« Un rédacteur en chef faisait passer des tests à de futurs forçats du roman sentimental, en leur demandant de respecter quatre poncifs : la Religion, la Noblesse, l’Amour et le Mystère. Tandis que les autres suent sang et eau, l’un des candidats dépose au bout d’une minute sa copie. Stupeur générale, comme on l’imagine. On peut lire : « Nom de Dieu, s’écria la Marquise, je suis enceinte, mais de qui ? »

Éric Losfeld, Endetté comme une mule

Certes, dans les Incisions Locales, plutôt que d’écrire à ma façon elliptique : « Après le spectacle, le Ministre allait saluer dans les coulisses celui qui avait imposé, avec ou sans accent, la Ville et son tram 33 dans la chanson française, ou la petite et tragique dame en noir, ou le pianiste sur lequel on avait tiré dans un film récent et qui était maintenant en haut de l’affiche, ou Monsieur 100 000 volts qui récupérait, et se faisait photographier avec eux. », j’aurais pu y aller plus franchement et mettre en exergue celui qui, après tout, bruxellait tout autant, en écrivant ceci : « Après le spectacle, le Ministre allait saluer dans les coulisses celui qui avait imposé, avec ou sans accent, la Ville et son tram 33 dans la chanson française, personnage tonitruant et en rupture de ban, préférant les cartons des décors de music-hall aux cartonnages de l’entreprise familiale, qui avait débuté dans des cabarets de la Grand-Place puis était monté à Paris (un sandwich pour trois chansons au début), d’où il avait crié sa rancœur à l’encontre du pays natal tout en célébrant la beauté de ses ciels (manière de convenir qu’il ne pouvait se dépêtrer non plus de ses racines), y revenant la moquerie cinglante aux lèvres mais y apportant des bonbons par poignées, et qui avait eu le front de quitter la scène en pleine gloire pour aller reposer du côté de chez Gauguin et de Stevenson, ou la petite et tragique dame en noir, ou le pianiste sur lequel on avait tiré dans un film récent et qui était maintenant en haut de l’affiche, ou Monsieur 100 000 volts qui récupérait. » Mais je ne l’ai pas fait. Je n’ai pas payé un tel tribut. Lire la suite


Le type était sorti du bordel en courant. Il avait heurté l’épaule gauche de Maigret qui s’était retourné d’un bloc et avait vu disparaître dans une rue adjacente la silhouette d’un homme jeune et sportif, aux cheveux courts, vêtu d’un imperméable dont le col était relevé.

« De toute façon, s’était dit Maigret, je suis à la retraite. » Il avait continué sa balade. Il aimait ce quartier de la gare, avec ses odeurs de charbon et de friture, ses bruits de trains, ses trottoirs aux pavés gras, ses néons dont les teintes crues étaient absorbées par le brouillard, ses femmes en vitrine occupées à se faire les ongles et à zieuter les hommes rasant les murs. Le hasard des enquêtes l’avait souvent mené dans ce genre de rue. Il y revenait parfois. Il se souvenait de tel aveu obtenu dans telle piaule, de tel parfum et de telle peau, de mégots marqués de rouge à lèvres, de verres sales, auxquels se mêlait, singulier, l’arôme de sa pipe. Lire la suite


Maigret raccompagna personnellement son collègue Buzzotti au train de Milan.

Le mélange de brume et de fine poussière de charbon fit tousser l’Italien et Maigret lui dit, gentiment ironique : « Vous allez regretter la fumée de ma pipe ». C’est vrai qu’il faisait encore plus suffocant sous la haute verrière de la gare de l’Est que dans le bureau du quai des Orfèvres où pourtant le vieux poêle bourré jusqu’à la gueule ronronnait ferme en ces sombres après-midi de décembre. Maigret salua cordialement son collègue italien ; les deux semaines de travail commun sur une affaire difficile leur avaient appris à s’estimer malgré la différence de leurs personnalités et de leurs méthodes. Et malgré leur insuccès, bougonna Maigret en rallumant péniblement sa pipe qui semblait avoir pris l’humidité de la gare comme les bronches de Buzzotti.

C’est en vain qu’ils avaient tenté d’identifier la mystérieuse Liliana, auteur présumée de plusieurs meurtres à Paris et à Milan, dont on ne savait qu’une chose : elle tuait toujours des hommes, toujours par empoisonnement, et laissait derrière elle une sorte de petit bristol portant le prénom « Liliana » et une formule chimique à chaque fois différente. Lire la suite



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Le Poète n’en dira guère plus et n’ira guère plus loin avec Tintin

Car il est Tintinterdit de Tintiner à volonté. Tintinterdit de Milouter. Tintinterdit d’Haddocker. De Duponter et, je dirais même plus dans la même foulée, Tintinterdit de Duponder ! Tintinterdit de Castafiorer. Tintinterdit de Tournesoler. Voire de Tryphonner ! Il est Tintinterdit de Lampionner. De Rastapopouloser. Tintinterdit de Tchanguer. De Quicker. De Flupker. Il sera même bientôt Tintinterdit de Capitaine des Pompiers ! Tintinterdit d’Al Caponer. D’Alcazarer. De Bazaroffer. De Bergamotter. D’Ottokarer Premier ou bon dernier. Tintinterdit de Syldaver. De Bordurer ou de sacrer les cent mille bordures de Dieu de Tintin damné !

Il est en outre déjà strictement Tintinterdit de Moulinsarter sans la permission expresse des Pauvres Héritiers.

Oui ! Pauvres Héritiers, il faut respecter leurs dernières volontés ! Lire la suite


Margot n’a qu’un œil. Un accident de voiture quand elle était enfant. Chaque homme qui l’a tenue dans ses bras a souhaité soulever le bandeau dissimulant l’œil énucléé. Elle a parfois laissé faire. Tous ont voulu. Sauf Pol.

Il était entré un midi dans le restaurant où elle servait les plats du jour. Elle ne remarqua pas tout de suite qu’il observait ses allées et venues à travers la salle. Quand elle s’était avancée pour débarrasser les restes du repas, il n’y avait pour ainsi dire pas touché.

— Cela ne vous a pas plu ?

— Si, mais je n’ai pas très faim.

— Désirez-vous autre chose ? Un café ?

— Je peux vous demander comment vous vous appelez ?

— Pourquoi ? Vous voulez vous plaindre de moi auprès du patron ?… Je m’appelle Margot. Lire la suite


Nous autres belgicains, pour ce qui est de la modestie, nous sommes imbattables. Cela dit sans l’ironie que l’on pourrait y voir. Sommes-nous conscients, par exemple, de compter parmi les plus féconds concepteurs de mythes du XXe siècle ? Avec nos moyens réduits et notre irréductible échelle artisanale, nous sommes les David de la créativité populaire, face au Goliath de Hollywood, s’entend. Certes, les créatures disneyennes ont massivement occupé le terrain, et continuent de le faire d’ailleurs, portées qu’elles sont par une machine de production dont les moyens de propagande sont illimités. Mais face à ce bombardement d’images, les fruits de notre imaginaire font plus que bonne figure.

La plupart de ces créatures « made in Belgium » qui se sont mises à envahir la mémoire et même l’inconscient collectifs sont nées sur la planche à dessin de quelques artistes qui tenaient, au départ, ces activités pour secondaires parce que strictement alimentaires. Joseph Gillain, par exemple, ce géant trop méconnu de la BD belge, se considérait d’abord comme un peintre, et se désolait presque que la notoriété lui soit venue d’un volet moins noble (à ses yeux du moins) de sa créativité. Sous le nom de Jijé, il donna vie à Jerry Spring, à Blondin et Cirage, à Jean Valhardi. Quel apport insigne au huitième art ! Ses pairs le vénéraient comme un maître : ils s’appelaient Morris, Franquin, Will, et eux-mêmes furent aussi de fameux mythothètes, si l’on peut se permettre ce néologisme forgé sur le modèle du logothète cher à Roland Barthes. Lucky Luke, le Marsupilami ou Gaston Lagaffe, même Tif et Tondu sont fichés dans nos souvenirs de premières lectures, ont structuré notre vision du monde. Ils ont conquis un immense public au départ d’une rampe de lancement située rue Jules Destrée à Marcinelle. Charles Dupuis, l’éditeur qui veillait aux destinées du journal de Spirou, vient de disparaître. Il a eu droit aux hommages de Richard Miller, le ministre des Arts et des lettres et écrivain qui d’ailleurs figure au sommaire de ce numéro, et il les avait bien mérités ! Lire la suite


La femme de ma vie n’avait pas cessé de m’aimer. Pourtant, déjà, elle aimait ailleurs, sur une autre planète, dans une autre dimension, en femme postmoderne, et je ne l’avais pas encore quittée que déjà F. et moi faisions l’amour, F. que je venais de rencontrer, mais que je savais déjà, que déjà j’aimais pour la vie, alors qu’en même temps, quoiqu’on dise, j’aimais toujours la mère de mes enfants. Lire la suite


La langue est frontière du diable. Elle engage, elle englue, elle est pulpeuse attrape-mouche. Elle absorbe le geste et l’aboutissement. Elle est limite, sans mot de passe. Faut rejeter tout vêtement, faut être nu. Les sens présents sont de même origine. Mais de bouche-à-oreille, le son dérive et reste son. « Then why not lips on lips when eyes in eyes ? » Ni lui, ni d’autres, Racine ou Goethe, n’ont de réponse à proposer. Par-delà les frontières viendra chanter la chair vive du jour !


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Par une chaude, indescriptible et horrible journée, l’ozone ayant dépassé tous les plafonds autorisés et respirables, la mer, de zee, l’océan pour les poètes et les touristes (ce qui revient au même), toute cette masse d’eau si longtemps contenue des Pays-Bas aux portes de Calais se mit à déborder.

De la Mer des Wadden, les flots envahirent le lac d’IJssel, entre Frise et Hollande septentrionale ; la Hollande méridionale, ainsi que la Zélande furent noyées impitoyablement. La plupart des habitants héroïques qui avaient cru, à l’abri des digues si longtemps portées à bout de bras, résister à la force rageuse de la mer du Nord furent emportés dans l’oubli. Les eaux jaunes et sales avaient depuis quelques dizaines d’années déjà renversé nombre de remparts mais la technologie avait retardé la sinistre échéance, pressant le doigt, çà et là, dans l’encoignure des lézardes et des fissures croisées. Lire la suite