To cure sometimes, to alleviate often, to support always.

Dr Edward Livingstone Trudeau (1848-1915)

— C’est grave, docteur ?

Il n’a pas répondu tout de suite. Il l’a laissée lever les yeux vers les siens — lac houleux résigné à l’orage, regard moite scintillant d’une espérance timide — mais elle les a brusquement renversés dans le vide. Il a joué avec le silence pour coaguler l’espace entre eux. Puis, il lui a répondu avec bienveillance.

— C’est sérieux.  Lire la suite



Bérénice a toujours été du matin. Dès qu’elle ouvre un œil, elle s’étire avec une voluptueuse indécence. Elle se roule en boule, puis étend chacun de ses muscles dans un stretching de gymnaste olympique. Je ne résiste pas alors, elle le sait ma douce ! à aventurer des caresses qui la font se pâmer.

Nous avons notre rituel de tendresse gourmande dès le lever du jour. Une fois le petit déjeuner avalé, nous vaquons à nos occupations respectives, du moins lorsque nous ne voyageons pas. Chaque matin, je prends congé d’elle sur un dernier câlin et un « À tout à l’heure Bérénice ! » agrémentés d’un baiser sonore qui l’amuse comme un enfant. Certains jours, nous travaillons ensemble. Ce ne sont alors que prolongements de tendresse et de complicité qui font de nous le « couple le plus parfait et le plus mal assorti qui soit ». C’est du moins ainsi que nous qualifient goguenards, les collègues qui nous surprennent lors des dernières mises au point.

La maladie a frappé Bérénice au cours d’un de nos déplacements. Le voyage avait été plus long que d’habitude. Une panne avait immobilisé le véhicule en rase campagne. Je voyais bien que Bérénice essayait de cacher sa fatigue, mais je la connais trop bien : il me suffit de voir la manière dont elle se tient, dont elle me regarde, l’absence de cette bonne humeur qui est son trait de caractère dominant quelles que soient les circonstances. Ce matin-là, elle s’était levée sans joie. L’entrain et la jovialité qui lui étaient comme des marques de fabrique — et Dieu sait comme elles m’éreintaient certains matins où je n’avais pas la forme — avaient disparu. Elle restait allongée au lieu de bondir et s’agiter dans l’impatience du premier repas. C’est toujours moi qui le prépare, copieux, équilibré et goûteux. Dosage savant, digne du docteur Dukan ou d’autres diététiciens à la mode, de protéines, de vitamines et de fibres. Et comme on le lit dans tous les magazines, surtout à l’approche de l’été, le premier repas de la journée est le plus important ! À ne pas négliger, à ne pas « sauter » quelles que soient les bonnes raisons que l’on trouve toujours bon d’invoquer : je me suis levé trop tard, pas faim, je suis en retard.

Je conduisais en silence, contrairement à mon habitude de bavard impénitent. Nous avions été dépannés et nous avions repris la route. À midi, dans une ville inconnue, voyant que l’état de Bérénice ne s’améliorait pas — elle toussait, geignait, frissonnait, tremblait — nous nous arrêtâmes. Je me rendis à la pharmacie dont l’enseigne clignotait sur la Grand-Place, face à l’église. J’expliquai la situation à la pharmacienne qui parlait à peine le français, ou ne voulait pas faire l’effort de quitter son flamand local même si elle voyait mon stress. À force gestes et onomatopées mêlant l’anglais et le français et le peu de flamand que je connaissais, je la convainquis d’au moins venir se rendre compte par elle-même de l’état de Bérénice. Lorsqu’elle la vit, elle ne prit même pas la peine de dissimuler son inquiétude. Quel manque de psychologie ! Quel manque d’humanité ! Bérénice était presque inconsciente. J’essayai de lui faire avaler un peu d’eau qu’elle refusa.

La pharmacienne avait regagné précipitamment son officine, en m’invitant à la rejoindre. Elle griffonna l’adresse d’un médecin, le Docteur V., et me fit comprendre que je devais y conduire Bérénice au plus vite. Je ne sais ce qui d’avoir vu Bérénice ou de craindre que le docteur ne soit déjà parti pour sa tournée inspirait sa hâte de nous voir partir.

J’inscrivis l’adresse sur l’écran tactile du GPS. « No satellite found », clignota-t-il pendant d’interminables minutes. Enfin, il réagit et me proposa de choisir entre « points d’intérêt », « domicile », « nouvelle adresse » ou « changer les options ». J’aurais volontiers choisi « changer les options » pour revenir en arrière, revenir aux matins de tendresse et de câlins.

Bérénice souffrait le martyr en silence. J’inscrivis l’adresse, lettre à lettre. Je me trompai de numéro de rue sans doute : « numéro introuvable, aller n’importe où ? » Je tapai sur l’icône « oui ». N’importe où, du moment que Bérénice reçoive des soins ! Un plan de Belgique se déploya, sur lequel l’itinéraire qui allait me conduire au docteur V. s’inscrivit en rouge.

« Rouge sang », songé-je, lugubre.

Nous prîmes la direction indiquée pour aller vers le « n’importe où ». Heureusement une croix rouge signalait le cabinet médical. Je gravis les marches du perron en pierre bleue et sonnai à la porte de la maison. Un homme d’une trentaine d’années apparut sur le seuil. Il me regarda sans aménité. Son regard me traversa et se dirigea vers Bérénice qu’il pouvait apercevoir derrière moi, souffrante et pitoyable. Le regard revint vers moi. Je devinai sa colère. Avant qu’il ne l’exprime, je le suppliai :

« Au moins, venez la voir. Et dites-moi si c’est grave, docteur ! »

De l’index de sa main droite il désigna Bérénice, de l’index de la main gauche il désigna la plaque en cuivre où j’avais lu, sous son nom, les mots Algemeene geneeskunde. Avec des points d’exclamation scandant chaque syllabe il articula : « Docteur en Médecine. Mé-de-ci-ne. » Il enchaîna : « Niet vétérinaire ! » et me claqua la porte au nez.

Je redescendis les marches du perron, m’approchai de la roulotte. J’entrai dans la cage et me blottis dans la chaleur frémissante du fauve. À travers les barreaux, je voyais, sur la route menant au village, serpenter la caravane du cirque qui se dirigeait vers Saint-Idesbald où le chapiteau devait être dressé, face à la mer que Bérénice ne verrait jamais.


Promis juré, fermons les écoutilles et en plongée, cette journée serait d’écriture.

Et puis, entre muesli et tasse de thé, l’idiote sonnerie du téléphone. Une de ces emmerdeuses à l’accent exotique, sans doute ! Bonjoureû, Meûsieû Addammeû, j’ai un câdeau… ? Comment cette fois m’insurger ? Glacial ? Excédé ? Ordurier ? En tout cas sans illusions : rien ne les arrêterait, ni elle ni ses clones, dans l’invasion de mon précieux temps.

Mais la voix de ma fille. Angoissée. Mona malade. Plus de quarante. Respire mal. Appeler pédiatre ? Et puis la crèche… Lire la suite


Pour un boulanger, le but ultime n’est pas de supprimer le besoin des gens de leur pain… Par contre, le médecin qui combat pour préserver les santés vise à devenir inutile, et donc à se saborder… Cette image pourrait-elle devenir une réalité ?

Faisons un rêve. On nous dit que les rêves se déroulent comme à l’époque de Charlie Chaplin : un film plat en noir et blanc, et les dialogues remplacés par des espèces de titres de chapitres. Le film raconté ci-dessous a pour héroïne La santé et pour script girl une certaine X qui voulut garder l’anonymat et fut baptisée Linotte… Mais ce nom d’oiseau va parfois faire surgir en elle des réflexions sans queue ni tête.

Voici le scenario du film.  Lire la suite


À Madame Bonnet-Derudder

Tout petit qu’il est, il s’efface galamment en ouvrant la porte à sa mère. L’ophtalmologue demande si l’enfant sait déjà lire, elle écoute à peine la réponse, lui présente des « peignes » à l’écran, lui demande d’imiter avec les doigts l’orientation des dents : vers l’armoire, vers le plafond, vers la porte, vers le sol… À l’œil droit, les résultats sont moins bons. Puis viennent les silhouettes à reconnaître, de plus en plus petites : chien, oiseau, chat, canard…

— Großpapa dit Häßchen. 

— Alors, lapin ?

— Non ! Le lapin est moins gros, il a les oreilles moins longues ; ça, c’est pas un Tilapin. Großpapa dit Häßchen.

— Un lièvre ?

— Oui, un lièvre.  Lire la suite


Avec cette nouvelle règle qui veut que seul un authentique docteur humain soit habilité à délivrer des justificatifs d’absence pour maladie, c’est la galère totale. Un règlement discriminatoire, qui pue la suspicion ! Tant envers les réplicants ordinaires qu’à l’égard des médecins cybernétiques : comme si, en tant que produits de la haute technologie, ceux-ci seraient soudain de mèche avec les êtres mixtes en situation de détresse !

Moi qui n’ai pourtant rien d’un frimeur, rien d’un affabulateur… Moi qui suis, j’vous jure et vous l’assure, à peu près bon pour la décharge publique, dans l’état où j’me trouve ! La gorge comme découpée à vif, la tête en surchauffe et les jambes en compote ! Vous dire si j’le mérite et si je l’veux, mon certificat de sept jours ! Lire la suite


Pour L.N.

Des étudiants en médecine ont conçu le projet d’ouvrir une « clinique de nounours » afin de sensibiliser les enfants au monde médical qui les effraie souvent. 

Metro

— Isa, la clinique des nounours, ça t’intéresserait ?

— De quoi parles-tu, Denis ?

— Tu sais que les enfants redoutent les médecins et les hospitalisations. Avec d’autres étudiants du cours, on est en train de monter un projet pour les aider à braver cette trouille. Lire la suite



N’eût-il pas mieux valu qu’il se défiât de cette créature aux reflets vénitiens (oui, lecteur : une blondasse) ? Qu’avait-il à attendre, quand bien même l’eût-il crue, d’une telle amazone en blouse blanche ? Malade, lui ? Il n’en avait cure. Et se plaisait de se savoir bien portant quand bien même s’approchait le croquant. Rebelle aux check (in, out). Esclave ? Jamais ! Ni de ses peurs ni de la Faculté. Ne serait-ce donc l’attrait de cette Barbarella dont le derme aiguisait son appétit, c’est à reculons qu’il pénétra dans le cabinet. « Porte-t-elle un corset ? Quelles en sont les bretelles ? Il faut choisir : le satin ou le grain. Je suis prêt ». Lire la suite