«Il est fini le temps où des saisonniers flamands venaient engrosser des filles de ferme un peu naïves et wallonnes (non, ce n’est pas un pléonasme), mais au tempérament jamais décrié. Elles n’avaient des choses du sexe aucune connaissance, mais déjà une sensualité exacerbée et un talent fou pour éveiller les ardeurs de juvéniles gamins. Leur coup tiré, ceux-ci disparaissaient dans leurs plaines nordiques et laissaient l’opprobre et la honte se repaître de ces fraîches filles mères. Ces époques barbares pourtant si peu éloignées de nous et dont l’inconscient collectif garde encore quelques traces sont heureusement révolues. Il y eut d’autres métissages, moins sauvages et moins clandestins, dont je suis un des fruits involontaires.» Lire la suite


Depuis que j’habite à Paris, je ne peux plus me passer des Flamands. À chaque fois que les Français me regardent d’un mauvais œil sous prétexte qu’une voiture immatriculée en rouge roule trop lentement, ou trop vite, est mal garée ou mal lavée, trop prudente ou trop téméraire, la réponse fuse, toute prête : « C’est sûrement un Flamand. » À toutes leurs histoires belges répondent nos histoires de Flamands. À toutes les indélicatesses, à tous les mauvais goûts, à toutes les bêtises et à tous les échecs : les Fla, les Fla, les Flamands. Lire la suite


Quel est l’état de nos connaissances concernant les Flamands ? Sait-on quelque chose d’eux ? Parlent-ils une autre langue que nous ? Ont-ils d’autres pensées ? Distinguent-ils, eux aussi, le noir du blanc ? Le bleu du vert ? Le féminin du masculin ? Ou bien vivent-ils dans un monde qui ignore cette distinction-là ? Un monde dans lequel il est impossible de savoir si l’inconnu qui s’approche de vous dans la rue est homme ou femme, petite fille ou petit garçon ? Un monde où cela n’aurait pas d’importance ? Y a-t-il des prénoms masculins et féminins dans leur langue ? Y a-t-il plusieurs prénoms dans leur langue ou un seul pour tous ? Parlent-ils ? Discutent-ils sur le pas de leur porte ? Sont-ils murés dans un silence impénétrable ? Aiment-ils leurs enfants ? Ont-ils construit des villes ? Leurs villes sont-elles éclairées la nuit ? Et leurs autoroutes ? Combien de fois par jour mangent-ils ? Mangent-ils par la bouche ou dévorent-ils les plats des yeux ? Les Flamands travaillent-ils ? Font-ils le travail qu’ils aiment ? Vivent-ils à la même époque que nous ? Vivent-ils au xxie siècle ? Comment s’appelle, au juste, leur pays ? Ont-ils un pays ? Se posent-ils des questions quand vient le soir et que l’angoisse descend du ciel vers les êtres humains ? Ont-ils des chagrins d’amour ? Sont-ils divorcés ? Quelles questions se posent-ils ? Lire la suite


Dans Le Cas de figure, paru en 1995, j’écrivais ceci :

 

Dimanche

Pour Hugo

Les Villes flamandes évoquent toujours, pour moi, la quiétude de ces dimanches où, sur une table recouverte d’une lourde nappe en coton, j’ai joué si souvent, nanti de quelques jetons pour miser, des parties de cartes avec mon grand-père, enveloppés que nous étions dans l’épaisse fumée des cigares. Des voisins coupaient des tranches de pain d’épices ou déposaient des tasses de riz au lait, qu’il fallait mélanger avec de la cassonade et accompagner d’un grand bol de café brûlant.

Ce temps-là s’est enfui, lui aussi. Mais cette table, cette nappe, ces jetons, ces cartes, ces tranches de pain, ce riz, cette cassonade, ce café continuent leur office en moi, comme si ces Villes et cette quiétude n’avaient jamais changé, ou que mon grand-père et ses voisins n’avaient pas disparu. C’est l’odeur et la mémoire qui me saisissent chaque fois que je vais dans ces Villes ; et c’est grâce à elles que les mots de cette langue, jamais complètement oubliés, me reviennent quand je recommence à parler là-bas. Avant que mon grand-père ne meure sur son lit d’hôpital (aussi un dimanche), il m’a simplement fait comprendre, dans un respectueux silence, de lui donner un cigare. Je l’ai allumé et le lui ai tendu. Peut-être a-t-il été jusqu’à la seconde bouffée, mais je n’en suis pas sûr. Je l’ai allumé et le lui ai tendu. C’est une forme de fidélité dont je veux toujours être capable. Lire la suite


 Cher Jerry Lewis,

Je compte parmi vos fans depuis le jour où j’ai mis les pieds pour la première fois dans un cinéma. Je vous ai toujours défendu contre mes copains qui méprisaient votre talent et se moquaient de vos grimaces, contre les  filles qui ne supportaient ni votre physique d’idiot ni votre voix de fausset (évidemment, elles se contentaient de la version française de vos films), contre les critiques et leurs sarcasmes (j’ai écrit une quarantaine de lettres de protestation dont une a même été publiée presque intégralement). J’ai encore quelque part une caisse de notes sur chacun de vos quarante-quatre films. Je les ai tous vus. De Ma Bonne Amie Irma jusqu’à Smörgastbord. Et votre silence me rend malheureux. Vingt ans déjà que vous avez déposé votre caméra (vous avez quitté la scène juste à la même époque que moi, étrange coïncidence, non?) Mais c’est fini tout ça, l’oubli, le mépris, les sarcasmes. Ecoutez ça, Jerry. J’ai un script formidable pour vous qui   marquera votre retour -et le mien. Votre consécration et un oscar pour couronner votre carrière -enfin. Il s’appelle L’Homme qui prenait le Messie pour une Lanterne. Lire la suite


Le coup de canon

Boum ! Vous pouvez régler votre montre : il est neuf heures précises et, de la forteresse de San Carlos de la Cabana, au nord du chenal portuaire, le canon historique El Capitolino tire une salve violente qui ébranle la ville et le monde. Les légendaires portes de la cité de La Havane se referment. Du haut de la forteresse, les soldats en uniforme du XVIIIe siècle embrassent du regard… la ville qui s’éveille.

La nuit jette une poignée de perles le long du Malecon, s’insinue dans les ruelles de la vieille ville, enjambe les ombres monumentales du Vedado, au rythme exubérant de la salsa et de la santerfa, avec ses tambours mystérieux et ses incantations africaines.

Choisissez vos points de repère, les rondeurs du corps lascif de la ville : les coupoles de la Lonja del Comercio et du Capitolio, droit devant vous ; à l’arrière-plan, le viril obélisque de Marti, sur la Plaza de la Revolución ; à droite, l’Hotel Nacional, tel un vaisseau de rêve par lune montante. Le jour, encore laiteux il y a un instant à peine, prend les couleurs et le regard vif et profond d’une mulâtresse à la peau sombre. Sur votre droite, à l’entrée du port, le phare d’El Moro adresse un signe d’espoir aux âmes englouties et à la mer infinie.

Bienvenue ! Je suis Cuba et je suis la Nuit. Je vis au milieu des slogans et des dollars, dans le sucre et l’or, entre rêves sublimes et chiffres réalistes. Je suis le bouge du dernier film de pirates. Toute la richesse des colonies espagnoles est passée entre mes mains. Je suis un métis heureux, un spéculateur corrompu, un idéaliste utopiste. Je triomphe de l’Histoire et de la pesanteur. Je danse. Je provoque. Yo no soy como nadie, je ne ressemble à personne. Tant que je danserai, le monde tournera. Lire la suite


Dix-neuf heures. Le 11 septembre 2001. Dans le cabinet de Claire Werst, psychanalyste.

« Je vous écoute…

— Nous sommes le 11 septembre. En boucle, tous les écrans de télévision montrent des images de mort depuis 15 heures… Moi, je suis allongé sur ce divan, à me demander le sens de ma vie… Quelle dérision ! Vous ne trouvez pas ? Vous qui ne dites jamais rien… N’avez-vous pas été ébranlée, cette fois ? N’est-ce pas pire que tout ce que vous avez entendu ? Allez ! Parlez… pour une fois… Tout est différent, aujourd’hui… Vous pourriez prendre la parole, vous aussi… Pleurer vous aussi… »

Bruissements de la page de bloc-notes. Toux sèche pour éclaircir une voix qui ne s’exprime pas.

Silence. Lire la suite


Pour Michel Khleift, né à Nazareth

À Bethléem, le temps est venu de se demander si naître en ce monde est encore possible. Naître là où jadis naquit celui qui. Deux mille ans serait le temps nécessaire à l’abolition de la naissance même, qui signerait ainsi la lente extinction de l’espèce humaine. Il y aurait donc eu un temps pour naître et ce temps était révolu, un temps pour être maman et ce temps était révolu. Des mots comme cordon ombilical, placenta, vagissement, lait maternel, bébé, biberon, gynécologue, maternité… tous ces mots allaient-ils disparaître de la langue et des dictionnaires patiemment conçus par des êtres humains qui eux-mêmes avaient connu neuf mois durant le bonheur sublime du paradis utérin ? Lire la suite


Un sage rendait la justice sous un arbre, entouré de ses disciples. On lui présenta le cas d’une querelle entre deux hommes, qui n’avaient pas la moindre intention d’être en quoi que ce soit conciliants à l’égard de l’autre. Il fit venir le premier, qui lui exposa sa version des faits. Le sage l’écouta et, prenant ses disciples à témoin, lui dit : « Vous avez raison… » avant de le renvoyer. Il fit entrer le second, qui lui exposa sa version des faits, complètement aux antipodes de celle du premier. Le sage l’écouta et, prenant ses disciples à témoin, lui dit : « Vous avez raison… » avant de le renvoyer.

Alors, les disciples se récrièrent, et lui dirent qu’il était impossible d’approuver chacune de ces versions, on ne peut plus dissemblables. Le sage les écouta, réfléchit longuement et dit : « Vous avez raison… »

Dit le Seigneur : Lire la suite


Que fait la basilique assiégée ? car son seul être est un faire. Elle incite aux amalgames les plus heureux. Elle cite pêle-mêle des textes grecs, arabes, latins. Les Évangiles et le Coran indifféremment. La basilique cite. Et polyglotte, elle intrigue le tireur d’élite. Il faut être un moine franciscain pour démêler l’écheveau de la nouvelle œcuménie. Il faut être un moine franciscain (sans complément de but). Assiégée, la basilique s’est réfugiée dans ses citations. J’entends une phrase de Kazantzaki dans cet ouvrage traduit par Gisèle Prassinos. Tout s’embrouille en moi. Je revois encore Gisèle, son verre à la main. Trois filles, Camélia, Chiraz et Hind : mes filles. Mon courrier me vient de France, de Belgique, de Hollande, du Luxembourg, de Russie, des États-Unis. J’ai des amis partout, presque. Et les choses s’embrouillent. Mais je n’ai jamais reçu de courrier de Palestine. Par deux fois, j’ai serré la main du Poète i.e. Mahmoud Darwich. Un merle a chanté sous la fenêtre de ma classe de poésie. Une étudiante a écrit un mauvais poème. Comment sa beauté le lui a-t-elle permis ? J’entends ce passage des Évangiles : Voici, l’heure vient, et elle est déjà venue, que vous serez dispersés chacun de son côté et que vous me laisserez seul mais je ne suis pas seul parce que mon père est avec moi. J’entends un moine parler à une hirondelle. Saint François traverse une rue de la ville. À quoi bon manifester dans les rues de Tunis ? Des images de Jenine. Jenine (fœtus en arabe) interdit de faire des poèmes. Que fait la basilique abritant des hommes armés de kalachnikov, de lectures anarchistes et de textes sacrés ? Il y a aussi quelques Européens. Salam aux moines franciscains. La basilique-arche. Tout près un fœtus, une mère éventrée. Une amie de Bruxelles m’écrit son écœurement. Bethléem a fait le premier pas dans l’inéluctable rencontre de l’Islam et du Christianisme. Autre citation de Bethléem : Si Dieu ne repoussait les humains les uns par les autres, combien ne seraient pas abattus de campaniles, d’églises, de synagogues, de mosquées où résonne sans trêve le rappel du nom de Dieu ! Et que Dieu secoure qui le secourt ! Je relis ces versets coraniques. Bethléem a mis trente-neuf jours pour sceller la rencontre de Jésus et de Mohomed. Les hommes sont sortis. Trente-neuf jours. Les Européens, nos frères, sont repartis chez eux. Les moines reviennent à leurs prières. Les autres sont à Larnaca, dans l’antichambre de l’exil.