Il n’y avait pourtant pas l’ombre d’une crainte à éprouver, car la trajectoire d’un boulet ne doit pas être prise pour l’objet lui-même.

Camille Flammarion, février 1905

 

All the way down, down, down, amice, all the way down, fürchte dich nicht, sempre dritto ! Et la main dans la main. Voici comment nous parlions. Chaque exclamation dans la langue qui la rendait le mieux. Le mieux. Telle était notre opinion. Cette nuit-là dans la ville nous étions du même avis et bien résolus. Les choses étaient claires et nettement découpées ; tout à l’heure des tempêtes d’hiver avaient chassé la poussière et la brume. Mais nous n’avions rien senti, nous restions bien à l’aise dans le train pour Bruxelles. Guarda fuori, des villages et des bois entiers qui fuient devant notre destination. Ay mi corazón ! Fatum fatalitasque, on aurait peut-être mieux fait de rester à Paris. Puis soudain tout s’assombrit et nous ne voyions plus que nous-mêmes dans ces grandes vitres noires. Lire la suite


J’ai toujours cru qu’un jour une histoire viendrait bouleverser ma vie comme par surprise. J’ai toujours marché dans des villes étrangères, en visite chez des inconnus, cherchant à atteindre quelque chose dont j’ignorais la nature. Cela n’avait rien à voir avec une recherche, c’était simplement un mouvement, une errance sans fin. Villes et rencontres n’étaient que prétexte. Il n’y avait rien à trouver, je ne savais même pas quel cap je voulais passer. Quand je m’éloignais de Berlin, j’avais l’étrange impression de ne plus être retenu par des amarres, tel un navire qui a levé l’ancre et qui se laisse entraîner vers la mer par le courant. Lire la suite


En ce 13 juillet joyeusement ensoleillé, le train de 10 h 42 s’arrêta en douceur à la gare de M… Pour autant que l’on puisse appeler « gare » le petit bâtiment allongé, de construction récente, qui abritait essentiellement le garde-barrière et ses tableaux électroniques. Une valise de cuir brun à la main gauche, un homme vêtu d’un costume en gabardine mastic descendit lestement de la première voiture. Les cheveux blonds au vent, il paraissait la quarantaine et avait le teint pâle, l’air soucieux aussi, des citadins. Le temps d’ajuster les lunettes solaires sur son nez qu’il avait assez fort et déjà il se retrouvait seul sur les cailloux du quai étroit. Précédé d’un bref coup de trompe, le train était reparti en direction du chef-lieu de la province. Lire la suite


Jadis, je fus un enfant. Je le crois du moins, ce qui en soi n’est pas si mal, puisque de toute façon le passé est incontrôlable – quoi qu’en pensent certains. Je portais déjà le même nom, et sur mon visage devaient sans doute sourdre ces traits sans grâce qui composèrent ensuite ma physionomie d’adulte, et qui se décomposent aujourd’hui. Ce nom, je le partageais bon gré mal gré avec les êtres qui formaient l’entité plus ou moins large et diversement appréciée d’une famille. Près de moi, il y avait ma sœur Rachel, de sept ans plus âgée que moi et qui, dès que j’eus l’âge de comprendre et de retenir ce qui se passait et se disait autour de moi, m’a toujours semblé préoccupée par la quête d’un mari – avant de le rencontrer, parce qu’elle craignait de n’en jamais trouver, et ensuite, quand il se perdait dans les bistrots de la ville parfois plusieurs jours durant. Rachel… tu n’étais pas superbe, mais enfin, tu étais ma sœur et j’aurais souhaité avoir un autre beau-frère que ce fainéant de Moïshe – regrets tardifs, tu m’excuseras. J’ai pourtant fait ce que j’ai pu… Lire la suite



L’homme sort du souk, les bras tendus en fendant péniblement la foule. Il fait quelques pas et s’effondre face contre terre. James Stewart, en bon médecin, se rapproche. Il se penche vers l’homme qui lui chuchote quelques mots à l’oreille, un poignard au milieu du dos. D’une main délicate, Stewart efface le maquillage trop noir et trop gras du visage de la victime : les traits de Louis Bernard apparaissent alors. Le bon samaritain se relève, muet. Il était l’homme qui en savait trop. Lire la suite


Les Oiseaux. C’est ainsi que le film était annoncé par Télémoustique, que je lisais dans le tramway en revenant du travail. La journée avait été longue, alourdie par une chaleur que la météo ne cessait d’annoncer mais qui n’en finissait pas de ne pas arriver. Je me serais cru dans la canicule de L’Étoile mystérieuse – en négatif, bien entendu.

Mon appartement était frais – comme tous les appartements au cœur d’un printemps belge. J’avais juste le temps d’allumer la télé ; je me composerais un sandwich-salade un peu plus tard. Lire la suite


À vrai dire, Lacey ne s’était souvenu de l’issue de la rencontre qu’en en revoyant certaines images dans L’Inconnu du Nord-Express. Pourtant, il avait bien remarqué, quand il posait distraitement son regard sur la partie, que l’un des joueurs, montant constamment au filet et prenant des risques insensés, semblait pressé d’en finir, comme si une échéance plus impérieuse l’attendait dès la sortie du court – il avait même, prétendait le film, profité de son élan pour semer les policiers chargés de le surveiller. Mais tout cela n’avait pas particulièrement intrigué le journaliste. Car, entre-temps, Lacey avait eu l’esprit occupé ailleurs : et c’était peu dire qu’il avait, en découvrant le film, observé la relation de cette partie avec une attention redoublée. Hélas pour lui, le réalisateur s’en était tenu à la conduite de son récit et à sa propre construction dramatique, soulignant de la sorte les souveraines prérogatives du narrateur, qui modèle la réalité plutôt qu’il ne se propose de la restituer – et qui, en somme, fournit à cette réalité un démiurge en lieu et place d’un témoin. À cet égard, en considérant le corpus laissé par l’ancien élève des jésuites, Lacey avait toujours goûté la volonté de Hitchcock de s’affranchir (jusqu’à y renoncer quasiment dans ses derniers opus) des récits d’énigmes à l’anglaise (les commodes whodunits) et du sempiternel souci de vraisemblance qui y présidaient, comme pour mieux vérifier l’assertion d’Edgar Poe dans une lettre de 1845 à son ami Philip P. Cook : Il n’y a pas grande ingéniosité à débrouiller une trame que vous avez (vous l’auteur) tissée dans l’intention expresse de la débrouiller. Lire la suite


Pour l’incandescence du jeu de Martha Argerich

Le ciel blanc se parsemait d’oiseaux noirs pris d’une frénésie sonore qui embrasait les sphères. Oiseaux-forgerons, oiseaux-pythies, oiseaux-harpies, hérauts d’un tempo de cristal, tous déroulaient d’étranges alphabets, arabesques de sexe et de sang frangées par un hiératique vacarme. Égrenant des chapelets de notes dont la sauvagerie interdisait toute transcription solfiée, ces apôtres d’une musique circulaire se vouaient à recréer un orchestre cosmique à l’aide de matériaux hétéroclites : vocalises volées à l’ennemi, coups de bec fendant l’éther, concassage, étirement, martèlement d’objets rendus à une vie autre, jeux d’eau transfigurée, rapt de l’éclair, décadrage du clos et abrasion des limites du spectre harmonique concouraient au phrasé de formes inédites. Les quatre éléments retravaillés en une impure alchimie, les règnes minéral et végétal croisés en d’insolentes noces libéraient une jungle sonore, tantôt cathédrale pudique, tantôt licence orgiaque, où s’épandaient des nuées de gammes chromatiques nées du vent et de la terre, du feu et de l’eau. Lire la suite


Un jour d’été à New York, j’étais dans une artère bruyante. Quelle musique ! C’était Blvd. Ellington… Le Duke avait son boulevard ! Le Duke ! Duce séduisant à la Clark Gable. Son swing, jadis, puissant comme celui d’un Joe Lewis, berçait, envoûtait… Avec ses dents aussi blanches que les touches de son piano – dont les notes, des blanches, des noires, des rondes, des croches, avaient des sonorités inouïes, émanant d’un toucher si personnel… Il touchait juste !… Et comme dans Belles de Nuit de René Clair, où le marteau-piqueur des travaux de la rue devient un soliste au milieu de l’orchestre dirigé en rêve par le jeune compositeur endormi…, le traffic-jam des autos au tintamarre de jam-session me restitua le mélodieux Caravane en un cauchemar diurne… Tout Manhattan semblait vivre au rythme endiablé de son jazz-band déchaîné, avec les grands vents qui soufflaient, comme dans les cuivres, le blues… En plein tohu-bohu, les gratte-ciel s’élevaient à la façon des accords, colonnes d’harmonie, qu’édifiait le maître noir, aussi ambitieux dans l’élan de ses constructions musicales. Toute la haute ville était comme habitée par la nostalgie syncopée d’Ellington – revenant peut-être déjà sourd à cet héritage rocailleux… Plus qu’il n’en faut pour émouvoir un Toots Thielemans… Lire la suite