« Qu’est-ce que tu feras plus tard ? » Redoutable question que ma mère me posait déjà au sortir de la communale. Petit coq liégeois en culotte courte et tablier noir, j’avais réponse à tout : « trappeur au Canada, chef des Sioux comme Red Cloud ». Ma mère, justement inquiète, me laissait et s’en allait, rêveuse, laver son trottoir à grandes eaux.

« Il sera instituteur, disait mon père, deux mois de vacances ». Il ne disposait que de son dimanche, et les congés payés restaient à venir. Plus tard, inscrit à l’Athénée, en humanités anciennes, je me voyais mal instit. Lire la suite


Pour Simone

Le plus passionnant dans mon métier, ce sont probablement tous ces récits qu’au fil des séances un bon tiers de mes patients me rapportent, comme si j’étais leur psychanalyste, ou simplement leur meilleur ami, alors que je ne suis qu’un modeste kinésithérapeute, mais un homme il est vrai, du moins me le dit-on souvent, apte à écouter, à mettre en confiance, à créer toute une atmosphère de détente, favorable à la confidence, paraît-il, voire au déballage de témoignages intimes dans certains cas, ou même de secrets carrément déroutants, qui deviennent alors comme de sauvages rivières de montagne, dont le débit varie de l’un à l’autre bien sûr, et dont il peut arriver que je doive détourner le cours, cela va de soi, quand certains détails se colorent d’indécence, par exemple, ce que d’ailleurs, sans me flatter, je parviens à obtenir quasi chaque fois en infligeant au corps que je masse une pression un peu plus brutale que les autres sur les hanches ou sur les omoplates, tout dépend de la sensibilité de mon conteur du moment. Lire la suite


Pour un double anniversaire et une nouvelle mort singulière, épilogue à trois voix : la fille, la femme et l’actrice*

1. La maison du souvenir est une grande bâtisse blanche, de style colonial. Elle se dresse au bord d’une falaise crayeuse, solitaire. L’impression reste vive de cette masse carrée, beigeâtre, où le drame va se nouer, d’où les habitants vont sortir en courant – mais le dehors ne sera pas moins terrifiant que le dedans. Tel est notre lot à tous.

2. Ici je n’ai pas la télévision. Encore moins le cinéma. Ni dehors ni dedans, aucune autre image que celles que me projette mon cerveau sur le voile intime de mes paupières closes. Je reste couchée le jour ; la nuit, j’erre ou je divague. Immobile. Étendue dans l’herbe, posée sur les épis courts, portée par les pissenlits, dans une apesanteur jaune et verte. Silencieuse. Lire la suite


À la trépidation de ce que ma nièce appelle platement la sonnette de rue (platement e.st son mot), je devinai que c’était elle qui la faisait fonctionner. Aucune héroïne de Hitchcock n’y aurait mis cette ardeur. (S’il y a ardeur dans ses films, m’écrivait-elle récemment, c’est dans la blondeur glacée des moumoutes de ses stars.)

J’ai dit ailleurs à quel point cette jeune personne, bien que sortie de l’adolescence depuis pas mal d’années, semblait encore y participer sans retenue. La vie émanait d’elle avec parfois une espèce de violente ferveur. Il ne faut pas s’étonner, m’a-t-elle souvent dit, que mes cheveux soient à ce point bouclés.

Effectivement c’était elle qui arrivait en pestant sur les lenteurs de l’ascenseur et ses réflexes de fonctionnaire. Elle allait encore me dire : « Ton ascenseur a vraiment besoin d’un psy ». Et peut-être encore ajouter : « Comme tous les tordus de Sir Alfred ». Et voilà que je reconnaissais son pas pressé, puis les borborygmes de sa grogne. Lire la suite


Tout a commencé dans la maison du docteur Edwardes.

Mon vieux médecin de famille avait plié bagage, fortune faite peut-être, ou épuisé par trop d’années passées à soigner petits bobos et grands tourments. C’est alors que ce nouveau toubib s’est installé dans le quartier. Nom exotique, certes, mais look on ne peut plus classique, il inspirait confiance. C’est donc tout naturellement vers lui que je me suis tourné quand sont apparus les sueurs froides et autres symptômes qui m’ont alerté. Lire la suite


Un jour, il y a trois mois, dans un taxi jaune, pour la première fois de ma vie, je me suis vu de l’extérieur. Un drôle d’oiseau. Toujours à courir aux quatre coins du monde, sans rien en voir, plongé dans mes livres et dans mes regrets. Et si léger ! Le moindre souffle me retournait à 360°. Gigolo métaphysique. J’étais le produit parfait de la perversité de Dieu. Je me faisais payer en émotions faciles et en intrigues sans fin.

Le noir me prenait, dans ce taxi. Rien ne subsistait, du monde auquel j’avais cru. Le paradis terrestre, délabré depuis longtemps, n’offrait plus aux yeux que ruines éparses et pans de mirage. J’avais posé ma joue sur le rebord de la banquette. Le paysage défilait. Lire la suite


Décidément, le climat ne changerait jamais. La gare dégorgeait ses navetteurs. Crachés à flots réguliers, ils ondulaient dans un même mouvement énervé, précipité, cadencé. Leurs pieds martelaient le sol selon un rythme bien précis, d’armée en fuite. Une armée qui se lançait tête baissée, dos courbé, sous une pluie drue et persistante qui devait rappeler à Ricardo, plus que n’importe quel signe extérieur, qu’il était un étranger.

Intégré mais d’ailleurs.

Malgré son tempérament de conquérant. Lire la suite


Tout le monde a une âme, les jeunes comme les vieux. Je suis jeune, et j’aime les couleurs. Comme celles d’Ensor, je peux exploser. Mais, comme le peintre, je cache une larme.

Dans mes rêves, elle devient rivière, sillonne mon morcellement, relie les parts. Elle prend sa source dans les forêts, rejoint la mer, puis s’envole, survole ma division, ma maladie, ce désarroi qu’ils tentent de soigner sans bien le comprendre. Dépassés, sont-ils. Leur vacillement ajoute au mien.

Je leur dis : Trouvez mon âme, et vous serez guéris. Perplexes, ils se regardent.

Pour patienter, je chante : Lire la suite


Dans ce monde perdu, dans cette Flandre inouÏe qui n’avait peur que du feu et de la langue française, la journée commençait dès l’aube par les jérémiades de mon père. Il avait ruminé toute la nuit un affreux sentiment d’échec. Il ouvrait d’un coup de pied la porte de ma chambre. Il avait eu le temps de se mettre en colère. Il criait: Qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu pour mériter une vie pareille ? Lire la suite