La bécasse est contente. Les vacances en Turquie de son rédacteur en chef lui ont remis les idées en place et les deux pieds sur terre. Il a récolté quelques idées sur les séparatismes qui gangrènent la politique interne de la Turquie, quoique de jeunes Turcs et même de jeunes Kurdes eussent défilé avec des slogans contre le PKK : la nation est indivisible. Le rédacteur en chef du Sacré peuple a pensé à la Belgique en déliquescence, et dont il devine les frémissements d’une bouilloire sur le feu. Il s’est senti des devoirs. Il est rentré dans ce pays qui porte encore le nom Belgique mais dont le souhait semble de se scinder : scission de Bruxelles-Hal-Vilvorde, scission de la sécu, autonomie de la Flandre. Lire la suite


Le Belge n’a pas de brique dans le ventre, tout juste une pierre à la vésicule. Il la conserve précieusement dans un flacon. C’est la preuve qu’il a vécu comme un homme. D’abord pour se maçonner l’organe, ensuite pour se l’arracher du ventre, enfin pour en parler le reste de sa vie.

Parler est le propre de l’homme, les statistiques le démontrent.

Elles démontrent surtout qu’il se trouve en Flandre moins de pierres aux reins et davantage de briques. Ce côté carré tient-il à la richesse de l’eau courante ? Non point, car l’eau s’écoule en fleuves depuis la France profonde. À l’épaisseur du sable ? Point non plus, car le sable se répand sur les fonds marins où ne s’érigent que peu d’édifices en briques. Alors ? Le plat pays est un vide menacé par la mer, laquelle contient davantage de minéraux qu’une bouteille de Vichy.

C’est dire le danger d’y boire la tasse. Lire la suite


Maintenant que le grand orage l’a depuis longtemps fracassé, nous savons de science certaine que ce monde de la sécurité n’était qu’un château de nuées. Pourtant, mes parents l’ont habité comme une maison de pierre.

Stefan Zweig

Une ultime brisure consécutive à une onde de choc émise il y avait presque un siècle. De la même manière qu’un affaissement de terrain n’était que l’aboutissement d’un lent travail souterrain d’une étendue considérable. Un premier ministre potentiel fredonnait l’hymne national d’un autre pays par erreur : en définitive cela illustrait bien que la Belgique n’existait déjà plus. On se fichait royalement de cette contrée entrée dans le monde de l’imaginaire. Je terminais la lecture de La Marche de Radetzky de Joseph Roth. Je ne pouvais m’empêcher d’observer que le craquèlement d’un empire que décrivait le romancier dans son chef-d’œuvre avait atteint la réalité qui m’entourait, ayant poursuivi son chemin au-delà des livres d’histoire où l’on voulait l’enfermer. Lire la suite


Je n’oublierai jamais le 10 mars 2008.

C’était un lundi. La société des pompes funèbres avait fixé la réunion au cimetière à onze heures. Je me trouvais à l’entrée du cimetière trop tôt. Toujours cette peur d’être en retard. Pas une peur, une angoisse plutôt. Pas de manquer de courtoisie, non… angoisse de ne pas être attendu.

Heureusement, l’avion n’avait pas eu de retard. À Zaventem, je m’étais engouffré dans le premier train vers Mons. À Braine-le-Comte, j’ai pris la correspondance vers Écaussinnes. Je n’avais plus mis les pieds en Belgique depuis mon départ pour l’Afrique, il y a trente ans. Je m’étais désintéressé du « Petit Royaume », de ses disputes communautaires, de ses complexités institutionnelles auxquelles seuls y comprenaient encore quelque chose d’éminents spécialistes en droit ou en procédures. Lire la suite


Pour Cassiel et Jacques De Decker

Qui ça intéresse encore ces vieilles histoires ? Et pourquoi ? De toute façon, tout va bien, non ? Et puis, avec le temps, ma mémoire s’est percée. Je me fais l’effet d’une baignoire dont on a retiré la bonde, et plus le temps passe, plus le rythme d’évacuation s’accélère d’un bruit de siphon. Comment ça a commencé ? À mon sens, ça a commencé tôt : on a toujours respiré un air modifié par la parole des autres. On a depuis toujours inhalé un air qu’on croyait aseptisé, mais c’est faux. Ce qu’on inspire est rechargé de scories et d’impuretés. On a avalé, voilà tout. Si tôt qu’on puisse même douter que ça avait commencé un jour. Et comment ça a commencé ? Sans doute que dès les origines du pays, c’était déjà là. Plus diffus. Alors, on était dans l’allégresse, mais c’était déjà là, dans le langage, déjà. Puis il y avait eu de l’histoire. Beaucoup. Quelques guerres… deux pour être précis. Moches. Terribles. Les occasions de marquer des antagonismes, réels ou fictifs, n’avaient pas manqué et on sait combien nommer un mal le fait vivre… Durant la seconde guerre, on avait d’ailleurs perdu quelque chose, un truc s’était abîmé. Cette seconde guerre finie… ça avait continué son chemin, dans l’ombre. Parfois l’ombre envahissait ceux qui gouvernaient. Tout était logique, aussi loin que je remontais, ça avait été là, parfois plus fort, parfois moins. Lire la suite




Agence des Nations Unies pour les Réfugiés

Mission Bruxelloise

Le 7 avril 2009

Mon cher Manuel,

Notre antenne de Sarajevo a été contactée par Mme Vanda Hrupic, de nationalité belge par son mariage avec M. Bart Ghijsselinckx, tous deux domiciliés 22 rue de Crayere. Cette personne se trouvait en Bosnie quand la guerre a éclaté. Son dernier contact avec son époux remonte au 4 novembre, par GSM. Depuis lors, il n’a répondu ni à ses mails ni à aux messages laissés sur son portable ou son fixe.

Je me suis rendu à cette adresse. L’immeuble a été rasé lors du bombardement du 12 décembre. Comme Bruxelles n’a été isolée que le 17 novembre, et que les liaisons sans fil ont continué de fonctionner par intermittence, ni cette destruction ni le siège n’expliquent le silence de Monsieur Ghijsselinckx.

La situation de Madame Hrupic est des plus précaires. Elle est enceinte de sept mois, ce qu’ignore son mari. Sa banque (la KB) n’honore plus aucune transaction, sans en avoir donné la raison. Elle est actuellement sans ressources et vit chez des amis. Notre antenne de Sarajevo l’a prise en charge en attendant de plus amples informations.

Monsieur Ghijsselinckx était employé par la société Miyushi, de Genval.

J’espère que tu pourras en apprendre plus.

Bien à toi,

Claude Larivière,

Délégué Général Lire la suite


Je m’appelle Zangra hier trop vieux général
J’ai quitté Belonzio qui domine la plaine
Et l’ennemi est là je ne serai pas héros
Jacques Brel, Zangra

Le fort avait été construit en haut d’une falaise, coupée net pour laisser passer un canal auquel on avait donné le nom du roi qui s’était illustré pas très loin de là lors de la dernière guerre. Depuis, on attendait la suivante.

La construction de l’ouvrage, que l’on visite aujourd’hui comme un modèle d’architecture militaire, avait duré cinq ans et coûté plus de vingt-trois millions de l’époque. Il faut cependant noter que les chiffres diffèrent d’un document à l’autre, comme c’est le cas pour plusieurs éléments relatifs à l’ouvrage et à sa chute. Parler, d’ailleurs de chute est en soi-même sujet à controverse. Je m’en suis rendu compte à l’occasion d’une visite, que je croyais innocente, lors d’un séjour chez un ami qui habite de l’autre côté de la frontière qu’était censé surveiller le fort du temps de son existence. Plutôt qu’ami, je devrais dire cousin : nous sommes apparentés, mais ce sont les vacances communes de nos deux familles qui nous ont liés, quand nous étions enfants. Nous allions à la Côte et nous occupions nos journées à construire des châteaux de sable que nous regardions, avec délectation, la mer détruire ensuite. Je ne possède aucune explication à ce goût pour la destruction, et même, dans ce cas, pour l’autodestruction. Je ne peux que le constater et rappeler le plaisir que nous ressentions à observer ensemble la pointe des vagues lécher les parois des constructions et les avaler lentement, très lentement… Lire la suite


Les mots sont fatigués. Je suis le plus petit souverain du monde, le plus entravé par la constitution d’un peuple qui nous a choisies, nous les porcelaines de Saxe dans la vitrine du Gotha. Depuis presque deux cents jours, je reçois la visite ininterrompue de linguistes.

Mardi, 8 mai

Dans mon périmètre national et familial, un premier linguiste est venu mettre à plat son texte sur la table après une consultation populaire, j’ai immédiatement nommé un premier traducteur de cette prose pour qu’il me délivre un sens premier, universel, qui parle à l’inconscient de mon peuple, quelque chose de déjà-vu par un maximum d’individus, un premier cliché originel, simple, compréhensible. J’espérais un résultat rapide, hélas il m’a fallu déchanter, le texte était pipé. J’ai fait bonne figure et commandé un banquet de bonne avoine, en espérant garder bon teint. Lire la suite