Dans un monde où un comique sans programme ni scénario est élu sans coup férir en Ukraine, où un homme d’affaires véreux et quasi sénile impose sa marque tapageuse à la Maison-Blanche, où un Président russe est en cheville non ouvrière avec des mouvements d’extrême droite un peu partout, où, un peu partout justement la même extrême droite ou ses avatars populistes et ultranationalistes sont déjà au seuil qui sépare l’antichambre du pouvoir de ses couloirs, où une procédure de sortie d’Exit n’en finit pas de ne pas aboutir, où des fake news se propagent à travers des réseaux asociaux et traitent en suspects ceux qui s’ingénient à les désamorcer, où il règne une atmosphère âcre de « dégagisme » censé débarrasser la « vieille politique » d’une gestion faisant écran à toute transparence, désormais mot d’ordre suprême autoproclamé : dans un tel monde, quelles sont les chances d’une personne désorientée de s’y retrouver ? Lire la suite


– Les mythes sont faits pour que l’imagination les anime.

– Sisyphe, prolétaire des dieux, impuissant et révolté, connaît toute l’étendue de sa misérable condition : c’est à elle qu’il pense pendant sa descente. La clairvoyance qui devait faire son tourment consomme du même coup sa victoire. Il n’est pas de destin qui ne se surmonte par le mépris. Si la descente ainsi se fait certains jours dans la douleur, elle peut se faire aussi dans la joie. Ce mot n’est pas de trop.

– Toute la joie silencieuse de Sisyphe est là. Son destin lui appartient.

Le mythe de Sisyphe, Albert Camus

C’est indigne, vous comprenez ? L’infirmière répétait qu’elle était seule pour vingt-huit patients, que ce n’était pas la peine puisque j’avais des changes pour me soulager, et qu’elle ne pouvait tout de même pas et cætera. Pourtant, c’est un droit humain, vous savez, au moins la libre circulation. Lire la suite


The Airbus 320 touched down at Madrid’s Barajas airport on this hot June day, puffs of dust rising from the wheels. Marcello Thyssen was the first to leave, as always, from his seat in Business Class, with a merry but deferential « Goodbye Mr T. » from the young member of the crew who had seen to his needs throughout the flight. « Enjoy your stay in Madrid ». Thyssen, or Mr T. as he was known by thousands of people – from air crew to Presidents – turned to the young woman with the smile he was renowned for world-wide, looked at her with his no-less famous extraordinary sparkling eyes and said « Thank you Francesca », with a charm that would persuade a nun to go and work in a whorehouse. Lire la suite


traduit par Stéphanie Follebouckt

L’A320 se pose à l’aéroport Barajas de Madrid en cette chaude journée du mois de juin, soulevant des nuages de poussière sur le tarmac. Comme chaque fois, Marcello Thyssen est le premier passager à quitter son siège en classe affaires, accompagné d’un jovial et respectueux Au revoir, Mister T de la part de la jeune hôtesse de l’air qui s’est occupée de lui pendant le vol. Lire la suite


Les jeux sont faits, les dés sont jetés. Ces élections européennes vont certainement, dans les années qui viennent, si cette discipline appelée la science politique est encore pratiquée, susciter des commentaires de tous ordres, donner lieu à des interprétations multiples et, bien entendu, contradictoires. Il est même probable que la multiplicité des points de vue risque de l’emporter sur leur convergence. L’Europe, en effet, est un écheveau d’enjeux, d’intérêts, de stratégies, et n’apparaît plus, on est en droit de le déplorer, quoi que l’on proclame ici et là, comme une ambition partagée. Ce constat, il faut se résigner à le faire, quoi qu’il en coûte. L’Europe, qui fut brandie il y a trois quarts de siècle comme la grande riposte au cauchemar qui avait ravagé le continent et exigé le sacrifice de millions de vies humaines, a perdu de son pouvoir salvateur de conjurer les risques de conflit. C’est le triste constat que l’on doit déduire des discours que sa gestion politique suscite : elle n’est plus concevable comme une grande synthèse, mais plutôt comme l’addition d’une batterie d’antithèses. Lire la suite


Quand même, revenir dans cette ville, après si longtemps, c’était une épreuve. Retrouver à peu près intactes les rues, les façades, les averses, les rames de métro, les rives du canal, les voix enrhumées, montrait bien que le temps ne passe pas, qu’il ne veut pas passer. Il aurait fallu pour échapper à l’éternel présent bien plus que vingt-cinq ans d’absence : un véhicule spatio-temporel. Lire la suite


C’en est fini ! L’heure est passée !

Les aiguilles arrêtées ! le minuscule édifice effondré !

Bientôt je presserai contre mon cœur l’éternité et hurlerai

Son immense malédiction à l’humanité.

Ah, l’éternité ! douleur infinie,

Mort indicible, incommensurable !

Œuvre vile, conçue pour nous railler,

Nous, rouages d’une horloge remontée à l’aveugle

Qui sert de calendrier bouffon à l’espace et au temps

                                            Karl Marx, Oulanem

 

Pour essayer de trouver quand même des gens, des gens en vie, il a fallu pousser jusqu’à la gare. Un attroupement s’était formé, on le voyait en descendant du Mont des Arts. Il s’épanchait sur le boulevard, coagulait autour de la Madeleine. Je m’en suis senti comme requinqué. Lire la suite


Je suis venu, calme orphelin,

Riche de mes seuls yeux tranquilles,

Vers les hommes des grandes villes.

Ils ne m’ont pas trouvé malin.

Verlaine

Le premier poème rencontré sur mon chemin, vers les dix ans, je ne savais ni que c’était, ni ce qu’était – un poème. Retiens la nuit, craché par les haut-parleurs des auto-scooters sur la place communale de Jette, faisait rayonner des paroles sublimes dans l’obscure grisaille. J’ignorais qu’elles résonneraient un jour avec le plus génial de tous les titres de romans : Voyage au bout de la nuit… Le voyage au bout de l’ennui que serait la décennie des années 60 me ferait dix ans plus tard chanter par cœur La Mémoire et la Mer de Léo Ferré, pour en appeler à une aube entrevue dans ce crépuscule infini qui depuis lors n’en finirait pas d’opacifier les horizons… Lire la suite


Aujourd’hui, un homme est tombé dans la rue. Il n’avait pas mangé depuis trois jours au moins. C’est pourquoi il est tombé si vite, il est tombé si bas, sans être allé bien loin ; – il est tombé si vite, il est tombé si bas, si en deçà de lui, au-delà de lui-même, si loin, si vite, si bas, dans les égouts du monde, les bas-fonds de lui-même, de toute humanité – au sol inexorable. C’était aux derniers jours d’un hiver rigoureux, d’un été déplorable. Cela ne faisait qu’un instant que je le regardais – mon regard vagabond s’était posé sur lui, en un instant saisi, immédiatement requis, intérieurement frappé. Assis sur son banc, cet homme semblait déjà tombé ; il semblait déjà comme chuté en lui-même. Il s’est levé de son banc ; il a fait quelques pas : il est tombé aussitôt : il est tombé dans la rue : il est tombé lui-même de lui-même en lui-même. C’est comme s’il avait trébuché sur lui-même, sur lui-même qu’il a subitement trébuché, à lui-même qu’il a été son propre skandalon, son perfide scandale, le pernicieux caillou laissé sur le chemin, la pierre d’achoppement où tout homme trébuche, à lui-même qu’il a été sa propre chausse-trape, sa propre entrave et son écueil, son obstacle et sa chute – son formidable abîme. Lire la suite


La corde à linge se maintenait dans les caprices du printemps.

La table était mise, en contrebas, une carafe d’eau, une mouche dedans voletait, prenait l’eau, se cognait au goulot, cherchait la sortie.

Le son égrillard d’un écran plat, épelait des articles de télé shopping, des bruits de portes de commissariat de quartier, des génériques de « Plus belle la vie ». Lire la suite