30. Je ne sais ce qui m’a poussé à entamer ce journal ce matin. Peut-être l’ennui. Six semaines déjà – pour autant que je veuille accorder la moindre importance au compte des jours – que nous restons inactifs. Et rien ne sert de s’en demander la raison. Notre engagement était exactement soumis à cela : ne pas s’interroger sur les raisons. Sur la raison. C’est même pour cela que j’ai accepté : pour faire l’impasse sur celle-ci, cette roulure. Une longue fatigue a précédé ma rencontre avec Mademoiselle. Une fatigue qui a, j’en ai l’impression, duré toute ma vie jusqu’alors. Et l’a peut-être devancée. Voire engendrée. La fatigue de se poser des questions et surtout celle-ci : de la moindre chose, le pourquoi.
Mon voisin anumérique (il nous est interdit de donner un nombre, encore moins un nom bien sûr, à un anumérique : nous le désignons donc par sa position au moment où l’on parle de lui : « l’en face », « l’au bout » ou « le derrière moi ») dit que notre entrée ici a été une forme de suicide. Dans mon cas, je pense qu’il n’a pas tort. Mais pour les autres ? Quel malheur, impasse ou désespérance les a conduits ici ? Comme il nous est aussi interdit d’échanger nos expériences passées, je ne le saurai jamais. Mais est-ce que je le regrette vraiment ? Je ne pense pas. Être un nouvel être et effacer le passé : c’est ce que j’ai voulu en adoptant cette vie sans réfléchir. On peut donc tout aussi bien dire qu’il s’agit du contraire d’un suicide : une renaissance. Lire la suite
