Soleil !

Le jour se lève.

La brume se retire.

Pourquoi se cacher sur scène ?

Je m’y lave à la lumière d’une mer infinie.

Sur la rive orientale me parvient l’haleine de l’Atlas.

Les spectres de la nuit se sont enfuis mais la chanson demeure.

Moi qui n’ai plus de voix ni ne sais chanter : combien d’yeux me voient ? Lire la suite


Une vaste étendue de sable et de cailloutis, un désert démangé de soleil où ne se rencontrent que des serpents secs comme du bois, des rongeurs de rien du tout et de vilains crabes terrestres… Oui, le plateau du Mokambo est tout sauf attirant, tout sauf enchanteur. Un théâtre de mort et de désolation parfaitement prédestiné, à présent que j’y pense, à y construire l’usine ultramoderne dont un certain Gregorenko, puisque tel est mon nom, a la redoutable charge : jusqu’à ce que mort s’ensuive, précisément.

*

Depuis combien de temps David Gregorenko est-il basé au Complexe Robinson ? Je n’en sais plus trop rien… Au point de croire, parfois, que j’y serais né. Que j’y aurais été produit, à l’image des Toukoms !

Quand rien n’est plus faux : je suis fait de chair et d’os, moi ! Et l’unique humain, même, à végéter ici. Moi, seul maître à bord de cette usine dont les bâtiments d’acier, peints de rouge cru et de bleu vif, et dont les verrières étincelantes semblent participer d’un fulgurant mirage au cœur du désert ! Une hallucination dont moi seul serais le jouet. Puisque personne d’autre n’a pleinement conscience de ce qui s’y passe ! Lire la suite


Juillet 2013. Je viens de terminer ma maîtrise en histoire des temps modernes. Quelle année éprouvante ! Des cours à suivre depuis septembre 2012, des examens pour sanctionner mes connaissances et de plus, la préparation et l’écriture d’un mémoire de fin d’études ayant pour thème les prémices de la révolution française.

Mais qu’importe ! Me voilà récompensé, diplômé de l’université catholique de Louvain avec la plus grande distinction et les félicitations du jury. Lire la suite


Nous sommes là, plantés sur une terre tragique.

Le champ de bataille fume : décoction de souvenirs et de songes fracassés.

Krzysztof Kamil Baczynski, Testament de feu

Traduction de Claude-Henry du Bord et Christophe Jezewski

et ce sera décembre

ce sera l’hiver

il faudra avoir vu brûler les branches

qui fleurissaient dans les vergers

marcher sous les pommiers

parmi les fruits de givre

et le vent

te tranchera le visage Lire la suite


Le vicomte conta fort agréablement l’anecdote qui circulait sur le duc d’Enghien ; il s’était, disait-on, rendu secrètement à Paris pour voir Mlle Georges, et il y avait rencontré Bonaparte, que l’éminente artiste favorisait également. La conséquence de ce hasard malheureux avait été pour Napoléon un de ces évanouissements prolongés auxquels il était sujet et qui l’avait mis au pouvoir de son ennemi. Le duc n’en avait pas profité ; mais Bonaparte s’était vengé plus tard de cette généreuse conduite en le faisant assassiner. Ce récit, plein d’intérêt, devenait surtout émouvant au moment de la rencontre des deux rivaux, et les dames s’en montrèrent émues.

« C’est charmant, murmura Anna Pavlovna en interrogeant des yeux la petite princesse.

— Charmant ! » reprit la petite princesse en piquant son aiguille dans son ouvrage pour faire voir que l’intérêt et le charme de l’histoire interrompaient son travail.

Léon Tolstoï, Guerre et Paix

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La bêtise est la mauvaise fée du monde.

Jacques Brel

Traversant un grand cimetière sous la Lune encore inexplorée, le laboureur anonyme — qui n’est autre que le célèbre soldat inconnu — parvient à s’échapper de la boue d’un abri sous une pluie d’obus. Il est le seul survivant de son régiment anéanti. Il a dix-neuf ans, il est beau, grand et bien bâti. Imprudent aussi. Il se dit que naître est imprudent. Continuer de vivre l’est aussi. Tout est imprudent. Déboussolé, il ignore s’il survivra à ces champs d’explosions mortifères, à ces sinistres effets pyrotechniques. Il est atteint du typhus. Celui de la guerre. Seules le tracassent les dernières coupes de fourrage et la conduite des chariots de betteraves à la sucrerie. Lire la suite


Dieu ne joue pas aux dés.

Albert Einstein

Elle est assise bien droite et porte le voile, comme 80 % des filles dans cette portion du métro, à cette heure-là. Comme 80 % des filles, elle a des écouteurs high-tech enfoncés dans les oreilles. Comme 80 % des filles, elle est penchée sur son smartphone à écran géant, mais comme 0 % des filles, elle regarde un film en noir et blanc. C’est fou comme, à notre époque numérique, ces images froides et sautillantes attirent toutes les attentions. En me penchant par-dessus son épaule, oh très légèrement, je reconnais Charlot soldat ; il ne porte plus son costume de gentleman vagabond mais un uniforme de l’armée américaine de la Première Guerre mondiale — la « première », on savait donc qu’il y en aurait d’autres ? Elle devine mon regard, jette vers moi un œil trop maquillé de khôl comme les speakerines d’Al Jazeera, j’ai même l’impression qu’elle tourne l’écran de quelques millimètres dans ma direction. Je souris sans qu’elle me voie pour créer une complicité connue de moi seul, un secret entre me and myself (les mieux gardés !) J’ai toujours adoré Charlot, sa timidité insolente, sa douceur et sa violence libératoire. Il ne reste pas longtemps dans les tranchées, il se déguise en arbre-espion, puis en Prussien pour enlever le Kaiser, mais surtout pour empêcher le probable viol d’une jolie Française qu’il tient à garder pour son usage exclusif, comme dans tous ses films (et comme dans sa vie). Pour donner le change, Charlot-prussien botte le cul de son meilleur pote, le bouscule avec violence, déguise la Française en soldat allemand à la moustache ambiguë qu’il trace lui-même au cirage. Lire la suite



C’est par hasard que je suis tombé l’autre jour sur Gégé Muche. J’entrais chez mon boulanger et lui, il en sortait, une baguette emballée dans du papier de soie à la main. Cela faisait trente ans au moins qu’on ne s’était pas vus.

Je n’irais pas jusqu’à dire qu’il n’avait pas changé car, bien entendu, tout le monde change, mais il avait l’air d’un fringant jeune homme, alors qu’il approchait comme moi de la cinquantaine.

On s’est jetés dans les bras l’un de l’autre, et je lui ai proposé d’aller prendre un verre. On s’est installés au Nouveau Pont, un café qui est à deux pas du pont Demany, de la station de métro Thieffry et du cours Saint-Michel. Malgré l’heure matinale (huit heures et quart), on a commandé un blanc sec de Touraine. Lire la suite


È la pace che mi fa paura, temo la pace più di qualunque altra cosa 1.

Fellini

Juste au-dessus de l’image collée sur le mur s’étirait maintenant une ligne assez courte, mince et sinueuse. Il expliquait aux visiteurs curieux de ses procédés qu’il ne pouvait pas imposer aux gens dont il peignait le portrait de rester immobiles des heures durant. Il utilisait donc comme soutien au travail indispensable de l’observation et de la mémoire un jeu de photos. Pour les enfants surtout, les gens trop occupés. La difficulté, disait-il, était alors de restituer les menues transformations, le temps qui passait sur les traits du modèle, alors que le cliché les avait figés dans l’instant.

Le portrait était une commande officielle et le général de la photo était plutôt sympathique. Élégant dans son uniforme vert sombre. Simple et direct, comme on dit, avec, dans le sourire, un peu de la ferveur désenchantée du Drogo de Buzzati. Ce travail avait un côté d’autant plus amusant, surréaliste en somme, qu’il allait à l’encontre des idéologies ambiantes. Il souriait, en fignolant les boutons dorés de la veste, du paradoxe où plus c’était désuet, kitsch, plus « peindre ça » devenait pour lui une « attitude contemporaine ». Lire la suite