Assis dans une flaque de soleil le vagabond s’est isolé du monde. Il ne prête même plus attention au gobelet de carton déposé à ses pieds. Sur le parvis de la banque il a écrit à la craie : « J’ai faim ».

Un jeune homme en costume noir, chemise blanche, cheveux coupés à la brosse avec houppette, s’arrête à hauteur du clochard avant de franchir la double porte de la Caisse de Retraite et Financements. Il laisse tomber une pièce. Le clochard lève les yeux de son bouquin et remercie l’homme pressé. Lire la suite


Ma chambre donnait sur le lac Léman. Elle était très vaste et très ensoleillée, elle sentait bon le muguet. C’était, me suis-je dit, un excellent présage avant mon entrevue, dès le lendemain matin, avec les dirigeants du Groupe pharmaceutique Fourcade. Je suis probablement de la vieille école, mais je soutiens que dans les affaires les pressentiments et les prémonitions comptent beaucoup. Pas besoin d’un horoscope ni d’une pythonisse pour en avoir, presque chaque jour, la confirmation. On subodore les choses ou on ne les subodore pas. Le flair en somme. Ce sixième sens que tout le monde possède plus ou moins, mais auquel les gens dits raisonnables ne se fient guère.

J’ai défait ma valise et je suis allé prendre une douche à la salle de bains. Puis je me suis étendu tout nu sur le lit et j’ai commencé à somnoler. Des tas d’images se sont bousculées dans ma tête. À la fin, seule est restée celle de Sarah, ma nouvelle secrétaire. Décidément, Sarah m’obsédait. Avec elle, j’avais l’impression d’être, ces dernières semaines, un adolescent amoureux — amoureux fou — pour la toute première fois de sa vie. Est-ce que j’avais jamais eu à ce point une femme dans la peau ? Lire la suite


— Papa, pourquoi c’est la fourmi qui gagne à la fin ?

Lorsque mon fils me posa cette question, je ne sus que lui dire. Le champ des réponses était trop vaste. Toutes se valaient.

— Elle a eu raison de ne pas lui faire confiance.

— Elle n’a gagné que provisoirement. La chance tourne. Son stock de nourriture peut pourrir.

— Elle n’est pas heureuse avec toute cette boustifaille.

— Elle pense à ses enfants, si tant est qu’elle puisse en avoir. Lire la suite


Pourrait-on sortir de chez soi pour aller explorer des mœurs autres que celles de la civilisation bancaire ? Mais pour en rencontrer, faudrait-il aller jusque sur Mars ? Peut-être que non. Il pourrait être encore possible d’aller se dépayser quelque part sur notre planète. Par exemple, là où les banques visent, certes, de nouvelles proies — mais ne les ont pas encore digérées. Des pays où les soucis ne portent pas le nom de dettes non remboursables, ou factures impayées. Lire la suite


Je sais que je n’ai pas le droit. Maman me l’a interdit. Mais ce n’est pas l’avis de grand-mère. Gâteuse, qu’elle dit maman : une vieille diva qui ne sait pas ce qu’elle fait. De toute façon, je ne peux m’en empêcher, tout simplement. Alors, j’ai déposé mes coquillages sur la table, au centre, bien étalés, pour pouvoir les admirer, chacun. Comme ils brillent ! J’ai caressé mon plus joli couteau : il a l’élégance des ongles de maman, lorsqu’elle les a manucurés. Il scintille, littéralement. J’ai glissé l’annuaire sur sa tranche légèrement aiguisée. Bien sûr, si on appuie trop, ça fait un peu mal, mais, par cette chaleur, la fraîcheur qu’il dégage tient du miracle. J’ai ensuite porté le trésor nacré à ma joue, tout lisse, tout doux. Et j’ai fermé les yeux. Comme devant Moïse, l’océan s’est ouvert pour moi. J’allais atteindre ma terre promise, les narines gorgées des parfums d’embruns. Des pas ont retenti dans l’escalier. Pour aujourd’hui, c’était fini. Vivement mercredi ! Lire la suite


— Long au moins jusque-là, imaginait Samantha en désignant ingénument à son amie Gina le dessous de son nombril qui, bien que serti d’un adorable petit brillant, apparaissait très dénudé sous le minuscule top moulant.

Puis, se tournant vers moi, dans un sourire ravi :

— Ça m’irait bien, vous ne trouvez pas, Monsieur Vandersteen ?

Et ses yeux mi-clos, ses lèvres entrouvertes faisaient que ce sourire semblait être un baiser.

* Lire la suite


Les nouvelles tournent en rond ou c’est moi, qui ne comprends plus. Ça visse et ça dévisse tous les jours et des jeunes ont encore incendié Rome, Athènes et Londres hier. Je ne parle pas des villes de province. Ça brûle, ça casse, ça avance, ça recule, ça cogne dur, la farce est terminée, on va bientôt tirer dans le tas. J’ai quitté l’école en juin et me revoilà à pied d’œuvre. Trois collègues manquent à l’appel, ils ont abandonné, terminus, ils rendent leur tablier aux fous qui voudront encore marmonner dans des salles de sauvages égoïstes et peureux. Ils fichent le camp. Ils nous avaient prévenus à la dernière délibération de fin d’année, ça changeait ou ils partaient. Sont partis. Pouvaient plus voir les tas de fatigue de quinze ans attendant la fin du cours en craignant le suivant. Pouvaient plus. Lire la suite


De deux choses l’une (et beaucoup d’autres entre les deux) : ou le glas est en train d’être sonné de l’Ancien Monde – États-Unis compris, qui ont réussi à vieillir prématurément –, ou l’on est simplement dans un virage particulièrement dangereux, qu’il est nécessaire de négocier pour éviter le désastre.

Dans un cas, il vaut mieux se sauver au plus vite, et chercher des cieux plus cléments ; c’est d’ailleurs ce que beaucoup de jeunes s’empressent de faire, qui apprennent le chinois ou le japonais à marche forcée. Dans l’autre, il faut procéder à la révision critique et sévère de ce qui nous a menés où nous sommes, c’est-à-dire dans ce qui ne pourrait être qu’une crise. Lire la suite


Poèmes extraits du recueil la Tête sur la table et traduits du tchèque par Virginie Béjot

BERCEUSE

La tête de l’ivrogne repose sur la table

Les bouteilles se dressent tout autour

Les mouches bourdonnent

Le soleil s’en va

Le jour et la nuit se rencontrent

Les bouteilles renversées

La tête de l’ivrogne se vautre sur la table

Comme oscille le monde Lire la suite


Je vous assure que ce n’est pas une blague. Je l’ai lu, noir sur blanc, c’était écrit en grandes lettres grasses sur la couverture d’un livre. Et ailleurs. Un peu partout, en vérité. Un peu n’importe où. En une de certains journaux, sur des affiches, sur des badges, sur Internet… Des gens le criaient dans les rues. « Nous sommes les indignés », proclamaient-ils fièrement.

Indignez-vous… Ça laisse rêveur, non ? Lire la suite