Édith s’était laissé convaincre de venir boire un chocolat en terrasse place Brugman.

Exquis, ce chocolat. Elle s’en était même commandé une seconde tasse, en attendant Véronique, très en retard, comme à son habitude. Elle lisait un Figaro tout chiffonné ramassé sur une table, avait hésité à faire l’acquisition du dernier Goncourt dans la librairie voisine, craignant de déséquilibrer son maigre budget.

Elle parcourait les titres d’un œil narquois : les éternelles polémiques autour de l’expulsion des Roms, l’exil volontaire des juifs français vers Israël, les foyers de tension au Moyen Orient, en Ukraine, le président de la République éreinté par les sondages. Le chômage, le désenchantement, la déprime des familles. Elle avait mal à sa France. Elle replia le journal. Lire la suite


Nous sommes en 1957. La télé n’avait pas encore fait son entrée dans toutes les maisons. Au cinéma, nombre de films étaient « enfants non admis ». Il fallait avoir dix-huit ans pour être considéré adulte. Dans l’histoire qui suit, Stéphane a quatorze ans, Charlotte treize. Ils diffèrent de treize mois et quinze jours. Souvent, on les prend pour des jumeaux.

Jeune mariée, Maman ne connaissait pas la pilule. Lire la suite


Non, écoutez. Les jérémiades des ONG, de l’opinion internationale, les pressions démocratiques… nous n’en avons rien à foutre. Ça remue simplement les émotions à fleur de peau des téléspectateurs de CNN ou des télés locales. Ce qui est bon : qu’on parle de nous. Qu’on sache que nous existons. Que ça rappelle ce que nous exigeons. Revendiquons. Et non, non, non ça ne salit pas notre démarche. Taisez-vous. C’est quoi une image ? Hein ? c’est un morceau visuel du réel tiré de son contexte. Rien d’autre sauf qu’elle passe. On la voit. On la regarde. On reçoit un coup au cœur ou à l’estomac. On l’a oubliée après deux bouchées de pain avalées. Parfois même, on se dit qu’elle a été traficotée par l’informatique et compagnie. Puis, ensuite, on la classe l’image. Dans une banque de données, une réserve de musée de la photographie. Hop, terminé ! Bien sûr, on la ressortira peut-être pour une expo thématique, pour illustrer un manuel scolaire ou un bouquin d’histoire. Basta. Rien d’autre. Lire la suite


Le rédacteur en chef du « Sacré peuple » semble guilleret ce matin ; il a trouvé le beau sujet à développer, Il appelle la bécasse et lui demande d’écrire « quelque chose » sur les enfants, ces fétus balancés au gré des événements. Car ils grouillent ces petits dont on parle à peine et au-dessus desquels se battent et se déchirent les adultes, tous papas et mamans la plupart, mais absorbés par leurs importantes fonctions. Ces petits aux figures barbouillées et aux sourires éclatants sont pourtant l’avenir de l’humanité. Cet avenir serait-il menacé ? « Vous qui aimez tant marcher, allez au cœur des conflits et dites-moi ce qu’il en est de ces sauvageries qui n’épargnent pas les innocents. La source de cette loi quasi universelle qui provoque les conflits. Y a-t-il même une loi ? Je pense à celle que définit la théorie des catastrophes, peut-être ? Toutefois, je ne vous demande pas un article de mathématicienne, mais du ressenti, du senti, du pensé, il me faut de la pâte humaine tant qu’elle existe encore. Allez ! » Lire la suite


C’était il y a longtemps et loin d’ici. Quelque part dans les pas de l’Inca, entre Cajamarca, la ville où Atahualpa rencontra son destin espagnol, et Chiclayo, dont la seule gloire moderne est de se trouver en bordure de l’océan Pacifique.

Nous avions loué un de ces collectivos, antiques paquebots à quatre roues, survivants de l’industrie automobile yankee des années soixante, assurant les liaisons routières à condition de rassembler cinq voyageurs, chèvres et poules en sus. Ah, nous en avons vu du paysage ! Du beau, du grandiose, du sauvage, du tellurique, du désespéré, du prodigieux. Lire la suite


Je ne sais plus, au juste, à quoi je jouais quand ils m’ont appelée. Quand ils m’ont poursuivie de leurs appels.

Ils m’ont prise au dépourvu, et des boules se sont cognées dans mon ventre. Personne jamais ne m’appelait. J’étais une petite rôdeuse, qu’un rien distrayait, qui aimais le temps des semailles, celui des foins, celui des moissons, la cadence et la luminosité des heures. Mais que les aboiements de la nuit, les noirceurs de l’hiver crucifiaient. De terreur. Lire la suite


 

Saint-Idesbald, août (20)14.

Je ne vous remercierai jamais assez, chère Maîtresse, de tout ce temps que vous nous avez consacré pendant les années d’insouciance passées avec vous, dans l’école du village. Je vous écris de ma plus belle écriture, je n’ai pas oublié l’importance que vous attachez à cette « politesse de la calligraphie » comme vous l’appeliez en faisant semblant de gronder. Mais je me laisse distraire. En levant la tête je vois mes camarades de tranchée. Il y a ceux que vous connaissez et qui vous écrivent peut-être aussi : Arille, Édouard, André, Edmond. Ils sont là mes compagnons, dans la boue gelée et le vacarme des marmites qui nous pleuvent dessus.

Je ne vous demanderai jamais assez pardon d’avoir été un tel enfant turbulent, frondeur, indiscipliné. Avec Arille, Édouard, André, Edmond, on préférait jouer à la guerre avec nos armes de pacotille plutôt que de vous écouter. Des roues de la voiture d’enfant, d’une caisse de pommes de terre et d’un manche de bêche nous avions fabriqué un « 75 » et nous abattions les hordes de Boches dont, à la maison, les parents nous avaient bassiné les oreilles. Vous, vous nous parliez d’espoir. Vous souhaitiez que la guerre n’ait plus jamais lieu. Lire la suite


Kinderjoeren, zisse kinderjoeren

Eibik blijbt ir wach in mijn ziekoeren

Wen ich tracht voen ajer tsijt

Wert mir azoj bang ‘n lijd

Les années de l’enfance, les douces années de l’enfance

À jamais vous veillerez dans ma mémoire

Quand je pense à votre époque

Il me vient de tels remords, une telle souffrance

Mordechaj Gebirtig, Kinderjoeren Lire la suite


Les femmes et les enfants d’abord : expression plus ancienne encore que le
« save our souls » banalisé dans le SOS devenu polyglotte (comme pas mal d’acronymes auxquels les non-usagers de l’anglais n’entendent goutte), elle sous-entend un pari sur l’avenir de l’espèce.

Laissons-lui la chance de se prolonger, en permettant aux petits d’accéder à l’âge adulte, et aux femmes d’en engendrer d’autres encore. Ce syntagme figé en dit plus long sur une civilisation qu’une déclaration solennelle : il mise sur un principe que l’on qualifiera d’humaniste. L’espèce humaine est en effet la seule à pouvoir légiférer sur sa survie. Si ce n’était pas le cas, si les quadrupèdes susceptibles de nous alimenter avaient les moyens de réguler de la sorte leur sauve-qui-peut, ils l’auraient déjà fait. Lire la suite


— Je ne veux pas en parler. C’est tout simple…

— De quoi ne veux-tu pas parler ?

— De la liberté d’expression. Parce qu’il n’y a rien à en dire.

— Bien. N’en dis rien, si cela te chante, mais ne viens pas ensuite te plaindre…

— Ah, c’est le coup classique. Tu me déçois. Chut. Ne me coupe pas ! Parce que si je n’avais rien à en dire et que je me taisais, je serais de ceux par qui le mal est arrivé, et que la liberté d’expression… Lire la suite