Un lion noir rugit sur mon drapeau jaune. Aerts et Merckx vont passer devant moi et ils feront comme les taureaux d’Espagne : ils fonceront dessus. C’est un monsieur qui nous l’a donné ce midi. Il a garé sa Renault Espace sur le côté de la route et il a distribué des drapeaux à tous ceux qui ont une plaque belge. Comme on est nombreux à être en vacances aux Deux-Alpes, il a vidé son coffre ici. Il répétait « voor Mario, voor Mario ». C’est le prénom de Aerts. Il est peint partout sur la route. Papa dit que Merckx est très fort aussi. Lire la suite


« Un garçonnet l’échappe belle. » Ainsi s’intitulait, page des faits divers, l’articulet (de quel journal ? Le Rappel, droite catho où ferraillait déjà Pol Vandromme ? Le Journal de Charleroi où Jacques Guyaux entretenait sa nostalgie du Front popu ? Les deux hommes, que tout aurait dû opposer, pratiquèrent une amitié d’un demi-siècle, à l’ébahissement partagé des laïcards et des « thalas », les va-t-à la messe) ; l’articulet, écrivais-je : le garçonnet, c’était moi. Lire la suite


André Tillieu, « l’ami belge » de Georges Brassens, m’a rapporté une anecdote qu’il tenait de Louis Nucera, l’excellent auteur du Roi René. La passion du cyclisme (1976) et de Mes rayons de soleil (1987), mort à vélo comme Molière en scène. La voici telle quelle. Avant la première guerre mondiale, Proust assistait régulièrement aux rencontres du Vélodrome Buffalo de Paris. Le dandy des Plaisirs et les Jours, le traducteur de Ruskin appréciait en particulier l’élégant Lucien Mazan, dit Petit-Breton, détenteur depuis 1905 du record de l’heure. Au point de solliciter un autographe. Que le coureur libella, olympien : « À mon admirateur, Marcel Proust. » Relativité des gloires humaines…

Il arrive que des universitaires aussi ressentent la « passion du cyclisme ». De très savants collègues et confrères (Jacques, Carl, Gilles, André, Claude, Pol, Leo, Jean-Baptiste… : ils se reconnaîtront) m’ont souvent accompagné hors de nos circuits habituels. Lire la suite


Ils étaient nus tous les deux, adossés aux oreillers. Lui à droite du lit, elle à gauche. À deux mètres de la couette, l’image du peloton vue d’hélicoptère s’agitait dans la télé. Elle lui demanda combien temps il restait avant que la caravane traverse le village. Un bon quart d’heure à son avis. Un peu moins si les échappés tenaient leur allure. Au train où ils allaient, rien de moins sûr. Elle voulut aussi savoir combien de temps avant l’arrivée. Elle dit : La finish line ?

Aucune idée. Il fallait d’abord franchir le col des Aravis. Ce n’était pas le top du top comme col, mais quand même. La raison de toutes ces questions, il s’en doutait. Qu’aujourd’hui ne serait pas un jour ordinaire, il l’avait aussi prévu. Ce qu’il n’avait pas prévu, c’était elle. Lire la suite


Parfois, quand ils avaient des congés, tel un vol de gerfauts hors du charnier natal, les vacanciers anonymes traversaient les champs de blé couchés, au-delà du cordon impassible de la frontière.

Ils embarquaient le plus souvent dans de grandes familiales, après une nuit fébrile à choisir avec parcimonie le contenu de leurs bagages. Ainsi dans les débuts d’aurores, les enfants endormis se laissaient glisser comme des petits sacs de sable aux paupières lourdes sur les sièges en similicuir d’une GS moka, d’une CX bleue aux reflets de métal. Les derniers kilomètres du côté de Quiévrain, le long d’une espèce de gazoduc, ou la forêt si dense qui précède Charleville-Mézières, quand ce n’était pas les parents qui chuchotaient : « Cette fois-ci on passe par le Luxembourg ou la Champagne. »

Parfois. Lire la suite



1968 : tout se bouscule dans ma tête, et c’est comme si je revoyais en même temps une bonne douzaine de films dont les images, les plans, les séquences, les acteurs, les actrices, les dialogues et les musiques n’arrêtaient pas de se mélanger.

Je revois Jean-Claude Killy et Martin Luther King. Ils sont ensemble quelque part. Sur les pentes glacées d’une montagne, du côté de Grenoble, ou sur une place publique, lors d’un meeting à Memphis, Tennessee ?

Soudain, une balle siffle et celui qui s’écrase sur le sol est Bob Beamon. Lire la suite



Longtemps j’ai assailli de questions mon grand-père Marcellin. Savoir que ce vieillard avait été un héros de la Grande Guerre, comme en attestait un diplôme décoré de lions vainqueurs et de pièces d’artillerie pointées vers un ciel d’orage, piquait ma curiosité. Le certificat était accroché dans « la pièce de devant », celle où, dans les maisons ouvrières, personne n’allait jamais hormis aux grandes occasions que sont les funérailles et les naissances.

Enfant, j’aimais m’y réfugier. Ma rêverie se nourrissait de la pénombre pailletée de poussières, de l’odeur acidulée de la cire et du vacarme intermittent des rares voitures qui faisaient trembler les vitres à leur passage. Je m’asseyais au piano, essayant d’imaginer les musiques qui y naissaient sous les doigts de maman lorsqu’elle était petite fille et se trouvait à l’endroit où je me tenais. Mais les lions m’intriguaient alors davantage que de connaître les circonstances de la mort d’une jeune femme dont je ne gardais alors aucun souvenir ni aucune image. Lire la suite