À tâtons, il se rapprocha de la muraille. Sa main hésitante se posa sur la roche humide. Il se laissa retomber, les fesses sur la terre battue, le dos contre ce mur. Mieux valait ne pas chercher à identifier la nature de ce qui le recouvrait. Il n’y avait que dans la littérature que les murs pleuraient. Ici, entre l’eau d’une source proche et du sang, combien de fluides pouvaient expliquer cette viscosité ?

— Qu’est-ce que tu fous ?

Il ne répondit pas tout de suite. Il n’avait pas pu encore distinguer le visage de celui qui partageait la cellule. Il ne savait pas pourquoi il était là, même si les options étaient réduites. Mais il avait appris à se méfier. Trop tard, sans doute. Ou bien n’était-il jamais possible de se méfier assez, à moins de s’enfermer, de fuir le monde, de se cacher la tête dans le premier sable venu. Et cela, Thomas en était incapable. D’autant qu’avec ce qui se passait, même les autruches n’étaient pas à l’abri. Lire la suite


— Oh la vache ! s’exclama-t-il.

Son copain le tira en arrière :

— Chut !

À peine sortis du bois, ils y rentraient, se cachaient pour mieux voir sans être observés. C’était une belle vache, parfaitement blanche. Elle broutait à l’aise, une herbe bleue parsemée de boutons d’or, de stellaires d’une espèce inconnue. Sur le front, un soleil en giration. La beauté même. Une brise printanière vint mettre à l’horizon une pluie d’or, d’arcs-en-ciel, transparences tièdes et irisées. Lire la suite


Lorsque Marc remonta l’avenue de Cortenbergh vide, il passa sa main dans la crinière de son cheval pour l’apaiser. Il faut dire que le passage du barrage des Casques bleus l’avait un peu rendu nerveux. Cette voie à trois bandes lui avait toujours paru aussi étroite qu’un compromis politique du temps où il patientait une heure le matin, pare-chocs contre pare-chocs, dans ce qui était la porte d’entrée du quartier européen. Pourtant, maintenant, elle lui semblait aussi large et dégagée que la situation actuelle. De longues lianes avaient poussé du haut des façades. Elles masquaient les immeubles comme pour faire oublier ce qui était arrivé.

Le bruit des sabots, presque étouffé, dans ce long couloir vert, résonnait longuement, sans complainte. Marc, bien qu’aguerri par un entraînement dur et sérieux à la Brigade de sécurité, avait une préférence pour ces tours de garde, seul, dans Bruxelles. La mélancolie lui était généralement un sentiment étranger mais, dans cette ville qu’il connaissait bien et où il avait grandi, ce moment de solitude lui faisait toujours quelque chose. Ce calme, cette familiarité fantomatique, le rassuraient. Lire la suite


Je vais te tirer les cartes
Et dans ta vie je vois
Des voyages des nuages
Des orages avec moi…

Melina Mercouri, Je suis grecque

En ces premiers jours d’avril 2081, il faisait venteux et il faisait soleil. Et bien que l’avenue du Luxembourg et les rues adjacentes, dans ce périmètre de sécurité, semblaient avoir été vidées par un vent vif et frisquet, il faisait plein soleil sur le centre de Bruxelles, un soleil dont les rayons allumaient d’éclairs bleutés la rotonde métallique du Port-salut. Ainsi surnommait-on le bunker Modern Style par-dessus lequel tournoyaient les hélicos de surveillance et sous lequel bruissait mine de rien la ruche du Parlement européen. Lire la suite


J’adore faire mon petit tour dans les couloirs le matin, vrai dédale en marbre que je connais comme ma poche à présent. J’aime croiser la délégation roumaine avec leurs petites mallettes de cuir, les attachés parlementaires irlandais affichant des airs affairés, les journalistes italiens en grande discussion gestuelle, les visiteurs autrichiens un peu raides sous leurs imperméables de marque… Invariablement, ils me gratifient d’un vibrant « Excellente journée, Madame Grüssgott ! » ou d’un cordial « Bon petit-déjeuner, Madame Grüssgott ! ». J’en ronronnerais de plaisir. S’ils savaient !

Cela fait cinq ans que j’habite le Caprice des dieux, sous la cloche à fromage bien sécurisée du Parlement européen. Je ne m’appelle pas réellement Madame Grüssgott. Je vais vous raconter mon histoire si vous me promettez de l’inclure dans votre livre.

Jetzt geht die Chose loss ! Lire la suite


Ils étaient cinq ou six au départ, une brique à la main. Le sol n’était pas stable, mais inégal, accidenté, or il s’agissait d’empiler les briques par rangs, les unes sur les autres, chacun à son tour et de les faire tenir sans mortier.

— C’est à toi, Raphaël… alors tu viens, tu joues ou tu ne joues pas ?

Raphaël paraissait absent, le GSM collé à l’oreille et branché sur ailleurs. Il était jeune, une quinzaine d’années, et animait le groupe. Lire la suite


Mon père n’aimait pas les Allemands. Au village, d’ailleurs, chacun faisait vœu de les haïr et vidait sa fosse septique avec un « casque boche » fixé au bout d’un manche ; c’est qu’en 1914, les sbires du Kaiser avaient massacré la moitié de la population. Il leur devait pourtant la rencontre de ma mère, comme lui réfugiée en 40 dans un bourg pyrénéen. À leur retour d’exode, le curé a entraîné mon père dans la résistance. Lui-même a recruté son futur beau-père, ci-devant sous-officier de gendarmerie, démissionnaire parce qu’il était question de faire porter aux gendarmes l’uniforme de l’envahisseur. Tout cela ne favorise pas la réconciliation. Lire la suite


L’Europe n’a pas de quoi pavoiser. D’ailleurs, elle a supprimé son drapeau de son texte fondamental. Et si elle l’y avait maintenu, il n’est pas sûr qu’elle aurait le cœur à le brandir. Ce n’est pas un détail.

À force de prendre les symboles pour des balivernes, elle est en train de se priver de ses assises. Elle a cru, pendant longtemps, qu’il suffisait d’avoir l’œil sur les colonnes de chiffres, et voilà que, faute de colonnes morales — osons cette notion qui gagnerait à être cotée à la bourse des priorités —, elle vacille, éveille les fantasmes de chute d’empire, dans la mesure où elle en constituât jamais un. Lire la suite


Mercredi, 2 septembre 2009 — Tout est immobile. Fenêtres et fenestrons sont ouverts et pourtant l’air ne circule pas. À chaque heure l’église jette quelques sons de cloche qui se perdent dans les roubines. Quant aux cigales, on a l’impression qu’elles ont émigré. Il faut que je mette aujourd’hui la dernière main à la communication que je ferai le 12 à l’Académie car la règle veut que j’en envoie d’abord le texte au secrétaire perpétuel. Mais ce temps bizarre ne m’inspire guère.

Vendredi, 4 septembre 2009 — Ce matin, nous étions à huit heures, Christine et moi, dans le cabinet arlésien de l’ophtalmo qui, après avoir jugé de l’opacité du cristallin, a confirmé la nécessité de m’opérer de la cataracte dès notre retour. Je me rappelle que, dans l’adolescence, pendant la guerre, mes copains et moi qui avions juré avec superbe de ne pas accepter l’humiliation du vieillissement et qui dévorions Les hommes de bonne volonté de Jules Romains, nous y avions trouvé une phrase que j’ai renoncé à chercher dans les vingt-sept volumes de ce roman-fleuve et qui disait, à peu près en ces termes, que “la sclérose du cristallin commence à vingt-cinq ans”. Et, jeunes imbéciles qui jurions de n’être jamais de vieux imbéciles heureux, nous jurions encore de nous flinguer avant la soixantaine alors même que nous lisions avec ferveur des auteurs qui avaient largement dépassé cet âge. Là-dessus nous préférions ne rien dire et citions plus volontiers Rimbaud et Radiguet. Les amis avec lesquels j’avais fait ce serment stupide sont morts mais tous après la soixantaine. Lire la suite


Cette année-là, je fréquentais deux soirs par semaine un cours de croquis d’après modèle à l’Académie des Beaux-Arts de mon quartier. C’était un bâtiment délabré que les finances publiques maintenaient debout à grand-peine, mais où régnait une assez joyeuse ambiance d’apprentissage et de créativité : à tous les étages, de la cave au grenier, on modelait, on sculptait, on photographiait, on gravait, on peignait, on découpait, on collait, on taillait ou on incisait, on développait ou on mettait en couleur. La disposition compliquée de cet ancien édifice rendait le passage par différents ateliers quasiment obligatoires lorsqu’on voulait rejoindre sa propre classe, et l’on traversait ainsi les décors les plus divers, dessinateurs studieux devant un squelette déglingué au cours d’anatomie, peintres en herbe juchés sur des escabeaux et des échelles au cours de peinture monumentale, tandis que les apprentis en sérigraphie, un fer à repasser à la main, tournaient autour de longues tables couvertes d’un drap ; quant au cours de sculpture, il se distinguait par son espace de rebut où l’on pouvait croiser, abandonnés le long du couloir, oreilles géantes, bustes ratés, études de pieds, et parfois, un poing tendu dans le vide. Le public mêlait, dans une allègre mixité d’âges et de statuts, étudiants, marginaux, femmes au foyer, retraités, professeurs, artistes confirmés et amateurs, flâneurs et dilettantes ; et cet heureux brassage des genres n’était pas le moindre des charmes de ce lieu que j’adorais. Lire la suite