La guerre froide, qui avait gelé les relations entre plusieurs parties du globe, était éclipsée depuis quelque temps. Chaque bloc politique (et cela se lisait sur leurs blogs) supportait les autres sans pour autant en être supporter. Il y avait bien certains conflits de défoulement, l’une ou l’autre éruption terroriste. Rien de vraiment primordial : des estropiés, des éclopés, des trépassés et des disparus par-ci par-là. Chacun, de son côté, vaquait sereinement à ses occupations.

À l’Est, un personnage prenait, petit à petit, une ampleur enveloppante. Dans ses prestations, on l’appelait Vladimir P. Il faut avouer qu’en français, ça sonnait bien, si on peut dire. C’était aussi pédant et prétentieux que le personnage. D’origine russe évidemment, avec un prénom pareil. Encore que, au jour d’aujourd’hui, avec les prescriptions légales sur l’état civil, permissives à tout va, si bien qu’on a loisir de donner à ses poupons n’importe quel prénom à la con (dans les classes où elle professe, mon épouse a connu des filles affublées d’un « Fauve » !) toute aberration est devenue possible. Lire la suite


L’heure est venue de parler à l’univers. Ne fut-il pas, dans certain système solaire, une planète agitée de spasmes qui ne s’apaisa, cette année-ci, que par la grâce d’un traitement pharmaco-poétique ayant mobilisé toutes les forces de l’esprit ?

Sans quoi peut-être, enivrée de fumées, la Terre n’eût-elle plus jamais retrouvé sa tête…

Qu’était-ce d’autre, cette planète, que les chiffres de balances commerciales et de finances publiques en concurrence dans une compétition globale où l’hypothèse de toute autre finalité pour l’humanité relevait de la pensée magique ?

Et quel était le sens de cette compétition, sinon pour chaque terre de se rendre plus séduisante que les autres aux yeux d’une divinité céleste soucieuse d’accorder ses faveurs au taux de rentabilité le plus attractif. Ainsi l’immense Russie constituait-elle une promesse d’inestimables profits pour cent mille milliards en errance à l’aube de ce millénaire… Lire la suite


Comme tous les soirs, le docteur O’Grady et l’interprète Aurelle se trouvaient côte à côte dans le salon de la grande villa qui avait été mise à leur disposition. L’interprète demanda poliment au docteur, qui était plongé dans la lecture des journaux, s’il y avait quelque chose de nouveau.

— Rien de spécial, répondit distraitement le docteur, poursuivant sa lecture, avant de s’arrêter, soudain, pour signaler à son interlocuteur un appel en faveur de la défense du monde dit libre, et ce, contre un adversaire « jamais nommé mais clairement suggéré »…

— Ça y est ! s’écria joyeusement Aurelle. Sa tête a été mise à prix !

— Que dites-vous là ? Lire la suite


Ils soignent leur image car ils possèdent les médias Ils sont entourés de bodyguards aux lunettes noires et à l’oreillette discrète Comme eux ils ont des nerfs d’acier Ce sont des créatures inoxydables Ils font du sport Aiment à se montrer en basketteur ou chasseur d’ours Ils pratiquent la natation Ils aiment les top modèles et vivent dans le luxe Ce sont des sybarites et des athlètes De grands menteurs aussi Ce sont des manipulateurs Ce sont les personnages de « L’échiquier du Mal » décrits par Dan Simmons Ce sont de grands joueurs d’échecs ou de poker Leur jeu est à la taille de la planète Ils aiment les westerns Ils jouent aux cowboys et aux indiens Ils ont des armées et des missiles et des mercenaires et règnent sans partage Lire la suite


Amélie entre dans la pièce. Sa démarche serait presque sexy, ne serait-ce cette détestable et ostensible habitude de traîner les pieds. Elle salue d’un hochement sec les messieurs assis autour de la table ovale. Tasses de café, bouteilles d’eau plate. Celui qui préside sourit vaguement à la jeune femme. Les autres, sur le quant à soi. Ils sont de noir vêtus, chemise blanche impeccablement repassée.

Ils pensent : « Et c’est cette bonne femme, habillée comme Fifi Brindacier, qui va nous pondre notre campagne ? »

Reconnaissons que l’allure d’Amélie (ah, ce prénom précieusement désuet, qui trahit des parents nés à la fin des sixties !) peut chambouler le confort intellectuel de quadragénaires dont le souffle culturel n’a jamais franchi les portes des Conrad, Hilton et Marriott que dans le sens limousine-lobby. Lire la suite


“And we could solve this by having capitalist luxuries?” Putin sneered.

“A true Marxist is objective, Comrade Political Officer.” Ramius chided, savoring this last argument with Putin.

“Objectively, that which aids us in carrying out our misson is good, that which hinders us is bad. Adversity is supposed to hone one’s spirit and skill, not dull them.”

Tom Clancy, The Hunt for Red October, 1984

« Et nous pourrions résoudre ce problème en ayant du luxe capitaliste ?, ricana Poutine.

— Un vrai marxiste est objectif, camarade commissaire politique, le réprimanda Ramius, savourant cette dernière discussion avec Poutine.

— Objectivement, ce qui nous aide dans la réalisation de notre mission est bon et ce qui nous gêne nous est mauvais. L’adversité est censée affûter l’esprit et l’habileté, pas les émousser. »

Tom Clancy, Octobre rouge, 1984 Lire la suite


Elle est à son affaire, la bécasse, enfin quelque chose secoue cette morne actualité, un frémissement, un tremblement, une ébullition, c’est en Ukraine que cela se passe, à Kiev, place Maidan, noire de monde. La bécasse, au-dessus de la mêlée, voit tout ; la marée de manifestants hurler leur appartenance à l’Europe, les milliers de bouches fulminer contre leur président pro russe. Elle est au cœur des révoltés, au cœur de l’Europe et de ses dirigeants. Le président français, normal, a des hoquets et condamne par tillées d’adjectifs ce qui se passe à Kiev : Inadmissible, intolérable, car la police tire à balles réelles, il y a des blessés, il y a des morts, et l’Europe s’indigne : c’est honteux, il faut que cela cesse. Deux mois d’affrontements. La bécasse ne fait pas du survol continu place Maidan, elle s’en va plus loin, rasant le sol, vers son ennemi juré Vladimir Poutine, qu’elle admire, certes, mais condamne en sa froideur, et sa cruauté.

Dans son bureau Poutine (Vladi comme elle l’appelle en son intime) étudie de près la situation : le président d’Ukraine a fui en Russie, un nouveau président est élu, et dans la foulée, il abolit la loi qui permettait aux russophones d’Ukraine de parler le russe. Cette nouvelle loi met le feu aux poudres ; l’est de l’Ukraine s’enflamme, les russophones se révoltent et Vladimir Poutine se met à sourire. À grandes enjambées, il marche vers la chambre de sa femme : « Lutik, c’est le moment ! » Il a vu juste et la bécasse jubile, elle connaît Poutine comme si elle l’avait fait. Autrefois, cet obscur pion du KGB avait souffert dans son orgueil de la perestroïka de Gorbatchev : l’URSS démantelée, le mur qui tombe à Berlin et comme récompense, l’humiliant tabouret au G7 pour la Russie assagie. Lire la suite


Canard w.-c., éponges, détergent vaisselle, cotons-tiges, penser à son père, oui penser à son père, notre père qui êtes aux cieux, les faire-part, les roses pour le cercueil, ne rien oublier, ne rien oublier. Il faut aussi regarder le soleil chaque matin qui se lève, fredonner-marmonner Stromae, Papaoutai c’est de circonstance, le pied sur l’accélérateur et l’œil dans le rétroviseur, tout va bien, elle va bien, le monde tourne, tourne sans elle qui fait semblant.

Il y a dans son cœur une ruine désolée, une lumière titubante, des pensées qui fuient en lambeaux, rien de bien réel. C’est sa faute après tout si elle est comme ça, elle n’est pas assez organisée, on le lui a souvent reproché. Il suffirait de respecter la liste des tâches, de ne veiller à rien d’autre, de garder les pieds sur terre. Des gens sont tués en Ukraine, pourquoi devrait-elle s’en préoccuper, il en meurt tous les jours des gens, c’est comme ça. De par le monde, il y aura toujours des morts, mais c’est son père à elle qu’elle va enterrer samedi matin. Alors quand on lui parle de ceux qui, brisés par la misère, montent aux barricades, elle n’a d’autre réaction qu’un regard absent. Et pourtant, il lui faudra réagir, trouver les bons mots, être prête. Le journal pour lequel elle travaille depuis quatre ans lui a confié la mission délicate d’interviewer le président. Elle ne disposera que de quelques minutes, elle n’aura pas le droit à l’erreur. Elle connaît bien son sujet, elle a amassé une quantité considérable d’informations sur la Crimée, le référendum controversé, la volonté d’ingérence des Russes, la politique implacable des Américains et les enjeux mondiaux d’une crise qui n’en est encore qu’à ses prémices. Mais aujourd’hui, alors que son petit monde à elle n’a plus les contours rassurants, que tout est devenu flou depuis la mort brutale du père, elle est comme une enfant perdue au milieu de la foule dans une grande ville inconnue. Lire la suite


Je me souviens de ton Ukraine dont j’ai aimé la reine et les chansons sourdes, dans la vitesse du soir. Je me souviens du jour où j’ai lâché prise, où j’ai lâché le filin du bonheur.

J’avais une montre radioactive, elle est en panne. Jadis j’ai su courir sur les faîtes ; j’ai souvent volé dans les jardins. J’ai vu briller des couteaux.

Adieu. Lire la suite