L’évasion, nous en caressons à chaque instant l’idée dans nos bureaux, nos bagnoles, nos supermarchés, nos lycées, prendre la clé des champs, changer de peau, ni vu ni connu, recommencer à zéro sous les tropiques, aux Pôles ou ailleurs, ou simplement faire le tour du monde à vélo ou à la voile, se fondre dans l’anonymat de Calcutta, de Shanghaï, de Lagos, de Bogota, que sais-je, juste pour voir ce que cela donne, voir sans être vu, une sorte de cache-cache avec soi-même, ne plus voir toutes ces tronches à la télé qui vous supplient de rester là rivé à votre écran sans quoi ce seraient elles qui risqueraient de valser, cette nausée parfois, ce goût de trop, plus que la goutte qui fait déborder le vase, ce trop-plein, cette envie de vomir et de se tirer le plus loin possible, quand ça vous prend parfois lentement ou tout d’un coup, ça s’installe dans tout votre corps, ça campe et alors vous tenaille ce désir de tout larguer, d’envoyer dinguer tout et tout le monde et de filer en douce avec ou sans bagages et surtout sans se retourner, à pied ou en voiture jusqu’à la prochaine gare puis un port lointain, sans la moindre carte, sans réservation, sans voucher, sans forfait pour remontées mécaniques, sans petit-déjeuner compris, sans Guide Michelin, sans Gault et Millau, sans billet de retour surtout et vous marchez là sur le sentier de gravier et vous songez une dernière fois, Lire la suite


Un seul être s’échappe, et tout est…

Et tout est quoi, au fait ? Tout serait donc dépeuplé si l’ennemi public numéro 1 manquait ? Et tous les mots pour en rendre compte devraient soudain être réévalués à l’aune de cet événement ? Lire la suite




La sagesse crie dans les rues, elle élève sa voix sur les places, elle prêche dans les carrefours bruyants, à l’entrée des portes de la ville…

Le bec de la mouette laissa retomber la page du livre qu’elle venait d’ouvrir au hasard. Lin rire s’envola. Depuis deux jours, le ciel n’avait pas tonné sur cette décharge à la périphérie d’une ville de Lotharingie. Les armées des trois camps – flottes, aviations, blindés lourds – avaient été requises dans la capitale de l’Empire sur ordre du Quartier Général. Lire la suite


Je l’aperçus du coin de l’œil, au milieu des arbres. Ma voiture filait sur une étroite route de campagne. Au moment où je traversais une forêt, sa présence me choqua. La vitesse à laquelle m’entraînait mon véhicule ne me permit pas de l’observer réellement ; pourtant, en une fraction de seconde, une multitude de détails me frappèrent : l’oiseau était malade, il se tenait à demi caché derrière les feuilles comme un mendiant humilié. Son plumage, au lieu de l’envelopper, lisse et serré autour de son corps pour le protéger du vent, donnait l’impression d’avoir subi l’outrage d’une forte tempête ; des plumes noires émergeaient çà et là de ses ailes, prêtes, eût-on dit, à être arrachées. Il respirait comme un homme essoufflé, épuisé, la tête penchée vers l’avant dans une attitude qu’aucun oiseau, jamais, n’a pu afficher. Ses yeux même me blessèrent par le terrible effroi qu’on y lisait. Les oiseaux ont-ils des paupières ? Il me sembla que les siennes étaient à moitié baissées, dans une triste somnolence. Lire la suite


Émile regardait son fils Bert et il se demandait ce qui ne marchait pas dans la tête de son grand gars. Le jeune homme était vautré de tout son long dans un fauteuil, jambes croisées aux pieds. Cela durait depuis des heures maintenant, des jours, des semaines… Des mois… Chaque fois qu’Émile rentrait du travail, il le trouvait dans la même posture, comme si Bert et le fauteuil ne faisaient plus qu’un. Bonjour Bert, comment ça va, tu as passé une bonne journée ?, mais Bert ne bougeait pas d’un millimètre, les yeux sans vie de Bert continuaient à fixer Dieu sait quoi, et, sous l’éclairage du lampadaire, le visage imberbe de Bert ressemblait de plus en plus à un poing fermé. Lire la suite


Elle étendit les jambes sous la table et entreprit de narrer son histoire d’un ton sans doute trop enjoué, qu’elle infléchit progressivement jusqu’à le rendre plus adapté, non pas tant à l’histoire elle-même qu’à l’événement tragique qui en était la source lointaine. Lire la suite


Le jour de l’évasion de Dutroux, je traînais à la maison. C’était un jour de congé. Pendant cinq jours, nous avions fait la « longue » à l’usine, emballage et expédition des porcelaines vers la Tchéquie, comme chaque mois. Après la faillite, notre usine a été reprise par un groupe d’Europe centrale ou d’Allemagne, je ne sais pas au juste. Nos porcelaines sont désormais estampillées made in Czechia même si elles sont fabriquées entre Marche et Neufchâteau. Qui s’en plaindra ? À côté, dans les installations des anciens établissements Plissotier, on fabrique des T-shirts made in Korea. Grâce aux subventions européennes, la main-d’œuvre coûte moins dans notre zoning industriel qu’en Corée, mais les acheteurs n’ont confiance que dans l’Asie. Made in Wallonia sur un T-shirt ? Paraît que c’est invendable. La radio a annoncé vers 16h que Marc Dutroux s’est fait la malle et qu’il erre dans la région. Je suis allée dans le jardin jeter un coup d’œil, il n’y avait personne. Comme il faisait doux, je me suis installée dans la chaise longue. Mon mari m’a apporté une boîte d‘ice-tea. Et il s’est assis dans l’herbe, à côté de moi. « Qu’est-ce qu’on fait avec Dutroux au cas où… ? » il a demandé en regardant à la ronde avec un air inquiet. Lire la suite


Lorsqu’il y a sept ans, la revue Marginales a cessé de paraître, cette disparition a été unanimement regrettée. C’est qu’elle avait joué un rôle primordial dans les lettres françaises de Belgique, en donnant leur chance à d’innombrables jeunes écrivains, en reflétant les courants les plus divers de notre littérature, dans un esprit d’ouverture qui lui avait été insufflé par son fondateur, Albert Ayguesparse, qui continua à l’animer jusqu’à l’épuisement de ses forces. Lorsqu’il déclara forfait, il avait atteint un âge où d’autres auraient déjà renoncé depuis longtemps

Je fus l’un de ces jeunes épris de littérature auxquels Ayguesparse ouvrit généreusement les pages de sa revue, j’y ai œuvré sous son amicale férule durant quelques années, j’y ai appris beaucoup, depuis la technique de la correction des épreuves jusqu’à l’éthique qui doit présider à la gestion de cette aventure de l’esprit qu’est la conduite d’une publication littéraire. Lire la suite