. Désireux de combattre mes pouvoirs, on a voulu me chasser de mes terres, limiter mon royaume. C’est oublier qu’à l’instar de la gravité qui vaut pour tous les espaces et tous les temps, mon action n’a ni frontière dans l’étendue ni borne dans la durée. Sans moi, les ébats de la fleur et du soleil, de la pluie et des racines d’arbres céderaient la place à une tragique indifférence. Sans moi, la bouche du nouveau-né vomirait le sein de sa mère, Roméo couvrirait Juliette de son mépris, épandant ses crachats en lieu et place de baisers, Rodin laisserait le marbre à sa solitude, Beethoven jouerait à la marelle avec les sons tandis que la musique se noierait dans la rivière… Sans moi, les pays, leurs frontières au tracé mystérieux, leurs lois, leurs institutions retomberaient en poussière. C’est ce drame que j’ai évité de justesse il y a peu, sauvant in extremis la Belgique de la faillite. On ne me perçoit nulle part ailleurs que dans mes œuvres : comme tout créateur, je tais ma présence au profit de celle de mes créatures et m’impose silence pour exploser dans les corps en fête. Lire la suite


L’avenir de la Belgique ? Il est on ne peut plus prévisible, car depuis quelques années, ce pays fonctionne par cycles.

Tout d’abord des élections, qui sont systématiquement qualifiées de « tremblement de terre ». Des analystes décoiffés qui expliquent le soir du scrutin à la télévision que ces résultats inattendus « bouleversent la donne », « modifient sérieusement le rapport de forces en présence », « vont nécessiter une remise à plat radicale des tenants et des aboutissants du débat public ». Des représentants de différents partis qui s’enflamment, sur deux modes principaux : primo., « c’est une victoire historique pour notre mouvement », « non, c’est pour notre mouvement que la victoire est historique », « non, c’est nous », « non, nous ! » ; secundo, « d’accord, nos résultats ne sont pas terribles, mais attention : nous partions de très haut », « notre défaite n’en est pas vraiment une », « fiasco, dites-vous ? Tout dépend de ce que l’on entend par fiasco ! » Lire la suite