Et quoi ! Sous prétexte de crise, je ne devrais pas partir en vacances ? Parce que la banque, et tout le système financier avec elle, a joué à qui perd gagne, je devrais rester enfermé entre mes quatre murs, avec mon balcon pour unique fortune ? Non, Monsieur ! Non, Madame ! À moi les horizons longs, les soleils couchants sur mers de jade, les brises légères à l’ombre des palmiers et le sable fin entre les doigts de pieds. Je n’ai que faire du diktat de l’argent, que faire de la toute-puissance des agences de notation, que faire de l’orthodoxie budgétaire. Je suis un homme de Rousseau, naturel, bon, exempt de perversité, qui n’aspire qu’à vivre en harmonie avec mère nature. Lire la suite


Professeur de géographie à la retraite, Georges n’avais jamais voyagé autrement que dans son atlas. Il savait tout sur le relief et la nature du sol de n’importe quel pays du monde, sa faune et sa flore lui étaient familières, ainsi que ses richesses exploitées et exploitables. Fleuves et affluents formaient sur sa carte du monde des arabesques aux noms évocateurs d’aventures ; ponctuée de villes et griffée par les cordillères et les massifs montagneux, cette carte restait figée dans son esprit, avec ses océans toujours secs et coloriés de bleu. Lire la suite


Comment pourrais-je t’en vouloir à toi ? L’envie ne me manque pas pourtant. Lorsque les souvenirs remontent à la mémoire. Les matins sans lumière. L’odeur mêlée d’essence, de tabac et de parfums qui emplissait l’habitacle de la camionnette et collait au châle sous lequel nous essayions de voler quelques instants de sommeil. C’est toi qui m’emmenais dans ces trajets chaotiques (avant, j’aurais écrit « cahotants ») qui partaient du camp en lisière de la ville et aboutissaient dans les rues commerçantes de la ville voisine. D’arrêt en arrêt, la camionnette se vidait de couples effarés comme nous. Le chauffeur ne disait pas un mot. Chacun savait où aller. Depuis des semaines, nous nous disséminions dans les flaques de lumière néon. Lire la suite


Le diagnostic était sans appel : il faudrait opérer. Le corps social, retrouvé sans connaissance, était trop atteint pour se rétablir seul et une intervention laissait peu d’espoir de rémission. Son souffle était court (comme la politique à courte vue qui prévalait depuis trop de temps dans tous ses pores), ses membres douloureux, ses veines étaient saturées par l’absorption de trop de substances contre-nature, ses articulations gonflées par trop d’excès sans frein ; et on connaissait ses problèmes d’élocution dès qu’il s’agissait de s’exprimer sur la profondeur de son mal. Tout cela dénotait un organisme fourbu, sans ressort, incapable de se régénérer. Les médecins, se saisissant brusquement d’un reste de morale — à moins que ce ne fût pour se dédouaner en cas d’insuccès — insistèrent sur la nécessité de ne plus confondre les symptômes avec les causes du mal — c’est-à-dire l’orthodoxie financière et les flux consanguins (des banques aux banques et réciproquement) du crédit. Mais on leur interdit de toucher à ces parties-là, et ils se tinrent cois. Dans ces conditions, la partie ne pouvait qu’être expédiée… Lire la suite



C’était une grande bringue rousse avec un béret rouge très voyant, un chemisier rose bonbon, des bracelets de pacotille à chaque poignet, une vilaine jupe écossaise et des bottines de cow-boy fourrées genre Calamity Jane…

Elle devait avoir la quarantaine. Ou en donnait l’impression.

Elle s’est presque précipitée sur moi. Elle m’a d’abord dit qu’elle avait adoré mon dernier enregistrement des deux premières Suites pour violoncelle de Jean-Sébastien Bach, une merveille, une tessiture de son inouïe, puis qu’elle se prénommait Hermine.

Elle a précisé :

— Hermine avec H. Lire la suite


En ce temps-là, les avions se sont mis à tomber du ciel. Ils s’écrasaient au sol, et cela faisait des centaines de morts à chaque fois. Des volcans se sont éveillés un peu partout sur la Terre, crachant le feu et la terreur. Des raz-de-marée géants ont ravagé des îles entières et même des pays. Des ouragans, des cyclones, des tornades, des tempêtes se sont succédé. La banquise, dans le Nord, s’est mise à fondre. Des maladies nouvelles ont fait leur apparition et des épidémies se sont propagées à travers le monde sans que rien ne puisse les enrayer. Les maladies anciennes ont repris vigueur. Le nombre de cancers s’est développé de manière exponentielle, à cause de tous ces additifs et autres conservateurs que l’on incorporait aux aliments, à cause des emballages, à cause de la pollution, à cause du tabac, de l’alcool, de la drogue… À cause de l’homme, en somme. Dans les pays du Sud, la famine, la guerre et le sida se liguaient pour semer la mort. Dans ceux du Nord, les populations vieillissaient cependant que les naissances se faisaient de plus en plus rares. La stérilité masculine, telle une épidémie d’un genre nouveau, se généralisait. C’était comme si la planète tout entière s’ébrouait, tentant d’éradiquer la race humaine, tel un gros animal couvert de parasites qui se secoue pour s’en débarrasser. Des émeutes ont éclaté puis des révolutions et des guerres, plus brèves mais plus nombreuses, plus sauvages et violentes que par le passé. Guerres ethniques, guerres de religion, guerres expansionnistes, guerres idéologiques, génocides en tout genre. L’Afrique et une partie de l’Asie baignaient dans le sang. En Amérique latine, la violence se répandait. Des armées d’enfants perdus erraient dans les villes, terrifiés et monstrueux à la fois. Ils tuaient et volaient pour survivre, ou pour s’acheter un peu de cette drogue qui leur apportait l’oubli avant de les détruire. La Chine, pendant ce temps-là, signait des accords commerciaux et des traités d’assistance économique avec de nombreux pays d’Afrique, ceux-là mêmes dont les populations mouraient de faim et s’entre-tuaient cependant que leurs dirigeants toujours plus gras paradaient dans des palais climatisés, oubliant de payer militaires et fonctionnaires mais entassant lingots d’or et diamants au fond d’inviolables coffres suisses. Lire la suite


Pour Alain Dartevelle, l’explorateur

1.

La ruine du monde a fait sortir l’or de ses alvéoles. Il est vivant, il danse dans les cercles intérieurs et les grands serviteurs du soleil, la tête encapuchonnée, les vêtements desserrés et coulants, battent des mains pour lui garder le rythme. Ils sont au comble de la joie, ils hurlent en musique, ils croquent des glaces en diamant. Lire la suite


Il fut le premier sur la liste à être écarté de l’entreprise qui avait été son seul employeur jusqu’à présent. Quatorze mois et trois jours dans le domaine de l’hydraulique. (Énergie de pointe sans émissions de CO2 ! Notre force est dans le futur du citoyen responsable !)

Crise, restructuration, réorientation, les mots se mélangeaient dans son esprit chahuté par la nouvelle.

« L’hydraulique, c’est une grande famille, tu n’auras aucune peine à te recaser », l’avait rassuré une collègue. Lire la suite


Les naïfs qui espéraient que la Crise entraînerait un redressement de la moralité bancaire en resteront pour leurs frais. Que dans un premier temps les auteurs de ladite crise n’entendaient nullement renoncer à leurs bonus, cette fois pris sur les milliards des paquets de sauvetage ficelés par les États et à rembourser par le contribuable, en constitue une première preuve. Les nouveaux produits financiers qu’ils proposent à leur clientèle en apportent d’autres. C’est reparti comme si de rien n’avait été ! Lire la suite