On a inventé un jeu. Jim est arrivé avec des cartons de bière qu’on trouve dans les cafés. J’ai dit il en faut cent quatre-vingt-neuf. Le troisième jour il est revenu avec plus de deux cents, ça nous fera une belle réserve. On a écrit les noms des coureurs du Tour de France avec pour chacun le numéro, l’équipe et le pays. J’ai tout mis dans le sachet Aldi et on a fait le règlement. Maman est rentrée. Elle a dit Alice tu es marraine. C’est un petit garçon. On l’appelle Zizou. Lire la suite


« De la boue ! Te voilà encore redevenu de la boue ! Te v’ià souillé jusqu’aux fesses, imbibé de cette putain de terre qui nous englue les godasses, qui nous rentre dans la gorge, cette saloperie de gadoue qui nous enchaîne ici ! Te v’ià redevenu de la boue, mon fils, rien qu’un tas de merde qui rêve de soleil, de fortune et de gloire, mais t’es rien que de la merde, l’oublie jamais ! »

Quand la mère parle, elle sait y faire, rien que de l’image juste, franche, directe, au nom de son amour qu’elle dit, faut tout oser, franchir les portes mal éclairées, faut tout avouer, même le pire, et le pire, c’est moi. Lire la suite



La lettre qui suit est un faux maladroitement réalisé au XIXe siècle par un contrefacteur dont je tairai le nom. Je me bornerai à dire qu’il fut suffisamment puni pour avoir humilié le très naïf collectionneur que fut le mathématicien français Michel Chasles en lui vendant à plus d’une reprise, contre de fortes sommes, divers documents pour le moins frauduleux. Je l’ai trouvée ci Delvester, dans les caves du Codex Mundi, cette remarquable librairie où je cherchais un exemplaire des Lettres persanes de Montesquieu.

Zélis à Usbek, à Paris Lire la suite


À l’heure où j’écris ces lignes, me reviennent à l’esprit quelques mots d’un texte de Camus, l’une de ces phrases que l’on ne lit jamais machinalement, malgré leur apparente simplicité, et qui font souche dans la mémoire : « Sous le soleil du matin, un grand bonheur se balance dans l’espace ». Lire la suite


Le jacquet est par définition un jeu de hasard et de combinaison qui s’inscrit dans la lignée du trictrac nommé backgammon en Angleterre et ainsi adopté en France au XIXe siècle. Le placement des pièces, les coups de dés destinés à en boucher un coin à l’adversaire, le tour du tableau à effectuer en dernier ressort avant de sortir ses atouts afin de marquer les cases libres de l’autre joueur, les pièces posées à gauche se déplaçant dans le sens contraire des aiguilles d’une montre, tout cela convient pour ainsi dire mot pour mot à l’entraîneur de l’équipe de France de football, Aimé Jacquet, quasi éponyme du jeu, qui, avant le début de la compétition, avait précisément pour ambition d’amener en premier lieu une de ses pièces – à savoir l’équipe nationale – dans le dernier quart du tableau. Lire la suite


Toute honte bue, Marginales aura dont sacrifié au Mondial. Et pourquoi la honte ? Parce qu’il est de bon ton, dans les milieux intellectuels, de mépriser le foot. Ce n’est qu’une idée reçue, que quelques grandes consciences de ce siècle, de Montherlant à Camus et de Handke à Montalbán, suffiraient à contester. Ils ont écrit sur le football, l’ont d’ailleurs aussi pratiqué, et s’ils le châtient quelquefois, c’est parce qu’ils l’aiment et détestent le voir dénaturer.

Pourquoi la honte, devant une discipline qui allie aussi subtilement la force et l’agilité, l’endurance et la vélocité, le don de soi et l’esprit d’équipe, la rigueur du règlement et les innombrables combinatoires possibles ? Pourquoi la honte devant un sport auquel les nations du monde ont aussi massivement adhéré, faisant d’une des nombreuses innovations britanniques en matière de « sport » – un mot anglais quoique de lointaine racine latine – une réussite sans égale ? Lire la suite



Mais cet après-midi, cet irrépressible désir d’être celui qui touche, celui qui d’un regard légèrement amusé, légèrement concentré, toise l’autre avant de la palper. Me placer devant lui, suivre du doigt les contours de son visage, ses lèvres, son nez, son front, ses maxillaires, son menton, ses oreilles, ses sourcils, ses orbites. Écarter doucement ses lèvres, sentir l’intérieur humide et chaud de ses lèvres, attendre la langue qui, timide ou téméraire, lèche mon doigt, l’aspire. J’aimerais faire glisser des bretelles sur une épaule, d’abord la gauche, puis la droite, les replacer sur les épaules, attendre. J’aimerais dénuder un sein, un sein d’homme, un sein de femme, puis caresser l’entour du téton avec un doigt, plus tard peut-être avec ma langue. J’aimerais m’agenouiller devant quelqu’un, défaire une ceinture de pantalon, ouvrir les boutons ou la fermeture éclair d’une braguette, faire glisser un doigt au-dessus du bord d’un slip, sourire à la vue des poils dont les petites boucles dépassent de l’élastique. J’aimerais dénouer des lacets, ôter une chaussette, poser un pied nu sur ma cuisse, tirer doucement les doigts de pied. J’aimerais être celui qui touche, avec ses doigts, ses mains, ses lèvres, sa langue. Mais je suis celle qui est touchée, qui est debout, assise ou couchée, observe des doigts, des mains, des lèvres, une langue qui effleurent ma peau, écoute des paroles comme celles-ci : Lire la suite


D’ici, de ma fenêtre, je ne peux voir la mer. Je n’aperçois que des nuages de couleur sombre qui se désintègrent, et la pointe du Tibidabo. Rien de très joli. Des immeubles, hauts et laids, avec leurs fleurs fanées aux balcons et leurs stores jaunes brûlés par le soleil. Je ne peux voir la mer parce qu’elle est bien loin d’ici, de l’autre côté de la ville. Endeuillée, grasse, presque puante, elle berce, comme une nourrice, des bateaux de commerce, des yachts et des bateaux-mouches à quai. Cette mer-là ne ressemble pas du tout à la nôtre. C’est une surface métallique, épaisse et d’un gris uniforme. Coagulée, bourbeuse. Mais elle me manque. Elle me manque parce que, quand je la regarde, je pense que tu vis de l’autre côté, et que d’une mer à l’autre, d’un rivage à l’autre, le chemin est bien plus court que d’une ville à l’autre. Lire la suite