Il était assis à la terrasse du Café Belga, place Flagey. Il n’aimait pas particulièrement cet endroit convenu mais il y campait de temps à autre pour observer les jeunes bâiller bouche ouverte sur le vide, mâchoire décrochée pendant que les esprits des morts s’engouffraient dans leur gosier dilaté.

Et ça bâillait ferme dans le brouhaha des conversations de ce bel îlot branché. Ça roucoulait et prenait des poses, ça bruissait et ça se voulait original et différent. C’était joyeux comme le sont les rencontres familiales à la clôture des enterrements : sans entrain au début mais le diesel chauffe vite et les relations passent sans peine à l’intime. Lire la suite


Je pourrais même publier cette histoire sur ma page Facebook, de toute manière, personne ne me croirait. Je suis invisible et mon récit est énorme. Incroyable.

Qu’est ce qu’elle raconte cette souris ? Comment elle s’appelait déjà ? Oui, elle avait des fesses rebondies et des cheveux blonds, mais je n’ai pas vraiment fait attention à elle. Je me concentrais pour mon passage à l’antenne.

Ben oui, je ne suis qu’une petite maquilleuse dans les studios de la RTCF. La prolongation naturelle de la houppette et du pinceau de maquillage en poils de martre. Celle qui empêche les invités de briller littéralement. Le figuré, je le leur laisse. Je contribue cependant à polir leur estime d’eux-mêmes, à chouchouter leurs ego, à estomper leurs failles. Parce qu’ils le valent bien !

Croient-ils. Lire la suite


Pourquoi veut-il me voir personnellement ? Cela fait trente ans que je fais ce boulot et ça n’est jamais arrivé. Nouveau venu, nouvelles mœurs. Bien, Paul, il faut juste savoir ce qu’il me veut et lui faire entendre ce qu’il a envie d’entendre, comme tous les autres.

— Bonjour, Monsieur le ministre.

— Bonjour Paul.

À retenir : le ministre m’appelle par mon prénom. Possibilité de jouer sur l’ascendance supposée.

— Comment allez-vous ? Lire la suite


Ce coup-là, c’est peu dire que les concurrents ne l’avaient pas vu arriver…

Ni partir. La redoutable machine de communication de la célèbre marque de cosmétiques était certes capable, après une étude approfondie des conditions du marché et en jouant de ses relais privilégiés, d’assurer à son nouveau jus une place de choix dans les magazines et dans les spots publicitaires à la télévision ou au cinéma, et ainsi s’inscrire dans une longue suite de succès. Mais pareil triomphe ? Ici, on dépassait de cent coudées les critères traditionnels des campagnes de marketing. Cela tenait quasiment de la magie ! En tout cas, c’est ce que soutenaient, quelques jours seulement après le lancement, des observateurs de toutes sortes qui s’étaient penchés sur le phénomène : ce parfum n’était pas composé seulement du subtil mélange d’essences ou d’extraits de plantes qui donnent son cachet à une fragrance. Il avait aussi capté l’air du temps ; et c’était bien cela que transportaient et répandaient les femmes autour d’elles. Lire la suite



À la mémoire de Jaime Semprun, mort le 3 août 2010.

Le Jaguëy, c’est un figuier des Caraïbes. Dans le miroir sphérique on le voit rôder à Bruxelles comme aux Cyclades. Il y rêve le jour et veille la nuit tourbillonnant parmi les myriades en fleurs où hier et demain se confondent aux yeux fous d’Habanaguana, son Eva de Cuba. C’est à elle qu’ira, purifiée par l’ordalie de l’eau et du feu, la parole de l’aède assassiné.

Voici l’heure venue, pour Atlas, de parler à l’univers.

Quel basculement s’est-il produit du globe sur son axe ?

Un être en est banni dont l’œil intérieur voyait le Tout du Monde. Créait un théorème interprétant le drame humain global. Qu’un aède grec emprunte le nom d’Atlas ou qu’il prête au titan sa voix, l’un et l’autre apercevaient un au-delà de l’horizon… Lire la suite


On pourrait tomber

Le vent qui charge aura tout emporté

Il ne reste plus que la terre

Et ceux qui n’ont pas pu monter

Pierre Reverdy, « En bas », in les Ardoises du toit

Il vient de Mars. De la Terre, on lui a dit monts et merveilles. L’envie d’aller y voir de plus près. Il atterrit sur cette planète bleue comme une orange, enchanté de l’excursion. C’est à l’aube, à l’orée d’une grande ville, une mégapole dont le chant de sirène l’a séduit à travers les espaces interstellaires. Lire la suite


À sept heures trente-cinq du matin, le ciel vaporisait sa bruine par-dessus les enchevêtrements de Ciné-City, et quand il franchit le portail vitrifié de l’imposant building d’Omnimedia, Jorge Luis Philby aurait dû avoir le teint livide, les gestes hésitants : c’est qu’il n’avait, comme à son habitude, pour ainsi dire pas dormi de la nuit, épuisant avec application la liste intégrale de ses bouges attitrés. Mais bon, les noceurs de sa trempe n’étant jamais pris de court, un comprimé de kinokaïne et une bouffée de benzium avaient suffi pour que tout s’arrange à peu près. Pour que, différents miracles chimiques s’étant accomplis, il retrouve sa démarche féline des grands jours : celle d’un sexagénaire qui ne fait pas son âge et qui défierait même le temps qu’il lui reste à passer en ce bas monde. Quoi de moins étonnant chez qui, investi comme lui l’est de la fonction de gérer l’actualité, a pour univers un éternel présent ? Lire la suite


— Bonjour, Monsieur le président.

— Bonjour, Madame, Messieurs. J’ai très peu de temps à vous consacrer. Je dois terminer le discours que je prononce au parlement demain sur l’état de l’Union…

— Bien sûr, Monsieur le président. Mais il s’agit véritablement d’une urgence. Nous avons un problème majeur pour la visite du président brésilien dans dix jours.

— Du président… ou de la présidente, je ne sais plus…

— Effectivement, c’est bien de cela qu’il s’agit.

— Comment cela ? Lire la suite